Ceros, par Sarah Dibon

« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur les monstres surgissent. »[1]

« Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et obéir sans discuter. »[2]

            Au commencement[3] : « une place dans une petite ville de province », avec son épicerie, son église, sa terrasse de café, le ciel bleu, un dimanche midi en été. Jean est tiré à quatre épingles tandis que tout dans la mise et la mine de Bérenger dénote la négligence ; ce qui lui est reproché par Jean, tout comme son retard, sa propension à boire, son manque de volonté… Il lui conseille plutôt de « se cultiver », ça le « sortira de ses angoisses ». Mais lorsque Bérenger se décide et lui propose de l’accompagner au théâtre et au musée, Jean décline l’invitation ; il va à la brasserie. Néanmoins, nulle division ici pour Jean, c’est « dans son programme ». Dans l’entrefait, avec un vacarme énorme, traverse dans un nuage de poussière, au beau milieu de la place… un rhinocéros!

Cette irruption inaugurera un enchainement de destructions (« un escalier », « les bancs de l’avenue », « les magasins », « la morale », « la civilisation humaine »), à commencer par un chat qui se fera écraser, et par le langage lui-même, touché en son fond, avec l’effet comique dans un premier temps qui en résulte, propre au théâtre de l’absurde. Ce premier incident par exemple « alimentera la rubrique des chats écrasés! ». Les mots sont pris à la lettre : « qu’est ce qui vous dit qu’il est malheureux », « qu’avez vous à m’examiner comme une bête curieuse? » Les premiers signes de désorientation se diffusent à travers le langage. « J’étais à côté de mon ami Jean!… Il y avait d’autres gens. Botard à Bérenger : « Vous bafouillez, ma parole. »

Tourné en ridicule par un logicien loufoque, le syllogisme nous conduit à cette conclusion que Socrate est un chat. Botard, incrédule, stéréotype du gauchiste, compare ces premières mutations en rhinocéros à « un mythe », comme les « soucoupes volantes », comme la religion en tant qu’« opium du peuple », une « psychose collective », c’est à dire « une illusion ». Le scepticisme est au premier plan. Jean, en même temps qu’il est en train de devenir lui-même rhinocéros répond à Bérenger qu’on a dû se « moquer de lui », on « s’est déguisé ». Des concepts psychanalytiques sont manipulés pour valider l’intolérable : « si c’est un transfert, cela peut être révélateur. Chacun trouve la sublimation qu’il peut ». Le supposé savoir est discrédité, avec une certaine discordance, « les médecins inventent des maladies pour les guérir : je n’ai confiance qu’en les vétérinaires. » Des dénégations par-ci par-là, « Je ne suis pas raciste », « je ne dis pas ça pour l’excuser ». Des systèmes de pensées caricaturales de tous bords sont à l’oeuvre : « j’ai la clé des événements, un système d’interprétation infaillible », se rassure Botard, ce qui hélas n’empêche pas la contamination de rhinocérite de plus en plus aiguë qui frappe alors ce bas monde.

On se trompe d’urgence, on se préoccupe d’autres choses (la poussière, le manque d’hygiène, avoir des bouteilles incassables, du nombre de cornes : « est-il bicornu ou unicorne? ») Car « tout est logique, comprendre c’est justifier ». On s’endort, on mange, « dépêchons-nous de manger, ne pensons plus à tout cela. » On banalise : « il faut prendre les choses à la légère avec détachement. » « Ne juger pas les autres si vous ne voulez pas être jugé. » « Moi aussi, j’ai été surpris comme vous. Ou plutôt je l’étais. je commence déjà à m’habituer. Alors assimilez la chose et dépassez-là. Puisqu’il en est ainsi, c’est qu’il ne peut en être autrement. »

L’absurdité est totale jusqu’à la conformité généralisée, au nom de signifiants tels que la liberté, la nature, devenus labiles et creux, sans consistance. Le mal n’existe plus, « le mal, le mal ». Les arguments contradictoires se valent et convergent de toute façon inévitablement vers la rhinocérite. Nul besoin de maître, la servitude est volontaire et portée par le mimétisme et la soumission à un obscur désir, qui n’ouvre à rien d’autre qu’à la norme périssodactyle.

In fine, à la question, aimeriez-vous être un rhinocéros, on répond : « Pourquoi pas, je n’ai pas de préjugés. J’aime les changements. (…) Voilà il a changé d’idée! Tout le monde a le droit d’évoluer. (…) A-t-il donné une raison? Il a dit textuellement : il faut suivre son temps! Ce fut ces dernières paroles humaines! » « Je me demande si ce n’est pas une expérience à tenter. » « Chacun est libre. »

Bérenger, lui, constate la transformation de « peut-être un quart des habitants de la ville. Nous sommes encore les plus nombreux. Il faut en profiter. Il faut faire quelque chose avant d’être submergé, ils sont très efficaces… »

A propos du choix par le dramaturge de cet animal en particulier, il n’est sûrement pas anodin. Ionesco dans une interview évoque son cheminement : « Le taureau? Non : trop noble. L’hippopotame? Non : trop mou. Le buffle? Non : les buffles sont américains, pas d’allusions politiques… Le rhinocéros! Enfin, je voyais mon rêve se matérialiser, se concrétiser, devenir réalité. Le rhinocéros ! Mon rêve[4] ! »

Qu’est ce qu’un rhinocéros?

