SCALP – La douceur de l’enfance, par Pierre Sidon

Ma mère confiait récemment le souvenir du bonheur qu’elle éprouvait de pouvoir promener ses enfants dans Paris, librement et sans peur, vingt ans après la fin de la guerre : « quelle chance ! », pensait-elle. Sa propre enfance avait été marquée par l’exode : séparée de ses parents, cachée, spoliée de tout et vivant dans la peur. Ce bonheur, elle ne l’avait jamais exprimé auparavant auprès de moi – probablement parce que cela aurait été transmettre son fond d’angoisse vitale.

Les raisons d’un sommeil

À ceux qui sont nés pendant les trente glorieuses dans un contexte protecteur, il était loisible de dormir paisiblement à l’abri de la garantie d’un monde reconstruit qui voulait encore croire au progrès. S’agissait-il d’un sommeil naïf ou d’un sommeil averti dont il serait douloureux de se réveiller ? La deuxième hypothèse est bien sûr plus lacanienne. Qu’il est douloureux de se réveiller ! Plutôt mourir même… On ne se réveille d’ailleurs jamais, finit par conclure Lacan.

Mais ce monde apaisé, rassurant, c’était aussi un monde finissant. L’effondrement concomitant des partis de gouvernement, survenu brutalement ces dernières semaines, n’en est pas un des moindres symptômes. Malgré les apparences, il n’est en rien conjoncturel. La tenue de primaires en constituait le signe annonciateur. Et déjà en 2002, au moins pour la gauche, Jacques-Alain Miller l’annonçait dans son « Tombeau de l’homme de gauche » (1).

Dans ce champ de ruines de l’ancien ordre subitement révélé, le FN peut certainement gagner l’élection résidentielle.

Des chiffres ou des lettres ?

Le FN peut remporter l’élection avec son « plafond de verre » du fait de la volatilité de l’électorat massivement tenté par l’abstention ou le vote blanc qui pèsent d’un poids inédit dans les pronostics, comme l’explique Serge Galam, physicien et politologue à Science Po (2). Les sondages, comme ce fut le cas aux États-Unis ou en Grande Bretagne, peuvent échouer quant à la prévision du résultat du deuxième tour – pronostic dont croient s’assurer les opposants au « votutile ». « L’élection peut se jouer sur un coup de dés », affirme encore Gérard Courtois dans son édito du Monde moins d’un mois avant le vote (3).

Classiquement, la psychanalyse n’intervenait bien qu’au niveau individuel. Depuis le début du XXIe siècle, le politique s’est intéressé à la psychanalyse : s’il s’en occupe, avec toute la menace que comporte le terme, « c’est parce que la jouissance, comme le dit J.-A. Miller, est devenue, après le bonheur (Saint Just), affaire de politique ». Il n’est donc plus possible à la psychanalyse de rester extérieure à la politique.

Qui plus est, dans un monde dominé par la manie du chiffre, les sondeurs ont désormais pris une place de commentateurs politiques. Or ils ne font que fabriquer ces sondages. « Je ne crois aux statistiques, disait Churchill, que quand c’est moi qui les fabrique ».

Nous pouvons faire aussi bien, sinon mieux, et avec une légitimité tout autre, celle d’un « recueil de données » d’une tout autre valeur à partir de l’expérience analytique.

Débilocratie

Nous pouvons ainsi affirmer que tout peut arriver, et surtout n’importe quoi. Car nous savons que ce n’est plus le signifiant qui est aux commandes dans la civilisation : rien ne se passe plus jamais comme prévu. Il y a un risque considérable que le pire aujourd’hui se produise après l’accession de Trump au pouvoir : un hybride politique nouveau émerge, né des noces de la débilité – « des monuments de débilité », décrivait Serge Cottet il y a vingt ans – avec la canaillerie : une débilocratie tyrannique, comme le prophétisait le film-culte Idiocracy.

Il y a en effet une débilité de la politique, autrement dit du signifiant à l’égard du réel déchaîné, débilité accentuée par le carambolage de toute dialectique produit par le capitalisme. Et même les tyrannies les plus nostalgiques de l’ordre ancien n’y échappent pas, fussent-elles orientées par la religion.

