JOURNAL EXTIME (16)

ÉDITORIAL

Samedi. Une bonne nuit réparatrice m’a mis en retard. J’ai attrapé de justesse le train de 10:25 pour Bruxelles.

Forum non-stop de 14:00 à 19 :30 à la Maison des Associations  Internationales. Puis dîner à quelques-uns dans un bon resto. Je ne bois pas une goutte d’alcool, car je veux travailler cette nuit à mon Extime 16, et le terminer avant de reprendre le train de Paris à 11:13.

            Ma fille a regardé les textes. Il est interdit aux membres des campagnes de s’exprimer publiquement samedi et dimanche. Les citoyens sont invités à garder une attitude de réserve, de ne pas inciter à voter pour un candidat ou un autre, mais il peuvent s’exprimer.

« Mais oui, Le Journal du dimanche paraîtra demain. Moi, je ferai l’Extime du dimanche. »

HITLER-ADMIRING PAL versus OPUS DEI

Libération : je trouve honteuse la couverture du numéro de samedi. Le Pen et Fillon sont placés sur le même plan comme les deux candidats pour lesquels le lecteur de Libé ne doit voter en aucun cas.

Mettre un signe d’égalité ou d’équivalence entre l’héritière de Vichy et François Fillon est une infamie. Libé fait vraiment tout son possible pour qu’en cas de duel Le Pen-Fillon au second tour, l’électeur de gauche aille à la pêche. Les journalistes de gauche se seront évertués durant toute cette campagne à frayer la voie de Le Pen vers le pouvoir d’Etat.  

            J’ai dit ma compassion et ma solidarité avec l’homme François Fillon et avec sa famille, « jetés aux chiens. » Je ne suis pas suspect de complaisance pour sa politique. Anticipant un peu sur ce que je crois pouvoir démontrer par une analyse purement textuelle (non, pas de smoking gun à la Mediapart, pas de document sorti de derrière les fagots par des enquêteurs émérites), je dirai que je tiens pour parfaitement irresponsable de la part de M. Fillon de prévoir de donner des postes ministériels à des membres du groupe ultramontain « Sens commun », car ce serait exposer le gouvernement français à l’influence de l’Opus Dei.

            Mais enfin l’Opus Dei n’est pas le diable, n’est pas Marine Le Pen. L’Opus est une prélature personnelle de l’Eglise catholique qui se caractérise par sa volonté d’allier la plus extrême modernité capitalistique à une orientation dite « intransigeantiste » (procédant du fameux « Syllabus » du pape Pie IX) au niveau des mœurs. C’est le mariage de la carpe et du lapin, de l’eau et du feu. Rien qui soit insurmontable pour des dialecticiens aussi affûtés que ceux de l’Opus, que j’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer en Italie.

            Pour être totalement transparent sur le point de mes contacts avec l’Opus Dei, je dirai que j’ai eu maints témoignages de l’intérêt qui était porté par les universitaires de l’OD à l’œuvre de Lacan, et je n’ai pas fait de difficultés à leur donner des conférences, non rémunérées. Les contacts sont passés par ma chère amie Giuliana Kantza, psychiatre, psychanalyste, ancienne élève de Basaglia, membre de l’Association mondiale de psychanalyse que j’ai fondée, et, depuis le début du présent siècle, également membre de l’Opus, où elle a trouvé la paix et l’ambiance de travail qu’elle cherchait depuis longtemps.

S’il y avait la moindre équivalence entre l’Opus Dei et le mal absolu qu’incarne à mes yeux le FN, jamais je ne serais devenu un familier des universités de l’OD comme j’ai pu l’être il y a quelque dix ou quinze ans.

Pour que tout soit bien clair, et sans partager les délires complotistes qui foisonnent à plaisir autour de l’Opus, je ne souhaite pas que ses membres aient accès au gouvernement de mon pays.

Cela dit, aucun rapport avec un Fréderic Chatillon, « Hitler-admiring university pal and communication adviser » de Marine Le Pen, dont le FN dément auprès de la rédaction de Politico, hebdomadaire américain, vol. 3, n°16, 20-26 avril 2017, p. 20, qu’il soit question de lui confier le ministère de l’Intérieur.

            Encore une précision : l’Opus Dei est actuellement engagé dans une sorte de guérilla contre le pape François. Je le regrette. De ce fait, je me sens bien plus proche de la Compagnie de Jésus, qui, elle, soutient loyalement son illustre rejeton devenu pape.

DERNIERE COMBINATOIRE AVANT VOTE

Je termine cet Extime 16 confortablement installé dans le Thalys.

Nous avons déjà vu comment calculer le nombre de paires pouvant être formées à partir d’un ensemble de n éléments. Pour n = 4, le nombre de paires est 6. Chacune de ces 6 paires constitue une issue possible du vote de ce soir.

            Je tiens que le couple de second tour le plus probable, et accessoirement le plus stimulant, est : (LE PEN-MACRON).

Ce couple mettrait au rencart, au moins pour un temps, l’antique clivage droite/gauche., remplacé par une nouvelle dichotomie, « mondialistes versus patriotes », pour le dire avec Le Pen, ou « conservateurs contre progressistes », dans la parlure macronienne.

Les deux protagonistes ont chacun une forte cohérence interne. Si l’on se contente d’un tableau à double entrée, Valeurs morales/Valeurs mobilières, Macron est « progressiste » sur les deux plans, tandis que Marine est de même « patriote » sur les deux.

On notera avec intérêt que les vues sociétales de Marine Le Pen, si elles peuvent être qualifiées de « conservatrices », voir « pépères », ne sont pas réactionnaires comme celles de M. Fillon. Celle-ci n’est pas compromise par la Manif pour tous, avec laquelle elle n’a jamais défilé, alors que les membres de « Sens commun en proviennent en ligne directe. Et une forte représentation gay qui entoure la chef.

            La paire diamétralement opposée au couple hyper-cool Marine-Macron, c’est le collage ringard (FILLON-MELENCHON), la droite contre la gauche, chacune sous anti-dépresseurs pour cause de division interne.

Fillon, c’est l’union instable entre le moderne et l’antimoderne, entre le capitalisme déchaîné et les caves du Syllabus, sous l’égide de l’Opus Dei.

Mélenchon, c’est le laisser-faire petit-bourgeois en matière de mœurs plus la défense des acquis économico-sociaux, du service public principalement, le tout fourré et nappé d’une utopie dépensière chocolatée. L’égide sous laquelle se place le nouveau Miam-miam des classes moyennes est celle de Hugo Chavez, militaire putschiste parvenu au pouvoir par les urnes après avoir purgé sa peine de prison. Une rumeur insistante veut que les héritiers de Chavez soutiennent de leurs deniers la France insoumise comme aussi bien le Podemos de Pablo Iglésias.

Les quatre paires restantes associent un élément « cool », Marine ou Macron, à un élément « ringard », Fillon ou Mélenchon.

            (MARINE-FILLON), c’est la réalisation du Wunsch qu’exprime la couverture naïve de Valeurs actuelles cette semaine avec un Macron douceâtre et un Méluche gueulard : « Dégageons la gauche ! » Mais entre Marine et Fillon, nos Valeurs actuelles sauront-elles choisir sans se diviser ? Pour François d’Orcival, le patron, « de l’Institut », c’est Fillon qu’il nous faut pour rendre à la France sa liberté (?). Même son de cloche chez Yves de Kerdrel, le n°2 de l’hebdo : « un homme d’expérience. »

            (MARINE-MELENCHON), c’est la fête à la grenouille des droits acquis. Les éditorialistes glosent sur les Français qui  veulent avant tout la sécurité, et qui croient un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

            (MACRON-FILLON) : là, le thème homosexuel sort enfin à la Une. Les uns tentent de démontrer que FF est « la cocotte de la République », selon l’expression déjà signalée  depuis ses débuts sous Joël Le Theule. Les autres veulent de même outer le bi qu’ils supposent caché dans son couple non-conventionnel. 

            Enfin, (MACRON-MELENCHON). C’est le vote de la jeunesse. Une de mes sources, en hypokhâgne à Henri IV, me dit que les élèves se partagent entre ces deux options.

 

AU FORUM DE BRUXELLES  rédigé le soir du Forum

Notre amie Isabelle Durant, longtemps vice-présidente du Parlement européen, est là, fidèle au rendez-vous. Elle dit l’inquiétude que lui inspire la montée des nationalismes autoritaires sur le continent.

On entend le jeune secrétaire de la Commission « Libertés civiles, Justice et Affaires intérieures » du Parlement européen, Antoine Cahen, exposer les critères dit de Copenhague (2001) auxquels un pays  doit satisfaire pour pouvoir adhérer à l’Union européenne. Il s’y ajoute d’autres règles adoptées en 2005 après les attentats de Londres venant eux-mêmes après ceux de Madrid. Il y a aussi l’obligation d’adhérer à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme. Et malgré tout cet arsenal, Cahen estime que la situation n’est pas satisfaisante.

Je lui demande son texte pour publication dans le Journal extime, il me le promet pour le courant de la semaine prochaine. Nous plaisantons sur la mauvaise image des bureaucrates de Bruxelles quand il est rejoint par une fille charmante au frais sourire et à la mise sans prétention. Christine T. travaille à la Commission « Justice » du Parlement. Je lui tourne un « piropo » : « Si vous paraissiez à la télévision pendant que Marine Le Pen fustige les gnômes de Bruxelles,  c’est vous qui seriez plébiscitée ! Et la France sera sauvée. » Elle rit de plus belle. Tous les deux pensent venir à Paris pour le Forum du 28 avril. Je leur promets des invitations.

Michel Gheude, journaliste à Radio Judaïca et écrivain, se livre à une belle méditation sur le mythe de Babel. Un trait me frappe au cœur : il souligne que la langue de Babel était faite de paroles « scellées », interdisant toute discussion. La fameuse Tour avait le sens d’un défi lancé au ciel, avec un projet d’idolâtrie, alors que la langue est faite pour parler de ce qui n’existe pas, ce qui veut dire que la liberté est dans la langue.

