L’acte du vote n’est pas dialectique, par Hervé Castanet

Article publié dans Lacan Quotidien  674

Note sur un mésusage de la dialectique chez certains électeurs de gauche

Les électeurs de gauche – même si l’on sait, pour reprendre le titre d’un article de Jacques-Alain Miller (1) qui sut en son temps faire mouche, qu’il n’y a plus de figure de l’Homme-de-gauche et que son tombeau écrit sa disparition – ont toujours aimé la dialectique. Même s’ils ne sont pas aguerris à la lecture de Hegel et à sa grande reprise par Marx, ils savent que la dialectique est une arme et qu’elle peut casser des briques, suivant l’expression du président Mao. Et chacun de savoir que la dialectique n’est pas simple, qu’elle est l’outil et l’arme idéaux pour saisir ce qui est complexe et comprendre ce que les apparences, les faits visibles et autres évidences recouvrent. L’électeur de gauche est celui à qui on ne la fait pas, qui sait que sous les pavés il y a la plage et que la ruse de l’idéalisme de la droite est d’effacer la logique, la causalité et la lutte des classes. Certes l’électeur de gauche, alors que l’Homme-de-gauche est désormais au tombeau, est plus hésitant sur son orientation mais, même à vue, il ne veut pas qu’on lui impose ce que la sophistication de la dialectique récuse. Soyons complexes, soyons subtils, bref soyons dialecticiens.

Jean-Luc Mélenchon et sa France Insoumise connaissent leurs classiques. Leur culture politique et intellectuelle tranche même face aux doctrines molles, aux approximations rudimentaires, au creux des propos cultivés style Wikipédia. Dès dimanche soir, Jean-Luc et ses proches ont tenté la dialectique ici réduite au refus que les faits dits soient des faits vrais. Le candidat Mélenchon est quatrième, disent les journalistes et les instituts de sondages. Mais non, clament les insoumis, il faut le prouver. Vous n’allez pas croire tout ce que l’on vous dit. Les faits sont complexes, n’est-ce pas. Sans l’arme de la dialectique, vous croyez ce que l’on vous assène, vous optez pour la pensée linéaire, la causalité mécanique. Or la dialectique, dans son cheminement, son déroulé, ses reprises, ses articulations, elle, s’oppose à la voix une, au linéaire, au mécanique où A produit nécessairement B. Jean-Luc et ses proches ont refusé les résultats : attendons bien de savoir et, qui sait, peut-être que la France Insoumise sera en deuxième place.

Allez, nous pouvions, malgré l’agacement, accepter que la France Insoumise prenne mal le résultat, attende pour reprendre son souffle et sécher les larmes. Mais le lendemain, rebelote : refus de désigner Macron comme l’homme qui fait barrage à Marine Le Pen, donc au néofascisme. Mais non, rien. Et cela se répand : MLP et EM, c’est la peste et le choléra.

1 Miller Jacques-Alain, « Tombeau de l’Homme-de-gauche », Le Monde du 4 décembre 2002, p. 1 et 17 : L’Homme-de-gauche est un « pot-pourri d’images et de symboles hérité de la grande geste de la gauche ».

 

Donc, on s’abstient ou bien l’on choisit de voter nul ou blanc. J’ai dû me forcer pour saisir que ce que j’entendais était bien ce qui se disait. Entendu à la radio : Tu comprends, nous on est jeune, et on veut nous faire croire qu’il n’y a qu’une solution à deux termes, que c’est elle ou lui. Eh bien, nous on s’y refuse. Les arguments suivent, et l’histoire et la dialectique, même si elle n’est pas nommée, sont la référence. La dialectique suspend l’acte, ouvre à la procrastination, à l’éternisation du temps pour comprendre. Mais, bon sang, comment peut-on en arriver là? Comment certains à gauche peuvent-ils débiter ces sornettes? Car la dialectique, celle qui servit d’armes aux révolutions ou tout simplement aux combats, n’est pas cela : un discours de passion sans scansion. La dialectique aboutit toujours à une réduction où s’isole blanc ou noir, oui ou non. Le ou est exclusif, radical. Car la dialectique mène au point où la dialectique cesse puisque l’ultime reste de l’opération n’est plus dialectique. Impossible de revenir en arrière. Lacan ne dit pas autre chose : laisser passer (soit : rater) le moment de conclure éternise aussitôt le temps pour comprendre.

Choisir la dialectique, c’est refuser à l’instant de discuter, d’ajouter son grain de sel, de revenir sur ce qui fonde l’acte. L’acte que la dialectique a permis est la mort de la dialectique. L’électeur de gauche fera-t-il insulte à la dialectique pour la réduire à du pipi de chat ? La dialectique est passée. Ou c’est Macron ou c’est le fascisme !

Marine Le Pen est plus rusée et bien meilleure dialecticienne que certains insoumis. C’est incroyable mais se vérifie. Elle sait qu’à la fin, la dialectique s’arrête pour permettre l’acte. Chaque fois qu’on essaye de lui demander des comptes, de s’expliquer sur son passé, les origines du FN, les phrases de son père, ses amitiés avec des nazillons antisémites, elle ajoute, avec un sourire inimitable, que cela c’était avant. Elle prétend désormais n’être plus la candidate du FN. Au fond, elle livre à un public médusé – celui qui fait les scores des partis de gauche et de l’extrême gauche – que la dialectique des combats et des victoires, soit la ruse de la raison (Logos), arrive à son terme et que seul le vote conclura ce qui précède. Elle sait que le ou bien elle ou bien l’ex-banquier de la banque juive (retour de l’antisémitisme) ne souffre d’aucune dialectique, d’aucune hésitation, d’aucun ni-ni. Elle sait que ce choix n’est plus dialectique et c’est pourquoi elle a toujours un temps d’avance. À l’heure où j’écris ces mots, MLP est à l’usine Whirpoll (Amiens) dans un hangar avec les grévistes alors que Macron discute dans une salle prêtée par la Chambre de commerce locale. Elle sait que si le ou n’est plus dialectique, alors la victoire nécessite non pas justement de dialectiser l’autre, mais de l’écraser, de le détruire, de « l’éparpiller façon puzzle », comme l’on dit chez les Tontons flingueurs.

Toi qui vote à gauche et hésite, parce que tu aimes la subtilité voire la sophistication de la dialectique de tes pères de combat (oui Marx, oui Blanqui, oui Rosa, oui…), accepteras-tu que les armes qui furent les tiennes, passent désormais avec brio aux mains des néofascistes ? Accepteras-tu cela ? La dialectique que tu aimes, te livre ceci : le moment historique n’est pas dialectique. Voter Macron c’est voter pour la République. Le moment du vote (= le bulletin déposé dans l’urne) n’est pas dialectique et c’est la grandeur de la dialectique de te le faire savoir. Alors tu vérifieras ceci (Ah, ce mot de notre jeunesse) : Cours, Camarade, le vieux monde est derrière toi. Autrement, la Walkyrie te bouffera tout cru, toi et ta dialectique procrastinante et impuissante.

Hervé Castanet

 

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