Nous savons que le lien social contemporain se déduit de « l’homme “affranchi” de la société moderne », selon l’expression de Lacan, voué « à la plus formidable galère sociale » (4). Non pas que l’homme subisse davantage de ségrégations – elles sont différentes, ramifiées, disait Lacan –, mais il est déchu à mesure que c’est l’objet qui monte au zénith. Aussi, « ce qui collectivise, c’est d’abord un rejet », écrivait récemment Éric Laurent (5). D’où l’émergence de communautés nouvelles, qu’on pourrait croire basées sur des identifications imaginaires du fait qu’elles concernent le sujet comme consommateur, mais il ne s’agit que d’apparence d’identifications à des modes de jouir, car en matière de consommation, il ne s’agit pas de jouir.

La consommation est un traitement de la jouissance, un appareillage qui fait diversion de la jouissance propre du corps et ce, à mesure que le sujet est son corps, c’est-à-dire qu’il s’identifie in fine au déchet. Cet appareillage constitue d’ailleurs un semblant de relation à l’Autre, là où c’est d’une forme d’autisme dont il s’agit. Ce lien social est donc prothétique et il contribue même à accélérer le court-circuit de la pulsion de mort à l’œuvre.

Ainsi de plus en plus de sujets s’identifient et se regroupent dans des communautés qui sont des communautés de parias : il s’agit en fait d’une identification à un réel, sans médiation – ni symbolique, ni imaginaire – au déchet. Ce lien social s’étend comme l’illustre le mathème du discours capitaliste où se figure la connexion du sujet avec la jouissance. C’est un phénomène qui affecte tout sujet, quelle que soit sa structure, mais plus particulièrement ceux qui n’ont « nul discours de quoi faire semblant » : addictions, marginalisation, rejet hors du discours avec des effets d’indignité et de souffrance au travail, stress, surmenage (burn out)…

L’empowerment devient alors le mot d’ordre relatif à cette situation. C’est un beau mot, et il est au principe d’une nouvelle société : une société de pairs, experts d’eux-mêmes – comme on dit dans le domaine du soin –, sans transfert, sans père : des désaffiliés. Mais c’est une dénégation. Car cette horde des pairs-experts, corrélative de l’impuissance des semblants à réguler la jouissance, laisse un paysage politique à la merci des prédateurs. En effet, « l’impossibilité éprouvée du discours pulvérulent est le cheval de Troie où rentre, dans la cité du discours, le maître qu’y est le psychotique », nous avertit Lacan (6). G. Courtois le souligne ainsi : « Marine Le Pen […] dégage […] une indéniable force de conviction capable d’entraîner ceux que la politique a fini par écœurer ou révulser » (7).

La bande des fausses solutions

L’urgence politique qui nous mobilise aujourd’hui prend encore une fois la forme d’une aspiration à un retour, retour à une tradition, à sa forme du moins : un mouvement réactionnaire. Contre l’universalisation des Lumières et de la Révolution de 1789, c’est une aspiration à un enracinement rassurant qui fait retour dans une terre qui ne « mentirait » pas – droit du sang contre droits de l’homme – et dans le réel du corps contre l’appartenance symbolique : il s’agit du racisme, dont Lacan avait prévu la montée, mais ici au principe d’une promesse de protection. MLP a abandonné le projet libéral de son père et est devenue une sorte d’hybride politique, comme l’avait prophétisé J.-A. Miller en 2002 (8). En perspective, la pureté et le désir puissant de mort qu’elle recèle, tel le décrivait Lacan : « la dérivation d’une pulsion compacte, abyssale, [qui est celle que Freud] appelle à ce niveau “pulsion de mort” où ne reste plus que […] la nécessité du retour au zéro

de l’inanimé. » (9)

À gauche, on promet aussi, plus classiquement, les signifiants de la protection. Dans les deux cas, il s’agit du care, jadis promu par Martine Aubry, et dangereusement proche de la victimologie. En tout cas – dans un cas comme dans l’autre –, quelle perspective ! Oublions- nous que nous devons notre prospérité et la sécurité qu’elle autorise aux victoires qui ont permis à l’Europe de se reconstruire et de prospérer ? Il ne suffit pas de résister, il faut aussi combattre : sur le plan économique bien sûr et aussi contre de vrais ennemis de notre civilisation – je ne partage pas l’ironie tranquille de certains à l’égard de la crainte de l’islamisme.