 Je commente. On voit bien pourquoi Platon qui était totalitaire exclut le poète de sa République. Par ailleurs, j’avais un jour fait une conférence réduisant le discours universel à la formule shakespearienne « Much ado about nothing », beaucoup de bruit pour rien. Mais ce que je n’avais pas vu alors que l’évidence crève les yeux, c’est que le manque radical de la référence, ou son ratage structurel, permet de fonder le concept de liberté au niveau même de la langue. Un structuraliste pense d’abord la langue en termes de contraintes. La lecture de l’opuscule de Chomsky, « Syntactic Structures », avait déjà été un saisissement pour moi, avec l’accent mis sur la productivité infinie de la langue. Et maintenant, troisième temps : la liberté dont Lacan disait, en réponse à une question posée par une journaliste belge (entretien filmé) qu’il ne savait pas ce que c’était (toujours son tropisme anti-sartrien) trouve à se fonder dans la langue.

On peut au niveau de la langue donner un sens à la liberté. Le soi-disant « arbitraire du signe » exprime et dissimule à la fois la fonction de la liberté. Le fait que le signifié soit disjoint du signifiant, contrairement à ce qui est le cas dans la langue verrouillée de Babel, ménage la faille où se glisse la liberté.

Cette liberté, c’est aussi bien ce qu’André Breton appelle « l’imagination », et dont il défend les droits dans le « Manifeste du surréalisme » contre les matérialistes, les réalistes et les logiciens.

Maintenant, c’est encore un peu plus compliqué. Car le poète n’est pas un maître. Il laisse l’initiative aux mots. Lacan évoque quelque part « la vive curiosité »que Platon éprouvait dans le « Cratyle » pour les « petites bêtes » que sont les mots, qui n’en font qu’à leur tête. Vérification faite, c’est dans « Radiophonie », page 405 des Autres écrits.

Lacan ajoute que Jakobson démontre que « le poète se produit d’être mangé aux vers, qui trouvent entre eux leur arrangement sans se soucier, c’est manifeste, de ce que le poète en sait ou pas. » Je vois ici se dessiner une co-appartenance de l’inconscient et de la liberté (au sens de la « libre » association) qui me semble être du plus haut intérêt. Il faut y réfléchir sérieusement.

Michel Gheude m’a lui aussi promis son texte pour le Journal extime.

COLOPHON

Faut-il voter ? L’incertitude est telle qu’on peut comprendre les hésitations de beaucoup. C’est comme de jouer au casino. Prenons cette question sous l’angle scientifique.

            Dans le dernier chapitre de son Que sais-je ?, n°3 de la célèbre collection, « La probabilité, le hasard et la certitude », le Pr Paul Deheuvels cherche à expliquer le succès des jeux de hasard. Certes, « on y propose un jeu sensiblement en faveur de la maison de jeu, mais où le joueur conserve la liberté permanente de sa stratégie, et d’accepter ou non de miser. »

            L’auteur examine ensuite divers problèmes répondant au modèle du défi entre un pourcentage de probabilités et l’intelligence du joueur, et qui ont été mathématiquement résolus. Il évoque alors l’un des plus simples, celui de « l’arrêt optimal fini ».

            Il en décrit les données de base, sans pouvoir donner la construction du temps d’arrêt optimal, et l’applique à un cas particulier, celui du jeu à mises égales répétées,

où Xi  = 1 (gain) avec probabilité p, et -1 (perte) avec probabilité q = 1- p.

            « Quel est donc le temps d’arrêt maximisant l’espérance de gain ? » Le problème a été complétement résolu dans le cadre de la théorie de l’arrêt optimal due aux travaux de  Chow, Robbins et Siegmund (cf. « Great expectations : the theory of optimal stopping », Houghton-Mifflin, 1971).

            Il en ressort ceci : « conformément au bon sens, entre toutes les stratégies possibles de jeu, la meilleure possible est de ne pas jouer du tout. »

            Ne pas jouer du tout ! Ce pourrait être la résolution d’une sagesse supérieure, et seule mathématiquement fondée : ne pas tenter sa chance au grand Casino de l’Histoire.

            Passéisme ? Non-agir ? Tao ? Acte gratuit ? Gelassenheit ? Impossible, vu que nous sommes embarqués ?  La suite au prochain numéro.

 

OURS

Rédacteur : Jacques-Alain Miller, ja.miller@orange.fr

Lectrices : Judith Miller, Sylvia Rose, Danielle Silvestre

Assistante de recherche : Rose-Marie Bognar, rosemarie.bognar@wanadoo.fr

Traducteur : Pierre-Gilles Guéguen

Secrétaire : Nathalie Marchaison, navarinediteur@gmail.com

Chargée de la diffusion : Midite (Cécile Favreau), cecilefavreau@gmail.com

Chargés des réseaux sociaux : Jean-François Cottes, Laurent Dupont

Conseiller électronique : Nicolas Rose

Représentant la Règle du jeu : Maria de França, mariadefranca@laregledujeu.org

Secrétaire générale : Carole Dewambrechies-La Sagna, cdls@Wanadoo.fr

Éditrice : Eve Miller-Rose, eve.navarin@gmail.com

Directrice de la publication : Christiane Alberti, alberti2@wanadoo.fr

Publié dans Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME, Just published

JOURNAL EXTIME (15)

EDITORIAL : JE VOTE MACRON

07:15. Réveil dans l’évidence : je vote Macron.  Verum index sui. C’est le rebond de la combinatoire que j’ai tenté d’articuler hier matin sur France Culture, en dépit de l’obstruction d’un préposé de la police du langage, « the National Speech Police ».

            Fillon, Mélenchon, je voterai pour l’un ou pour l’autre sans aucun état d’âme si l’un des deux est l’adversaire de Le Pen au second tour. Je lui trouverai des mérites. Ce ne sera pas difficile. Par exemple, Fillon est élégant, Mélenchon est éloquent. Ou encore : Fillon a le meilleur programme pour redresser la France, disent beaucoup d’économistes ; Mélenchon sait comment rétabli la croissance, disent de nombreux économistes. Vrai dans les deux cas. Je ferai même campagne pour eux si on me le demande. Tout pour battre la Le Pen.

Attention ! Dans la légalité. Bien entendu. Pas d’attentat ciblé, ça, non. Jamais. Ce serait non-démocratique. Et puis, ce serait contre-productif. Et difficile à réaliser en plus, au moins dans les circonstances présentes. Actuellement, on cherche à éliminer Le Pen par l’élection. Ça devrait marcher. C’est du trois contre un, ou une : Fillon, Macron, Mélenchon versus Le Pen. Vous ne pouvez pas faire entrer en douce un autre candidat. Le candidat Poum-Poum. Il n’est pas sortable, le camarade Poum-Poum. C’est comme M. Chatillon.

Connaissez-vous M. Chatillon ? Moi pas. C’est un monsieur qu’on me dit être baraqué, et dont un tweet s’est retrouvé en bonne place sur le site de M. Alain Soral, autodidacte allumé qui a trouvé le secret de l’existence dans les « Protocoles des Sages de Sion ». J’ai écouté une bonne vingtaine de ses clips sur le net,  sans m’ennuyer une seconde. Cet homme sait captiver. C’est d’un antisémitisme somptueux, si je puis dire. Il distingue les juifs du commun, qui seraient inoffensifs, de la « communauté organisée » qui dominerait la France. Et moi ? Et moi ? J’ignore la communauté qui m’ignore, et je ne suis pas vraiment un juif du quotidien : que suis-je, M. Soral ? Que suis-je ?

Toujours est-il que M. Chatillon faisait savoir par ce canal qu’il se rendrait au Forum 18 porter la contradiction « à nos détracteurs. » Chic alors ! ai-je pensé. Je voyais M. Chatillon invité à s’exprimer de la tribune du Forum pour un quart d’heure, moi lui répondant pour une durée moitié moindre, et lui ayant encore cinq minutes de réplique.

« Ne faîtes pas ça ! me dit une éminence du CRIF qui était alors à me faire un électrocardiogramme. Cet homme est une ordure, un nazi, un vrai. »  Admettons. Je ne voyais pas pourquoi ne pas débattre avec un supposé nazi voulant supposément débattre. Je dus constater que j’étais seul de mon avis : Maria, Carole, Christiane, ma fille Eve, ne voulaient pas entendre parler de mon envie d’accueillir M. Chatillon à la tribune du Forum. Isolé parmi les personnes les mieux disposées à mon égard, que pouvais-je faire ?

Le coup de grâce me fut donné par BHL, qui prit le temps de m’expliquer que l’on ne fraye pas avec l’ennemi, cet ennemi-là. Je déférai à son avis. Bien que mon cadet de quelques années, il s’affonte avec le FN depuis bien plus longtemps que moi, qui suis tout jeune dans cette affaire, un nouveau-né.

À vrai dire, je comptais sur M. Chatillon, que je croyais intrépide : il se présenterait à l’accueil ; pour ne pas faire d’esclandre, on le laisserait entrer ; et il prendrait la parole de la salle d’une voix que j’imaginais être de stentor. Alors je me lèverais et lui répondrais. Patatras ! « Adieu, veaux, vaches, cochons ». Je dus déchanter. Pas plus de Chatillon à l’entrée que de Napoléon ou de chaton dans mon corbillon.

L’analyse m’a permis d’illuminer les portants de mon imaginaire. Mon expérience du stade du miroir  a été remaniée par l’intrusion d’un frère cadet. D’un côté, j’ai accueilli l’intrus comme un Miller de plein exercice, avec qui pacter. C’est le ressort de ma politique favorite, celle de « front uni », qui inspire par exemple le Forum 18. Corrélativement, le quantum résiduel d’agressivité spéculaire qui n’est pas sublimé dans le front uni trouve à s’exprimer dans l’envie du duel. Faute d’en découdre avec Chatillon, je me suis rabattu sur l’intrus originel, mon frère Gérard, auquel m’a opposé une algarade imprévue au cours du Forum.