Tout d’abord c’est le plus gros mammifère actuel, après l’éléphant[5]. C’est ensuite une peau épaisse qui peut donner l’impression d’un blindage, une cuirasse qui sert de carapace lors des combats qui s’établissent pour la dominance, jusqu’à cette particularité pour le mâle d’avoir ses testicules à l’intérieur du corps. Enfin vient la fonction de la boue, une protection dans laquelle il passe beaucoup de temps à se prélasser. Sans oublier l’étymologie, rhinocéros vient du grec rhinos, nez, et keras, corne. Et en point d’orgue, dressée vers le ciel, sa corne, défense majeure et symbole de puissance. Bref, qu’il serait beau d’être un rhinocéros!

Pour toutes ces raisons sans doute, le rhinocéros adulte n’a aucun ennemi chez les animaux. Pour ces raisons également, c’est bien connu, son seul ennemi est l’homme. Toutes les espèces de rhinocéros sont actuellement menacées de disparition. L’homme cherche à acquérir sa puissance à travers l’absorption de cette fameuse corne soi-disant thérapeutique et aphrodisiaque, ou a gagner en standing et en virilité en fabriquant des poignards avec. La corne servait aussi a fabriquer des coupes libatoires pour y accueillir les offrandes faîtes aux divinités ; en s’assurant ainsi de ne pas avoir à sacrifier davantage. En 1800, il y avait 1 000 000 rhinocéros dans la nature. En 2016 : 29500. Aujourd’hui, in-extremis, on les protège. Cet animal fut en somme massacré et sauvé de justesse avant sa disparition, tant sa puissance servit à pallier la faiblesse de l’homme, dont la corne constituerait la panacée à son manque fondamental, à son insuffisance.

Mais revenons au seul personnage de Ionesco qui ne soit pas métamorphosé en rhinocéros. Après avoir été « un peu endormi », « je n’avais pas réfléchi à ce danger. Je ne me suis pas posé la question », il se réveille et tente de résister. Pourquoi n’est-il pas devenu rhinocéros?

Mon idée est que sa division, qu’il éprouve en tant que sujet, son intuition et non pas l’instinct, tels qu’il les distingue, lui apprend qu’il n’est pas complètement maître en sa demeure[6]. Il s’inquiète que son souffle ne devienne barrissement, qu’une bosse apparaisse sur son front. « Je n’ai pas de bosse, je ne me suis pas cogné n’est ce pas? Je n’en aurai jamais j’espère, jamais. » Son identité, en effet, n’est pas rhinocérique.

« J’ai peur de devenir un autre »[7] dira-t-il, à l’inverse de Jean qui recouvre sa division d’un n’en rien vouloir savoir : « Moi inconsciemment? Je suis maître de mes pensées, je vais toujours tout droit. »[8] Quant aux préoccupations de ses insomnies, un collègue rétorque à Bérenger : « Prenez des somnifères! » « Je fais des cauchemars. (…) Vous prenez les choses trop à coeur. »[9]

La condescendance, voire le mépris de Botard lorsqu’il était encore humain, à l’égard de Bérenger se mue à mesure qu’il devient rhinocéros, et se dévoile totalement en une haine de sa différence et de sa vulnérabilité d’être humain : « Vous respirez trop faiblement, on ne vous entend même pas », en tant qu’elle ne s’intègre pas tout a fait dans la norme-mâle du rhinocéros.

 

[1] Antonio Gramsci (1891-1937) cité par Francesca Biagi-Chai au Forum SCALP à Choisy-le-roi du 29/03/17 dans son texte Montée du fascisme en Italie et en France. https://scalpsite.wordpress.com/2017/04/15montee-du-fascisme-en-italie-et-en-france-par-francesca-biagi-chai/

[2] Levi Primo, Si c’est un homme (1947), Julliard, Paris, 2014, p.311

[3] Ionesco E., Rhinocéros (1959), Gallimard, Paris, 1995. La pièce se joue actuellement à Paris à partir de la nouvelle de Ionesco (1957) au Théâtre Essaïon dans un seul-en-scène du comédien Stéphane Daurat. Par ailleurs on peut revoir aussi la pièce mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota sur YouTube https://www.youtube.com/watch?v=shAshYDnq9s&sns=em

[4] Le Figaro littéraire, 23 janvier 1960, p.9. cité dans la Notice de La Pléiade, p.1668.

[5] Rhinocéros, Wikipedia, https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Rhinocéros

[6] 6 Freud S., « (…) le moi n’est pas maître dans sa propre maison. », « Une difficulté de la psychanalyse » (1917) in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Éditions Gallimard, 1985, p.186

[7] Ionesco E., Rhinocéros, p.174

[8] ibid., p.145

[9] ibid., p.185

Publicités
Cet article a été publié dans ALERTE, Just published. Ajoutez ce permalien à vos favoris.