D’un côté, on nous propose la création de valeur par l’impôt – prélevé sur les bénéfices de quelle production ? – et, de l’autre, le retour à un monde de frontières qui ne peuvent plus exister. On a le sentiment de lire Lacan sur la magie : « Elle suppose le signifiant répondant comme tel au signifiant. Le signifiant dans la nature est appelé par le signifiant de l’incantation. Il est mobilisé métaphoriquement. La Chose en tant qu’elle parle, répond à nos objurgations. » (10)

Ces deux faces, celle du rêve et celle d’un cauchemar, pourraient bien se trouver dans une continuité topologique comme celle d’une bande de Moebius. Quelles conséquences pourraient en effet survenir de l’échec d’une utopie ? de la révolution ? L’Histoire donne des réponses : le maître a l’art d’en tirer profit, affirme Lacan. Mais dans les mains de quel maître nous trouverions-nous alors ?

Psychanalyse = politique

Pour contrer ce mouvement, l’orientation psychanalytique peut-elle insuffler un sang neuf dans la démocratie ? Pourrons-nous promouvoir la liberté nécessaire à chacun pour se construire hors la tyrannie vaine des normes anciennes, de la tradition, et ce, compte tenu des remaniements opérés par la science sur le vivant ? Et dans le même mouvement, parallèlement et pour le réaliser, pourrons-nous faire valoir la nécessité structurale d’un sujet supposé savoir, celui-là même évoqué par J.-A. Miller au lendemain de la crise financière (11) : s’en servir malgré la possibilité de s’en passer, dans un rapport qui ne serait pas « tordu » au signifiant- maître (12) ? L’ensemble réaliserait une politique du sinthome : à chacun sa solution. Le rapport des Français à l’argent pourrait à cette occasion bénéficier d’un certain infléchissement.

Je ne vois pas d’autre issue afin de surmonter la désaffiliation croissante qui précipite un nombre croissant de sujets hors du lien social. « D’urgence soigner le désespoir ! », lance Gaël Villeneuve [intervenu précédemment]. C’est d’un nouveau contrat social dont il s’agirait. Le défi est rien moins que celui d’un réveil généralisé. Est-ce un rêve ? En tout cas, on comprend qu’il puisse inquiéter les tenants du long sommeil de la tradition. Je veux voir leur attaque de la psychanalyse comme une confirmation de l’acuité de notre orientation. Mais reste à expliciter nos thèses à grande échelle, à entrer en politique. Et si c’était ce que nous sommes en train de faire ?

Intervention prononcée lors du Forum SCALP de Choisy-le-Roi, le 29 mars 2017. SCALP : série de conversations anti-Le Pen, organisées par le Forum des psys et l’ECF.

Plus d’information sur scalpsite.com

1 : Miller J.-A., « Tombeau de l’homme de gauche », Le Monde, 3 décembre 2002, disponible sur le site de Lacan Quotidien, à retrouver ici

2 : Galam S., The Conversation, 27 mars 2017, à retrouver ici

3 : Courtois G, Le Monde, 28 mars 2017, à retrouver ici

4 : Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 124.

5 : Laurent É., « De la folie de la horde aux triomphes des religions », Hebdoblog, 26 mars 2017, à retrouver ici

6 : « Compte-rendu du Séminaire L’Acte psychanalytique, 1967-1968 », Ornicar ?, n° 29, Navarin, avril-juin 1984, p. 22.

7 : Courtois G., op. cit.

8 : « En matière d’hybrides, en effet, on n’a encore rien vu. Les hybrides vont croître et multiplier », (Miller J.-A. « Tombeau de l’homme de gauche », op. cit.

9 : Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, p. 222.

10 : Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, op. cit, p. 871.

11 : « la crise durera tant que l’on n’aura pas reconstitué un sujet supposé savoir. Cela passera à terme par un nouveau Bretton Woods, un concile chargé de dire le vrai sur le vrai. » (Miller J.-A., « La crise financière », Marianne, 10 octobre 2008, disponible sur le site du RI3, Champ freudien, à retrouver ici)

12 : Conversation sur le Signifiant-maître, Paris, Agalma, coll. Le Paon, 1998.

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