Pour donner à ce thème sa dimension historique, lire  « Le duel, une passion française, 1789-1914 », le plus beau livre de mon ancien cothurne de l’Ecole normale, Jean-Noël Jeanneney. Seul le temps qui me presse m’empêche d’entrer dans le commentaire de cette enquête si spirituelle. L’ouvrage commence par le fameux « coup de Jarnac ». Comment ne pas rester songeur quand on sait que Mitterrand, natif de Jarnac précisément, ne cessa de donner sa vie durant des « coups de Jarnac » ?

Comment expliquer que je me sois trouvé seul de mon avis sur la manière de traiter le problème Chatillon ? Je dois constater d’abord que mon imaginaire ne consonne pas avec celui que mes plus proches ont en partage. En choisissant comme héros le personnage de Robespierre (NB : le second prénom de Gérard est Pierre) — non pas Robespierre le Sanguinaire, pure invention contre-révolutionnaire, mais Robespierre l’Incorruptible — il est certain que le gamin que j’étais à treize ans affirmait déjà, avant un choix original, difficile, à contre-courant de la sensiblité moyenne de l’époque  (encore que, en ce temps-là, le Parti communiste avait de la tendresse pour Maximilien, conçu comme un proto-Lénine).

Vers le même âge, nous savons quelle était la grande figure historique sur laquelle BHL faisait les identifications idéales de son adolescence. Il a confié son nom au  détour d’un de ses livre. Aveu resté inoubliable pour moi, car ce nom, je l’avais déduit de son énonciation. Je concluai en effet un article que je lui avais consacré en février 2008 dans « Le Nouvel Âne » n°8 : « Eh bien, c’est tout simple : il est notre Bossuet. » Or, avec quelle joie n’ai-je pas lu quelques années plus tard, dans l’une de ses lettres à Houellebecq, que le jeune Bernard aimait à s’isoler dans sa cabine en bois pour déclamer du Bossuet. 

Autrement dit, notre front uni anti-Le Pen va de Bossuet à Robespierre. Plus précisément, la Règle du jeu, son directeur et sa rédactrice en chef, ma chère Maria de França, ce sont le centre-gauche social-libéral. Carole, ma fille, c’est une gauche de gouvernement affligée par la nullité de la direction socialiste. Christiane Alberti me semble venir d’une gauche marxiste « réviso », comme on disait à la gauche prolétarienne, laissée sur le sable par la déchéance communiste. A mes yeux, ce sont tous des modérés. Je me reconnais pour être un extrêmiste-né.

Parmi les althussériens jadis, j’étais déjà l’extrémiste parmi les modérés. Balibar que j’admirais ne pouvait se défendre dun sentiment de défiance à mon endroit. Je voyais bien qu’il ne me considérait pas comme un élément sûr. Et comment lui donner tort ? La suite l’a montré. Balibar, Duroux, Macherey, Rancière, Villégier, aucun d’eux à ma connaissance n’a « fait » Mai 68. Badiou l’a fait, mais comme membre du PSU. Si Milner l’a fait, c’est comme moi, avec moi, répondant à l’appel que je lui avais lancé de me rejoindre à Besançon où j’étais assistant de philosophie.

Je laisse de côté le cas pénible du groupe pro-chinois dont Althusser était le marionnetiste caché.

En fait, quand je m’étais passionné pour Lacan, qu’Althusser m’avait demandé de lire et de décrypter, j’avais entraîné derrière moi et Milner et Regnault, et Grosrichard. Nous fûmes les quatre le Conseil de direction des fameux « cahiers pour l’analyse », Judith agissant dans la coulisse. Duroux marquait sa sympathie. Les autres se demandaient si c’était du lard ou du cochon.

Althusser avait déclenché tout ça en décidant de consacrer un séminaire d’une année à Lacan, lequel devait poursuivre rue d’Ulm, à partir de janvier 64, son séminaire de Sainte-Anne. Je voyais bien qu’il avait remarqué que ma libido s’était détachée de lui pour filer vers Lacan. Même si nous avions donné cours à l’appellation de « lacano-althussériens » le lacano l’emportait irrésitiblement sur l’halte tu sers à rien. Plus tard, au détour d’une plaquette publiée par Maspéro, Althusser évoqua le jeune « chiot du structuralisme » qui lui avait filé « entre les jambes ». Lisant ça dans une librairie, je n’eus pas de peine à me reconnaître dans cette évocation sans grâce.

Je joue donc ces jours-ci un extrêmiste chez les libéraux. Bien entendu, c’est un extrêmiste analysé, blanchi sous le harnais, lissé, poncé, policé, de bonne compagnie (la plupart du temps), un desenganyado. lacanisé jusqu’à l’os, étant entendu que Lacan, lui, était maurassien à vingt ans.

Lacan justement me parla un jour — ceci est attesté— de ma « révolte de privilégié », et de ce que je pourrais en faire si je prenais exemple sur sa révolte à lui. Lacan aussi était un extrêmiste et un contrarian, comme on dit en anglais. J’ai tout de suite été comme un poisson dans l’eau avec son discours.

Être extrêmiste, ou plutôt jusqu’auboutiste, c’est partager avec le psychotique  le goût de la logique. On va où vous mène le signifiant, sans égards pour les arpions qu’on écrase. On est en quelque sorte un « anti-humaniste théorique absolu », expression forgée par Althusser.  On n’aime pas Albert Camus, par exemple. On ne doute pas de l’existence des sublimations, mais on sait qu’elles s’ancrent invariablement dans un objet dit  petit a, « une saloperie », traduit Lacan.  Les plus purs des plaisirs de l’âme ne sont pas disjoints d’une jouissance qui est du corps, à rebours de ce que professait un Lammenais, par exemple, dans son « Essai sur l’indifférence en matière de religion. »

Je le relis actuellement, dans l’édition originale dont j’ai fait l’emplette jadis parce que Lacan en avait parlé. Édition peu coûteuse, car l’Essai fut le best-seller du temps. Madeleine, je ne vous oublie pas. Mais l’actualité commande. Le « Traité des vérités premières » du père Buffier, sj, paru en 1724,est à l’origine du concept de « sens commun » auquel Lamennais devait donner l’éclat que l’on sait (ou plutôt que l’on ne sait pas). Il est urgent de faire connaître ce livre, cette filiation, cette belle tradition intransigeantiste dont m’entretenait, naguère Mme Hervieu-Léger, mais enfin, ce n’est pas plus urgent que le vote de dimanche.

Donc, j’en reviens à Macron pour qui je voterai dimanche.

Qui l’eût dit ? Qui l’eût cru ? Je voterai Macron après avoir dit à France-Culture, dans les intervalles où on me laissait parler, qu’il était l’esprit du capitalisme incarné comme il ne l’avait encore jamais été en France. Schumpeter chez les ploucs. La destruction créatrice pour les Nuls.

Beau comme un Ange, oui. L’Ange exterminateur.

À suivre

 

Nombre de mes amis ont été peinés de la façon discourtoise dont j’ai été traité par  France Culture. Je n’avais rien demandé. Dans le bleu du ciel, on m’a appelé pour me dire que j’étais « une Grande Voix » et me donner « carte blanche ». Mais peu importe. Le malentendu, ça existe. Je n’étais pas celui qu’ils croyaient, et vice-versa. Rions : c’est « Le bal à l’Opéra. »

      Ce fut pour moi un « instant-de-voir ». De voir comment Marine Le Pen se retrouvait si près du pouvoir, à la tête de sa bande de morts-vivants échappés des égoûts où la Libération les avait confinés. Car les filiations politiques, ça existe, Marine Le Pen est une héritière, non pas seulement de son père, mais à travers lui, de la Collaboration, de la Waffen SS, de l’OAS. Mais peut-on le dire ? J’ai senti un bâillon tomber sur ma bouche quand j’ai dit que M. Chatillon m’avait été présenté comme un nazi. On m’a appris depuis qu’un documentaiRe avait été diffusé récemment, qui allait en effet dans ce sens. Mais dire « nazi » sur les ondes du service public, c’est comme si j’avais dit « pipi caca », ça ne se fait pas.

      Autrement dit, la fameuse « dédiabolisation », ce n’est pas une ruse géniale de Marine Le Pen pour tromper son monde, c’est tout le monde médiatique qui dédiabolise à tour de bras parce que c’est pour eux la forme nécessaire du « vivre-ensemble ». Pas de grossièretés. Pas de mots un peu forts, vulgaires comme « nul », « débile », voire « pédés ». On est dans une conversation à la française, on butine, on est charmant, on use de circonlocutions, on proscrit les mots malsonnants comme dans le salon des Précieuses ridicules ou celui des Femmes savantes. Tout cela est si frannçais !

            Le FN n’a eu qu’à se laisser porter par ce courant de douceur. Le Pen qui ne supportait pas ce climat émollient lachait de temps en temsp un pet verbal, et alors les petits marquis et marquises des médias s’étouffaient, de l’air ! de l’air ! On a descendu le patriarche à la cave, on a fait monter la fille sur scène, et elle, elle sait se tenir. Elle était d’ailleurs au meilleur de sa forme hier soir. Du grand art. Elle ne serait pas qui elle est, je serais le premier à dire qu’elle mérite de l’emporter.

  Et on lui a fait apporter un petit objet chéri. Et on lui a montré une photo de jeunesse où elle est mignonne comme un cœur en jeune avocate. On la dédiabolise, certes, mais ce n’est pas son privilège : la radio, la télé dédiabolisent à tout va, tous azimuts, tout un chacun. La dédiabolisation est de structure.

            Tenez ! Imaginez satan lui-même candidat. On ressortirait des cartons une photo de lui quand il était petit.

 

LES AMIS

INTERVENTION AU FORUM ANTI-LE PEN  par Sylvia Rose

J’avais 16 ans, il en avait 96.

Il, c’était Raymond Aubrac, de son vrai nom Raymond Samuel.

Ce fut un grand résistant. Sa femme Lucie aussi fut une grande résistante.

A 96 ans, il continuait d’aller dans les collèges et lycées, de classe en classe, pour raconter aux jeunes générations ce qu’avaient été l’Occupation nazie, le régime de Vichy, et les actions de la Résistance telle qu’il les avait vécues.

Nous avions été reçus chez lui, mes camarades du lycée Louis-le-Grand et moi, dans son appartement de la rue de la Glacière, sur la recommandation de l’écrivaine Rolande Causse. Nous préparions le Concours National de la résistance et de la déportation, et nous avions voulu rencontrer un de ceux qui avaient œuvré pour la Libération de la France en prenant tous les risques.

Il nous expliqua comment il était entré en Résistance.

J’ai retrouvé mes notes de l’époque, je le cite exactement.

« Il y avait un pays battu, écrasé, une armée dominante, arrogante, et un gouvernement français qui lui cirait les bottes. Je trouvais la situation insoutenable, inadmissible. Il fallait faire quelque chose. Personne n’a donné de mot d’ordre. »

J’avais fait remarquer à M. Aubrac qu’il y avait eu l’Appel du général De Gaulle le 18 juin, et que la veille, Charles Tillon, du Parti communiste, avait lancé dans le sud-ouest un appel à la résistance « contre le fascisme hitlérien. »

Puis ce fut la manifestation étudiante à l’Arc de Triomphe, devant la tombe du Soldat inconnu.  Un tract circulait, recopié à la main. Voici ce qu’il disait :

Étudiant de France !

Le 11 novembre est resté pour toi jour de Fête nationale

Malgré l’ordre des autorités opprimantes, il sera Jour de recueillement.

Tu n’assisteras à aucun cours.

Tu iras honorer le Soldat Inconnu, 17h30.

Le 11 novembre 1918 fut le jour d’une grande victoire.

Le 11 novembre 1940 sera le signal d’une plus grande encore.

Tous les étudiants sont solidaires pour que Vive la France 

Recopie ces lignes et diffuse-les.

Ce tract fut trouvé dans le hall de la Faculté de médecine de Paris, là où j’étudie aujourd’hui.

Il était frappant d’entendre Raymond Aubrac, proche du Parti communiste, nous dire : « Nous autres, dans la Résistance, nous étions des aristocrates. Notre activité était de nous battre pour sauver l’honneur. On prend des décisions de base : y aller ou ne pas y aller, à cause d’une pression de l’environnement, ou de la contingence, mais ce n’est pas tout. On ne se contente pas de répondre à sa conscience : la décision que l’on prend, on la prend en fonction de ce que l’on est. »

C’était la philosophie de Raymond Aubrac : « Chacun a dans sa vie quelques décisions importantes à prendre. Même si c’est très rapide, on les prend en fonction des valeurs auxquelles on croit. La Résistance, c’est pareil. »

******

Or, aujourd’hui, pour les gens de ma génération, qui incarne l’idée de la Résistance ? Qui incarne l’idée de la grandeur de la France ? Qui incarne l’idée de combattre dans l’intérêt des Français et pour la liberté du pays ? C’est Marine Le Pen.

Marine Le Pen n’est pas l’héritière de la Résistance. Elle est l’héritière des ennemis de la Résistance. Et pourtant, elle réussit à faire croire le contraire. C’est une gigantesque escroquerie, et pourtant ça marche, spécialement auprès des jeunes.

Elle leur parle de la France, de l’amour de la France, de la souveraineté de la France, elle leur parle de défendre les Français contre tous les envahisseurs, elle agite tout le temps le drapeau bleu blanc rouge. Elle leur dit que les Français sont opprimés par des gouvernements incompétents, qu’ils sont malmenés par l’arrivée des étrangers, des migrants, et qu’ils doivent se révolter. Et comment se révolter ? En votant pour elle.

L’idée qu’on veut voler la France aux Français séduit. L’idée que les Français doivent se défendre contre les voleurs de France est une idée écœurante, mais elle réussit à transformer l’électeur lepéniste en valeureux insurgé. Un lepéniste croit combattre contre les invasions ennemies. Il a la fierté du soldat qui défend la patrie, alors qu’il n’a même pas fait de service militaire.  

Les noms de Hitler, Mussolini, Pétain, reviennent souvent dans la conversation des gens de ma génération. Mais la deuxième guerre mondiale, cela reste pour nous des histoires de grand-père ou d’arrière-grand-père, des pages dans des livres d’histoire, des images dans de bons films d’action. On ne fait pas le rapport avec Marine Le Pen et son parti.

La violence du monde, on ne la connaît que virtuelle, à travers l’écran qui montre les victimes des attentats. On dit : « C’est choquant ! » Ça ne va pas plus loin.

Reste une femme à la volonté de fer, qui sait parler de la France avec passion, et qui prétend se battre pour une France forte. Du sale passé du FN, on ne sait rien. 

Je conclus :

  • Les étudiants du 11 novembre 1940 montrent la voie aux étudiants de 2017.
  • Les partis politiques n’ont pas fait l’éducation de la jeunesse, n’ont pas fait les efforts de Raymond Aubrac.
  • C’est aux jeunes de s’adresser aux jeunes pour leur ouvrir les yeux sur la vraie nature de Marine Le Pen.

Le 18 avril 2017 à Paris

 

MAIS OU EST LA JUSTICE ? par H. S.

Mon amie H. S. m’a fait parvenir une lettre qu’elle me demandait de transmettre à Gérard Miller. Je lui ai dit que je voulais la publier dans le Journal extime, la question étant de savoir si elle signait de son nom ou d’un pseudo. Elle a choisi de signer de ses initiales. H. est haredi (« ultra-orthodoxe »). Je ne le suis pas. A ceci près, je cosigne. Cette lettre vaudra donc pour la réponse que j’avais promise à mon frère. —JAM

Cher M. Gérard Miller

Je lis votre indignation, et j’entends la force de votre cri de révolte contre l’injustice faite à Mélenchon en fin de campagne. Des gens respectables que vous jugez mal intentionnés ont le mauvais goût de rappeler des propos « tendancieux » que JLM a émis à l’époque troublée de « la Guerre de Palestine ». 

Je n’ai pas lu cet article de François Heilbronn, mais je l’ai effectivement beaucoup vu circuler sur le net. J’ai un mal fou à cliquer sur ce genre de liens, (il y en a pléthore qui y ressemblent) car je trouve extrêmement gênant et complètement contre-productif de discréditer un candidat sur UN propos antisémite (même s’il en était). Cela a généralement pour effet contraire de placer les juifs dans la position d’utilisateurs de l’antisémitisme. C’est une position que je récuse encore davantage que l’antisémitisme lui-même, si c’est possible. 

Je ne m’attarderai donc pas sur le contenu de cet article qui ne m’intéresse fondamentalement pas, mais sur votre propos que je trouve très incomplet. 

JLM défend la population palestinienne en butte aux guerres israéliennes. Je la défends aussi, mais en aucun cas en soi. Je suis incapable de m’identifier à la souffrance d’une population qui sacrifie ses enfants et ses très jeunes enfants pour sa défense, quand bien même serait-ce pour exprimer une révolte face d’une armée écrasante. 

Quel genre de gens faut-il être pour avoir substitué à son désir de vivre celui de la mort des autres (et ce quelque en soit le motif) ?

Comme avant-goût de ma critique, j’affirme donc : en substance, j’accuse l’État Israélien qui attaque injustement une population très démunie, sans pour autant défendre cette même population dont les valeurs me paraissent indéfendables. Dans cette population, la valeur qui est donnée à la vie (des enfants notamment) est subordonnée à celle des combats politiques, elle est également subordonnée à des valeurs religieuses qui, de nos jours, sont impensables: on tue des homosexuels en douce, ou encore une sœur célibataire qui a bafoué l’honneur de la famille parce qu’elle est tombée enceinte… 

JLM (et vous-même) défendez cette population, pourquoi pas ? Il est des hommes dont l’humanité est telle qu’ils sacrifieraient leurs bougeoirs en argent pour sauver le dignité d’un Jean Valjean, parce qu’il s’agit là de défendre l’humanité irréductible qui est en lui, malgré son acte… Bien. Kant n’aura donc pas parlé pour rien. Je vous demande alors : au nom de votre pulsion si puissante à décrier ce qui vous semble injuste, comment avez-vous pu oublier qu’en ces sombres jours de « courageuses manifestations pour le défense du peuple palestinien », on criait aussi « Mort aux juifs » sur les Champs-Elysées ?

Avez-vous la mémoire courte ? N’est-ce pas Coralie Miller qui rappelait cela dans un reportage dernièrement diffusé sur France 2 ? 

En quoi les juifs de France et du reste du monde sont-ils forcément impliqués par les actions de l’État d’Israël ? Notre très cher Tribun-Zorro qui veut la justice de l’autre côté de la Méditerranée a-t-il oublié qu’il fallait d’abord condamner ce qui se passe chez nous, directement sous nos yeux, sur les Champs-Élysées, avant de fustiger la politique de Bibi-la-Terreur? L’a-t-il fait avec la même ferveur que lorsqu’il a dénoncé l’injustice faite au peuple palestinien ?

Ce jour-là, sur les Champs, certains brandissaient le drapeau jaune de l’EI. J’ai encore ces terribles images en têtes, c’était il n’y a pas si longtemps en un sens, mais d’un certain point de vue, c’était à une autre époque. Car tout cela a eu lieu avant que la France ne bascule dans « le 7 Janvier et pire ». 

M. Mélenchon n’a rien dit contre ces « Mort aux juifs », ni contre cette horreur qui se déroulait SOUS NOS YEUX : sur les Champs, on brandissait le drapeau de DAESH en toute sérénité. Ce qui était important alors, c’était de défendre l’oppression subite à Gaza, et surtout de condamner avec virulence les auteurs de cette injustice…

Il nous aura fallu le 7 Janvier, l’HyperCasher et le Bataclan, pour comprendre que certains de ceux qui défendent les Palestiniens sont aussi NOS ennemis à nous, la France. Mais aucun tribun pour rappeler que nous avions — peut-être à tort — encensé cette manifestation, où l’Etat Islamique (EI) était présent, et où, pour défendre des Palestiniens d’ailleurs, on criait chez nous en France, « Mort aux juifs ». 

Oui, on s’est vite dépêché d’oublier ces sombres détails, ou au moins de les détacher de leur contexte ; surtout depuis que l’EI s’est muté en diable incarné. Des océans de pages et d’article ont été déversés sur le Net pour expliquer l’ampleur de la menace symbolisée par ce drapeau jaune aux inscriptions incompréhensibles. Très peu de gens ont rappelé que ce fameux drapeau, nous l’avons laissé flotter sur la plus belle avenue du monde, aveuglés par un esprit de sur-justice à l’égard de ce qui se passe au loin. 

Mélenchon n’est pas revenu sur ses dires, il en faudrait plus que cela à un politicien quelque fut-il pour reconnaitre que ses propos sont « offensants » (pour reprendre l’adjectif-clé de l’émission radio de ce matin sur France-Culture), et injustement calibrés face à un événement multi-facettes. Mais vous, M. Miller qui prenez la peine d’y revenir pour le défendre contre les gens malintentionnés qui cherchent à barrer son accès au second tour, vous auriez pu le faire.        

A défaut d’une certaine justice dans le discours, il ne faut pas pleurnicher si JLM est attaqué à tort sur ses intentions antisémites, intentions pourtant pas si « casher » que cela, puisqu’il vous faut plus de dix lignes pour le défendre…

Perso, je pleure sur le fait que les juifs se servent encore de cet ultime argument pour discréditer ce piètre candidat qu’il est si aisé de critiquer de bien d’autres façons ! Ils utilisent là encore une arme qui ne peut que se retourner contre eux, et c’est bien dommage.

Je déplore aussi que votre sens de la justice soit aussi peu regardant que celui du Tribun-qu’il-faut-quand-même-défendre… 

H.S.

Jeudi 20 avril 2017

Publié dans Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME, Just published

Pour mémoire. La Terre et les morts, par Deborah Gutermann-Jacquet

En 1906, la France réhabilita enfin le capitaine Dreyfus. La même année, ses académiciens élisaient Maurice Barrès au rang des Immortels et ce faisant, donnaient les palmes à un des chefs de file du camp antidreyfusard. Une jolie place dans le 1er arrondissement de Paris porte même son nom, et elle n’est pas la seule. Toute la France a des rues et des places qui rendent hommage à Barrès. Quant à Dreyfus, des rues portent également aujourd’hui son nom, mais sa statue a connu des tribulations folles : alors que Jack Lang qui en fit commande en 1985 souhaitait la voir figurer dans la cour de l’Ecole militaire où il fut dégradé, Mitterrand s’y opposa, les militaires aussi, si bien qu’elle fut posée en un endroit discret, puis changée de place plusieurs fois. L’embarras qu’elle créée est infini. En 2006, pour le centenaire de sa réhabilitation, la demande est réitérée par Jacques Chirac auprès de l’école militaire d’accueillir la statue de Dreyfus, mais un refus est encore opposé par les dignitaires de l’armée. Les lieux sont mémoire, et symptôme, les morts aussi.

Barrès, théoricien du nationalisme dont l’extrême droite se réclame encore aujourd’hui s’est « raciné » un peu partout, la toponymie s’en souvient et le célèbre. Zeev Sternhell, que Christiane Alberti évoquait dans son édito, a consacré une monographie à ce personnage, en retraçant l’itinéraire qui porta ce jeune anarchisant à devenir le chantre de la nation menacée. L’historien distingue ainsi trois périodes clés dans la genèse idéologique de Barrès : d’abord la période boulangiste de révolte contre un « monde incolore », ensuite l’affaire Dreyfus où s’incarne pour lui et d’autres la menace d’anéantissement de la France, comme l’occasion de faire bannière contre l’anti-France : les métèques, les Juifs, les étrangers. Enfin, dans un dernier temps, son analyse en vient à postuler un Idéal supérieur pour le Moi, ce moi endormi qui trouva d’abord dans le boulangisme et l’antidreyfusisme une forme d’exaltation et d’issue vitale. Ce Moi, dans ce dernier moment de théorisation doit se soumettre à l’idéal supérieur de la collectivité, de la nation. L’individu trouve alors dans l’enracinement dans la Terre et dans le culte des Morts, une voie de salut.

Ce que Maurice Barrès théorise là dans La Terre et les morts, demeure une référence majeure  pour l’extrême droite française. Jean-Marie et Marine Le Pen revendiquant souvent la dimension de « lien charnel » à la France, conçue comme organisme vivant. C’est ce qui conduisit notamment Marine Le Pen à considérer en 2011 qu’Eva Joly n’avait pas sa place dans la course présidentielle : elle n’aurait pas ce « lien charnel » à la France. Née en Norvège, elle n’est sans doute pas assez « racinée », pour reprendre une expression chère à Barrès. Récemment, une universitaire, Cécile Alduy, montrait même comment les discours de Marine Le Pen sur l’environnement puisaient dans les ressources lexicales et idéologiques barrésiennes et maurrassiennes. La candidate rappelait ainsi dans sa conférence sur la France durable que « La France, ce n’est pas une idée » mais « une réalité vivante d’hommes et de lieux, de terres et de mers, d’arbres et d’oiseaux ». Et cette professeure de Stanford d’indiquer que lorsque Marine Le Pen précise que «  la Nation est une réalité physique, charnelle », elle « cite presque mot à mot son père, qui disait encore en septembre 2016 : « La France n’est pas qu’une idée, c’est une réalité charnelle, un peuple qui vient des morts et va au-delà des vivants : une âme. »[1] Tout un programme.

 

[1] http://www.lopinion.fr/edition/politique/l-environnement-marine-pen-puise-chez-barres-maurras-119916

Publié dans ALERTE, Just published

JOURNAL EXTIME (14)

EDITORIAL

10 :15. Je suis revenu de la Maison de la Radio il y a une heure. Ce n’est déjà pas si facile de faire saisir au grand public, en deux coups de cuillère à pot, des concepts lacaniens raffinés et pourtant hautement opératoires, mais le faire pendant qu’on vous coupe et qu’on vous maltraite et qu’on vous menace des tribunaux, c’est comme jongler avec des têtes d’épingle sur des charbons ardents, pendant qu’on vous chatouille le fondement (sur France Cul, on ne dit pas le trou du cul) avec une plume d’oie.

            Demain, j’y suis déjà résigné, on dira de moi comme Finky de Christine Angot, que j’ai fait litière de toute décence, bienséance, convenance, bonne tenue, bonne éducation. Que j’ai saccagé l’espace néo-sacré du débat démocratique. Ou pire, que j’ai répudié tout atticisme pour satisfaire mes pulsions asianistes.

Ferdinand, mon bon, quand tu pourras te passer rien qu’une minute de ta sulfateuse à youpins  — « scriptuaire, M. Miller, dîtes bien qu’elle est seulement scriptuaire, sa sulfateuse à youpins », précise le Pr Goddardt, du « Céline Recovery Center for Textual Murderers »  — , il se pourrait que j’aie moi aussi quelques bagatelles à dire pour un massacre.

Chère Madeleine, je suis à vous dès que j’aurai mis par écrit le noyau rationnel ou la substantifique moëlle de l’argumentation que j’ai tenté de présenter ce matin.

Dernier point : je reçois une lettre urgente de mon frère, que je place dans la rubrique des Amis. Je te répondrai, Gérard, dans les meilleurs délais.

LA PRESIDENTIELLE : 1/ LE PROCESSUS SANS LOI

            Partons des modalités aristotéliciennes telles que redéfinies par Lacan :

le nécessaire : ne cesse pas de s’écrire ;

le possible : cesse de s’écrire ;

l’impossible : ne cesse pas de ne pas s’écrire ;

le contingent : cesse de ne pas s’écrire

Je soutiens— disons que je conjecture — que « le discours commun » sur l’élection s’est d’abord ordonné à la modalité de l’impossible avant de tomber sous la domination du contingent.

J’expose les motivations de ma conjecture. Tous les commentaires ont longtemps accepté comme postulat ou énoncé du type verum index sui qu’il était impossible que Marine Le Pen accédât à la fonction présidentielle. Or, à partir d’un point T de nnnn, qu’une étude d’histoire immédiate permetrait de dater précisément, on a pu constater que « le discours commun » avait muté.  Ce n’est pas que l’élection de MLP devenait certaine, ni même probable, mais tout simplement qu’elle cessait d’être exclue (en termes de Lacan, cessait de ne pas s’écrire).

Sortant du régime de l’impossible, le processus électoral est entré, comme prévu par le tableau lacanien des modalités, dans celui du contingent. Or, au sens de Lacan, un monde modal passant de l’impossibilité à la contingence est structurellement lawless, sans loi.

Ce qualificatif est emprunté aux mathématiques de l’école intuitionniste, école qui relève du constructivisme. Notice Wikipédia : « Le constructivisme est une position vis-à-vis des mathématiques qui considère que l’on ne peut effectivement démontrer l’existence d’objets mathématiques qu’en donnant une construction de ceux-ci, une suite d’opérations mentales qui conduit à l’évidence de l’existence de ces objets. » 

C’est ainsi (on sent que j’abrège) que l’on distinguera deux types de séquences, les lawlike et les lawless. Les premières sont susceptibles d’être décrites exhaustivement.

C’est par exemple le cas de la suite des entiers naturels, dont la construction peut faire l’objet d’une description complète à partir de la constante 0 (zéro) admise comme nombe naturel, et de la fonction S dite du successeur (qui fait partie des axiomes de Peano), selon laquelle pour tout entier naturel n, S(n) est un entier naturel. On y ajoute deux autres axiomes assurant que S est une injection (c’est à dire une fonction bi-univoque préservant le caractère distinct, discret, de l’élément)  et qu’il n’y a pas d’entier naturel dont le successeur soit 0.

Une séquence lawless en revanche (sans loi, ou libre) n’est pas prédeterminée. L’exemple canonique en est la suite des nombres générés par des coups de dé successifs. A aucun instant T du temps, on ne peut savoir à l’avance les valeurs futures de la séquence.

Le caractère contingent, imprévisible et sans loi du processus électoral en cours n’a cessé de s’affirmer jusqu’à ce soir, où les quatre candidats se retrouvent comme on dit, dans un mouchoir de poche. Et nul ne sait qui pleurera dans ce mouchoir. C’est aussi pourquoi cette élection est si tendue et si passionnante, en dépit du second trait que je soulignerai maintenant, à savoir le phénomène que j’appelerai de « la montée des nuls » aux postes de direction du processus.

Devant me rendre en un autre lieu pour regarder l’émission de ce soir sur France 2, je dois interrompre cet exposé, dont je reprendrai le fil à mon retour chez moi.

LES AMIS DU JOURNAL EXTIME

TEMOIGNAGES AMICAUX

Cher Jacques Alain Miller, j’ai beaucoup aimé vous entendre ce matin. Pour votre opinion éclairée, pour le choix de vos mots, avant et après courroux de votre interlocuteur et pour votre énonciation.  La France va mal à ne plus que parler sous vernis. Ça pourrait mettre toute velléité sous éteignoir. Sous la police des mots, le pire passe.  Vous suivre dans cet élan vivant, dans cette position, me réjouit bien que gronde en moi la colère de l’actuel. Sincèrement. Je vous embrasse. Karine Mioche

Cher JAM, à France-Culture de la routine, pas de place pour un dire, ainsi que le définit Lacan : « On choisit de parler la langue qu’on parle effectivement. En fait, on ne fait qu’imaginer la choisir. Et ce qui résoud la chose, c’est que cette langue, en fin de compte, on la crée. On crée une langue pour autant qu’à tout instant, on lui donne un sens.(…) Si chaque acte de parole est un coup de force d’un inconscient particulier, il est tout à fait clair que chaque acte de parole peut espérer être un dire, et le dire aboutit à ce dont il y a théorie, théorie qui est le support de toute espèce de révolution-une théorie de la contradiction ». Et me reviennent en tête ces mots soufis : « If you need enough and you want little enough, you will have delicious food ».Sans doute ce Sieur Loyal n’était-il que dans un caprice : avoir JAM sur son plateau, mais où était son désir pour qu’il n’ait de votre nourriture semblé point voulu goûter ? — Stella Harrison

Mille mercis, mon cher Jacques-Alain, de m’avoir publié à la suite de ton blog de campagne, sur cet Instant de voir….

Ben oui, cela me fait plaisir.

Ayant entendu la seconde partie de ton entretien avec ce Monsieur X (je devrais savoir qui c’est) sur France – Culture !

Moi qui croyais que l’invitant se doit d’être attentif à l’invité, je l’ai trouvé parfaitement désagréable et d’un moralisme bien plat? 

Tout bon raisonnement l’offense, apparemment, comme disait Stendhal, il invoque l’idée qu’il se fait de la psychanalyse pour la retirer aussitôt (il ne reçoit, j’imagine, que des gens normaux !), et, pour finir, il a dû faire rire tous les pédés de France et de Navarre en censurant le mot pédé. C’est gai !

Je t’embrasse

François

 

Cher Jacques-Alain, et pourquoi pas un forum sur les journalistes, avec des journalistes ? Le couple présidentiable-journaliste passionne. Ce couple, où l’un questionne, où l’autre est supposé répondre dans la plus grande transparence, n’incarnerait-il pas l’idéal démocratique du lien si particulier qui lie un président à ses concitoyens ? Ce lien social fondé sur l’intérêt commun se doit bien entendu d’exclure la réciprocité. C’est là la difficulté car il s’agit d’éviter la facilité de la réciprocité.Las! Ne voit-on pas en effet le journaliste puiser ses questions dans ce qui circule de préjugés, de rumeurs, de fake news ? Dans ce qu’avancent les chiffres des sondages et aussi des programmes ? N’attend-il pas ce même journaliste, et nous avec, que le questionné démente ou complète, rejette ou remodèle ses propositions, dise enfin, quoi!, ce que tout « français veut savoir » ? Bien entendu, à la fin tout s’équivaut, et plus personne n’y comprend rien. Il pourra être répété, en vain, « il faut parler du fond », mais si la forme n’est pas au rendez-vous, il ne restera que des caricatures.Cela donne qu’on nous engage à voter selon les affects que désormais nous partagerons avec tel ou tel journaliste : le chic-net ça plaît, le jeune-favori ça gêne, le rhéteur-poète ça émeut, la femme-diablesse ça aspire, etc. — Yasmine Grasser

Ce jeudi 20 avril, Les Matins de France Culture invitait Jacques-Alain Miller à commenter l’actualité des élections présidentielles. Trois jours avant le premier tour de scrutin, la France retient son souffle, car Marine Le Pen peut atteindre l’Élysée. Un incroyable concours de circonstance a mis fin à ce qui, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, était réputé impossible : l’extrême droite à la tête du pays et, qui plus est, portée au pouvoir par les urnes. L’opinion éclairée attendait du psychanalyste qu’il aide à penser cet impensable. Mais l’intérêt du journaliste Guillaume Erner était ailleurs. Il brulait de savoir comment le psychanalyste interprète « le président normal ». Cette première question indique d’emblée la décision prise de faire l’impasse sur la situation absolument inédite que nous vivons aujourd’hui. Comment interpréter cet acte manqué du journaliste ?

Remarquons d’abord que la question porte bien sur les élections présidentielles mais le « président normal » concerne celles de 2012, et non pas celles de 2017. Ensuite, chacun se souvient que François Hollande s’était paré de ce slogan pour rompre avec l’image d’hyper-président de Nicolas Sarkozy qu’il aspirait à remplacer. Or depuis que l’extrême droite est à la porte du pouvoir, le monde de ces deux derniers présidents est désormais révolu. Une fois défaite la métaphore du « président normal », l’actualité brulante pour le journaliste ne peut concerner que le normal

Un lapsus, tout comme un symptôme, est surdéterminé. Ne retenons ici que l’excès d’attention du journaliste à cette question par laquelle il débute l’interview. N’indique t-il pas la trace de ce qui a été refoulé et qui est bien inédit dans ces présidentielles : non pas le normal, mais la pathologie de la démocratie ? L’intérêt pour le normal ne vient-il pas voiler ce paradoxe de la démocratie qui peut porter au pouvoir un parti politique habité par la haine de la démocratie ? Nul doute que le métier de journaliste se paie d’intranquillité spécialement en ce moment. Mais ne peut-on attendre de lui qu’il s’efforce de rappeler les différences de chaque parti politique et de bien les nommer ? L’extrême droite a toujours été le fossoyeur de la démocratie. La volonté d’abolir ses différences pour la rendre normale est un déni du réel en jeu dans ces élections présidentielles. Cette situation est absolument inédite en France. Pourquoi reprocher au psychanalyste de cerner ce réel traumatique pour les trois quart des Français, quand c’est l’inconscient qui décide pour ou contre le mal absolu  avec le bulletin de vote? — Agnès Aflalo

 

Papa, tu leur as servi du sushi au petit-déjeuner.

Au direct, tu m’as pas mal dérouté. Au podcast, j’ai perçu l’articulation logique, et ton art condensé tranchant ce tout cru : Tous des nuls mais je vote.

Juxtaposition : nazi, Le Pen, mal absolu, plus d’impossible, hasard suspendu au vote de chacun.

 On ne peut voter Le Pen en juif (CRIF).

On ne peut voter Le Pen en chrétien (parole biblique). 

On ne peut voter Le Pen en incroyant (diable structurel).

On ne peut voter Le Pen en homosexuel (sa tradition anti-républicaine les agresse).

A posteriori, l’incapacité de l’interviewer à voir l’urgence au-delà de sa cause quotidienne (policer, définir, éduquer sans élitisme, éviter la stigmatisation) illustre ton propos.

Son dégoût de ses ennemis (les anti-républicains, Eric Zemmour) l’aveugle et le laisse impuissant à conquérir l’opinion. « Non ridere, non lugere, neque detestari, sed intelligere »; et pour le plaisir :

« Lors donc que j’ai résolu d’appliquer mon esprit à la politique, mon dessein n’a pas été de rien découvrir de nouveau ni d’extraordinaire, mais seulement de démontrer par des raisons certaines et indubitables ou, en d’autres termes, de déduire de la condition même du genre humain un certain nombre de principes parfaitement d’accord avec l’expérience ; et pour porter dans cet ordre de recherches la même liberté d’esprit dont on use en mathématiques, je me suis soigneusement abstenu de tourner en dérision les actions humaines, de les prendre en pitié ou en haine ; je n’ai voulu que les comprendre.” 

Cela me fait douter de mon degré de vigilance intellectuelle comme auditeur de France Culture. D’un autre côté, j’écoute plus la radio depuis que je podcast. Je réécoute ce qui m’interpelle.

Ton fils un peu long à la détente, qui t’écoute et réécoute,

Luc.

 

Cher Jacques-Alain, lorsque j’avais écouté il y a quelques semaines Guillaume Erner recevant Gilbert Collard, j’avais trouvé fâcheux le faux dialogue qui s’était instauré, et avait permis à l’invité non seulement de servir la cause de l’extrême droite, mais de ne trouver aucun contradicteur. C’était un monologue.


Usant de tous les artifices du politiquement correct, Collard a littéralement coincé le présentateur, ce qui est hélas trop souvent le cas lorsque le FN est invité sur un plateau. Le FN est déjà tellement sur la défensive que toute question ou intervention du journaliste est transformée en attaque déloyale ou infondée.

Ce matin, j’ai regretté en revanche que les interruptions nombreuses de Guillaume Erner ne vous permettent pas de déployer vos arguments. Là où le politiquement correct l’empêche de contrer le discours d’un politique, il en use lui-même contre les intellectuels qui ne se situent pas dans le même registre ni le même discours que les politiques. Ne pas avoir distingué les registres est regrettable, autant parce qu’on n’a pas pu entendre pleinement ce que vous aviez à dire que c’est, à l’envers, ce qui handicape le journaliste pour dialoguer avec les politiques retors.

A vous 

Deborah 

 

Hier Cohn-Bendit à Nantes avait quelques paroles senties: le jeune homme qui monte, EM donc, lui semblait mériter qu’on le distingue, qu’on mise sur sa capacité à modifier rien de moins que nos mœurs. C’est ce que j’ai ressenti à son meeting de Bercy: un mode, la force d’un style qui tranche, et sera, si les dieux restent avec lui…, capable d’en imposer.

Autant cela m’a plu, autant j’ai ressenti une forme de terreur insidieuse dans le carcan de bienséance qui sévit à FC et dans lequel Guillaume Erner a voulu vous faire rentrer. On ne dit pas on dit. Ça c’est la culture, service public comme le disait une journaliste toute à sa joie de voir sa chaîne distinguée, élue, portée aux nues même ce matin.

La culture selon Lacan… reste de restes, comme Wajcman nous dit que ce fut la matière de son roman L’Interdit. Le poème qui reste à notre charge y objecte résolument. Restent donc l’écart pour les solitudes (gongoriques), les marges que le discours analytique permet de frayer, inopinées, neuves encore., la mise paradoxale comme vous le disiez, sur la contingence, voisine de la docte ignorance si je ne me trompe pas (trop) et surtout sur l’ironie si délicate à mettre en œuvre. — Nathalie GL

 

Cher Jacques-Alain, cette émission était la non-rencontre contingente entre le gardien du politiquement correct et le commentateur insoumis. Le clash donnait des moments jubilatoires. A toi, Eric 

 

UNE LETTRE DE GERARD MILLER

Cher Jacques-Alain,

Circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux un texte signé par François Heilbronn, professeur associé à Sciences-Po, où sont dénoncées « les complaisances de Jean-Luc Mélenchon pour les manifestations antisémites de l’été 2014 ».

J’attire ton attention (et du coup celle de nos collègues) sur le fait que ce texte est une pure infamie, le genre de saloperie que certains aiment tout particulièrement diffuser dans les derniers moments d’une campagne électorale.

De quoi s’agit-il en réalité ?

Mélenchon prend la parole à la fin du mois d’août 2014. Depuis deux mois, fait rage ce qu’on appelle la « guerre de Gaza», avec son lot terrifiant de morts, de blessés et de destructions.

Il veut alors dénoncer ce qui se passe dans ce territoire endeuillé et très précisément les souffrances endurées par les Palestiniens depuis le début du mois de juillet, dans « l’indifférence de la communauté internationale ».

Evoquant du coup les manifestations de soutien aux Palestiniens qui ont eu lieu en France (il parle bien évidemment de manifestations pro-palestiniennes et absolument pas de manifestations antisémites, comme les attaques anti-juives qui ont eu lieu à Sarcelles un mois plus tôt), évoquant donc ces manifestations dont la grande majorité des participants souhaitaient qu’elles restent démocratiques, pacifiques, il félicite « la jeunesse qui a su se mobiliser en défense des malheureux, victimes de crimes de guerre à Gaza ». 

Et c’est alors de ces jeunes (et absolument pas des agresseurs anti-juifs de Sarcelles — c’est ça la saloperie de la manipulation) qu’il dit : « Ils l’ont fait avec une discipline parfaite alors que de tous côtés on les poussait aux excès. Ils ont su se tenir dignes et incarner mieux que personne les valeurs fondatrices de la République, ces valeurs qui font que vous sommes toujours du côté du faible et de l’humilié. »

Odieux ces propos ? Antisémites ? Mais qui vise au contraire Mélenchon lorsqu’il dit que « de tous côtés on poussait ces jeunes aux excès », sinon ceux qui utilisent les souffrances du peuple palestinien pour justifier éventuellement des exactions anti-juives ?

Jean-Luc Mélenchon évoque ensuite le fait que tous les peuples ont des droits égaux, y compris le peuple palestinien, et c’est là qu’il rappelle qu’aucun peuple n’est supérieur aux autres et que tous les peuples ont droit à la paix. « Supérieur », ah vous voyez bien, il a utilisé l’adjectif « supérieur », donc il vise le peuple juif, « sûr de lui-même et dominateur », comme disait le général de Gaulle. Faut quand même pas pousser…. Juste après, il rappelle le passé où « on a vu de petites communautés humaines massacrées du seul fait de leur appartenance à une communauté (à quoi fait-il là référence sinon à la Shoah ?) », puis ajoute : «  En fidélité à ces combats du passé, en fidélité à ces meurtres de masse qui ont été commis dans le passé, nous nous sommes portés aux avant-postes du soutien à cette malheureuse population de Gaza. » Comme diatribe anti-juive, il y a quand même pire, non ? Mais sur des dizaines et des dizaines de discours prononcés par Mélenchon, sur des dizaines et des dizaines de discours où il témoigne de son antiracisme viscéral, ce sont ces passages-là que les manipulateurs vont chercher et diffuser ad libitum pour le traiter d’antisémite !

Alors ok, on peut ne pas aimer son ton (« Nous n’avons peur de personne, n’essayez pas de nous faire baisser les yeux… »), mais c’est le ton qu’il a utilisé à de nombreuses autres occasions, et ce qui est insupportable, c’est de supposer qu’il utilise ce ton… parce qu’il vise des juifs. 

Alors ok, on peut lui reprocher de soutenir les Palestiniens et pas l’extrême-droite israélienne, mais n’est-ce pas une infamie que d’en faire en conséquence un Dieudonné ou un Soral bis ? 

En tout cas, c’est justement ça qui explique la fureur de Jean-Luc Mélenchon en cette fin du mois d’août 2014: les calomnies du CRIF, les calomnies ô combien blessantes du CRIF, qui s’est pour le moins manifesté comme une organisation « communautaire » quelque peu « agressive », et à qui il avait parfaitement le droit de répondre, y compris vertement.

A toi.

Gérard

 

PS. En me relisant, j’ajoute un mot sur mon dernier paragraphe. Il est parfaitement exact que les antisémites ont pris l’habitude de se cacher derrière l’antisionisme, ne serait-ce que pour ne pas tomber sous le coup de la loi, et il est plus que nécessaire de dénoncer, à chaque occasion, cette pitoyable ruse. Mais pour autant tous ceux qui dénoncent les souffrances endurées par les Palestiniens (et j’en suis) ne peuvent pas être systématiquement présentés comme antisémites ou accusés d’oublier les crimes commis par le Hamas ! Tous ceux qui dénoncent le gouvernement actuel d’Israël (et j’en suis) ne remettent pas automatiquement en cause l’existence même d’Israël ! Or dans sa volonté légitime de pourchasser les anti-juifs réels, le CRIF a bien tenu, et à de très nombreuses occasions, des propos aussi injustes que blessants — je dis ça avec beaucoup de modération… Récemment encore, le CRIF a refusé d’inviter « l’extrémiste » leader de la France insoumise, alors même que Fillon (et avant lui Sarkozy) ont contribué, eux, à valider bien des thèses des Le Pen sans que le CRIF ne trouve pas grand chose à dire.

Publié dans Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME, Just published, Non classé

L’Instant De Voir, Internet et les réseaux sociaux au service de la Cause, par Laurent Dupont

Le Front National a fait de l’utilisation des réseaux sociaux leur cheval de Troie afin de changer leur image. À partir de comptes non officiels, ils délivrent des messages visant à dédiaboliser le parti.

Notre riposte, sous l’impulsion de Jacques Alain Miller, a pour tête de pont le blog : L’Instant de Voir, et le travail permanent sur les réseaux de l’e-campagne. Ce travail a permis au hashtag #ArmeDuVote de se hisser, les deux vendredis où il a été utilisé, en première place des hashtags du jour. Lors du forum du 18 Avril, un autre hashtag a été mis en circulation : #Forum18 qui, en quelques heures s’est hissé à la 8ème place des plus utilisés.

Cette cyber guerre nous allie des personnes hors de notre champ, qui relaient nos messages, les adaptent, les reprennent.

Pendant le forum j’ai reçu un SMS d’Eleni Koukouli : « Je suis le forum en direct sur FaceBook via la règle du jeu. C’est BHL qui parle. Ça marche impeccablement bien. Bonne soirée! » Les amis de la société Hellénique nous regardent. Les français parlent aux français, les français  parlent aussi aux grecs. Et à qui d’autres? J’ai alors demandé à Cécile Favreau de sortir les statistiques du blog L’Instant De Voir.

Reprenant la citation de Churchill: « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées » (vérifiée sur le Monde.fr), je vous livre une lecture mondiale du Blog.

Voici les pays où le blog est consulté. Il nous faudra faire un effort sur l’Afrique et le Groenland, un peu sur le moyen orient. De l’Alaska à la Nouvelle Zélande, dans plus de 100 pays, on lit L’Instant De Voir. Nous voilà Worldwide. Première surprise.

​Si nous regardons la fréquentation du blog par pays, nous ne nous étonnerons pas que les belges, les espagnols soient dans le peloton de tête ce sont deux pays de psychanalyse très mobilisés par ce qui se joue dans leur propre pays. Le Brésil, l’Italie, suivent de près. Viennent ensuite des pays qui se posent les mêmes questions que nous, l’Autriche ou la Suisse par exemple.

Nous saluerons La Réunion, qui est comptée à part de la France et qui arrive juste derrière l’Argentine.

Je relève de façon arbitraire parmi les 100 pays où l’on consulte le blog, le Maroc, la Tunisie, les Émirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite, l’Algérie, les Territoires palestiniens et Israël.

Le japon aussi. Si les japonais sont inanalysable (dixit Lacan), cela ne les empêche pas de s’intéresser à la psychanalyse et la politique.

Presque autant de consultation à Wallis et Futuna qu’au Chili ???

Grosse fréquentation à ​Taïwan, en Thaïlande, Vietnam, Hong Kong, en Chine et en Inde. Marine Le Pen ne passera pas non plus en Asie.

Et puis il y a des personnes qui consultent l’Instant De Voir, au Népal, au Honduras, au Kenya, au Cameroun, et même en Hongrie, patrie du sinistre Viktor Orban…, nous saluons chaque Un qui là où il est consulte l’IDV.

Au Laos, une personne, au Bangladesh aussi, nous consulte. Qu’ils nous envoient un message, nous serons heureux de les publier.

Pour toutes ces personnes qui, dans ces pays plus ou moins lointains, plus ou moins ouvert à la psychanalyse, je pense aux groupe punk Bérurier noirs, publiés sur l’Instant de Voir pour son fameux: La jeunesse emmerde le Front National,   mais là, c’est un autre titre qui me vient à l’esprit: Salut à toi.

Le blog l’Instant De Voir est né il y a trois semaines, depuis, plus de 80 000 visites dans plus de 100 pays. Des dizaines de textes, de témoignages qui rendent compte de l’énergie qui se déploie pour dire NON au FN.

Le 18 avril au Forum National, Jacques Alain Miller lançait le mouvement l’Instant De Voir. Le blog est prêt et déjà en mouvement.

Cliquez sur l’image

Publié dans Billet d'Actu, Just published

Logique de l’instant, par Esthela Solano-Suarez

Article publié dans Lacan Quotidien 665

J’ai eu la chance d’assister hier soir au « Forum contre Marine Le Pen et le parti de la haine », rencontre organisée par Jacques-Alain Miller, le Forum des psys et l’École de la Cause freudienne à la Maison de la Mutualité, à Paris. Je dis bien « chance » car cette rencontre était issue d’un concours de circonstances, voire de contingences, organisées dans une temporalité logique.

Tout commence par la nouvelle donne des prochaines élections présidentielles en France nous confrontant à une redistribution des cartes dans le jeu politique, celle-ci étant la conséquence du déclin des partis politiques traditionnels, du surgissement sur l’arène politique d’une toute nouvelle formation, aussi bien que de la refondation d’un parti de gauche déjà existant, auxquels s’ajoute la montée en force d’un parti d’extrême droite de triste mémoire.

Il y a eu un « instant de voir », instant non pas touché au niveau collectif, mais sursaut d’un seul. A cet instant même, frappé par le sommeil de tous, il sonne le tocsin. Quelques autres accourent et lancent ensemble une pétition pour voter contre le FN et MLP, en même temps que sourd dans la hâte le blog « L’instant de voir », accueillant des textes qui disent, chacun à leur manière, « dépêchons-nous », « arrêtons de dormir », « la France se trouve au bord d’un gouffre », que chaque voix s’unisse à d’autres pour leur barrer la voie, faisons entendre tous ensemble « No pasaran ! » Et ce n’est pas tombé dans des oreilles d’un sourd, ça a été entendu et plusieurs forums se sont organisés dans les principales villes de l’hexagone pour défendre la République et les valeurs républicaines menacées.

Le Forum du 18 avril à Paris est né de ce mouvement où la fonction du temps logique, cernée par Lacan, nous fait toucher du doigt que « la vérité pour tous dépend de la rigueur de chacun, et même que la vérité à être atteinte seulement par les uns, peut engendrer, sinon confirmer, l’erreur chez les autres » (1).

Telle fut ma chance, l’heur de me joindre à celles et à ceux qui ont répondu « présent », certains s’étant déplacé depuis un autre pays d’Europe ou une lointaine ville de France pour répondre à cet appel. Et ce fut un festival.

Le bien dire était au rendez-vous. Les 26 invités représentaient plusieurs secteurs du monde des lettres, des arts, de la science, du droit, de l’enseignement supérieur. Il y a eu aussi des jeunes, notamment une jeune étudiante en médecine qui nous a profondément bouleversés par l’authenticité et la profondeur de sa réflexion.

La France que j’aime, la France que j’admire, la France agalma qui brille par le bien dire, par sa hauteur de vue, inspirée par les principes issus des Lumières, cette France-phare était là, représentée par nos orateurs. Aucun propos n’était vulgaire ou insultant, ni cynique ni gratuit, chaque proposition énoncée était issue d’une expérience de vie, de l’histoire palpitante et vivante, aussi bien collective que personnelle. Leurs propos étaient aussi dignes et sobres que percutants. Nous avons assisté à un effort de poésie, dont les conséquences évidentes contribuaient à la mise à nu d’une farce grotesque qui se prétend républicaine.

Ainsi, progressivement, la mariée fut mise à nu, une fois qu’on lui eut ôté son faux prénom, sa fausse parure bleu marine, ses faux drapeaux aux couleurs de la République, sa sémiotique confondante, son maniement mensonger du nom des grands hommes, son maquillage des faits historiques, une fois que ses semblants furent tombés, il apparut en pleine lumière un gouffre de haine, de mensonge et de mythologie conçue ad-hoc pour servir la cause la plus infâme.

Une leçon de traitement du réel par le symbolique, voilà ce qui fut pour moi ce Forum 18. Pour cette raison, l’éthique était au rendez-vous, raison de plus pour ceux qui pratiquent la psychanalyse de ne pas reculer vis-à-vis de l’engagement citoyen.

Il m’est apparu évident, clair comme l’eau de roche, qu’aujourd’hui il s’agit de voter non pas à partir de la préférence soutenue par ce dont on rêve, mais plutôt à partir d’une logique qui se veut un pari.

1 : Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 212.

Publié dans FORUMS NATIONAUX, Just published, Lacan Quotidien

Forum 18 à la Mutualité contre Marine Le Pen et le parti de la haine, par Jacques-Alain Miller

Article publié dans Lacan Quotidien  665

Les sondages placent Marine Le Pen en tête de l’élection présidentielle (pour la toute première fois). Elle est la seule candidate dont la présence est donnée comme certaine au second tour.
Le Front National soi-disant « dédiabolisé » est aux portes du pouvoir.

Les psychanalystes Christiane Alberti, Carole Dewambrechies-La Sagna et Jacques-Alain Miller, rejoints par Bernard-Henri Lévy et la revue La Règle du jeu, ont pris l’initiative de convoquer, à cinq jours du premier tour de l’élection présidentielle, un Forum anti-Le Pen le 18 avril à la Mutualité. Des personnalités politiques, des intellectuels et des artistes ont été invités à prendre la parole pendant dix minutes chacun, en solo, de 19h à une heure du matin non-stop. Il s’agit de contester la dédiabolisation du FN et d’appeler à voter en tous les cas contre Marine Le Pen aux deuLx tours de la présidentielle.

Le Forum 18 à la Mutualité comme celui qui lui succédera le 28 avril à la Maison de la chimie s’inscrivent dans la Série de Conversations Anti-Le Pen (SCALP) lancée par l’Ecole de la Cause freudienne, association psychanalytique déclarée d’utilité publique, à la suite de l’Appel des psychanalystes du 13 mars. Dix-sept forums en tout auront lieu entre le 29 mars (Choisy-le-Roi) et leU3 mai (Lyon) partout en France.

Un combat qui sera poursuivi au-delà de l’élection présidentielle et des élections législatives.

En effet, j’ai décidé de lancer le réseau « L’Instant-de-voir », dont la vocation est de pérenniser et de développer les alliances passées lors des Forums. « L’Instant-de-voir » se présente comme la « réplique républicaine » à la montée en puissance du groupe ultramontain « Sens Commun ».

Publié dans FORUMS NATIONAUX, Jacques-Alain Miller, Just published, Lacan Quotidien

De la différence en matière politique, par Christiane Alberti

Article publié dans Lacan Quotidien 665

Qu’est-ce qui peut pousser une psychanalyste à sortir de sa réserve pour prendre position publiquement au plan politique ? Pour ce qui me concerne, je peux dire que mon mode de vie actuel, mon engagement dans le champ de la psychanalyse d’orientation lacanienne sont tels qu’il était peu probable, il y a à peine quelques semaines, que je m’engage pleinement dans cette campagne électorale. Alors qu’est-ce qui a présidé à la précipitation d’un « j’y vais » et pourquoi maintenant ? De quelle action politique s’agit-il ? Il m’a paru important de préciser ce que peut être en la matière le militantisme d’un psychanalyste.

Aussi loin que je me souvienne l’indifférence en matière politique m’a toujours mise en rage. C’est à l’école de la République que j’en ai fait l’épreuve dès l’âge de sept ans. Cette indifférence m’insupportait car elle ne pouvait avoir à mes yeux que la signification d’un aveuglement : comment mes camarades de classe pouvaient-ils ne pas voir ce qui se passait là sous nos yeux ? Aujourd’hui cette indifférence m’apparaît plus complexe. Elle peut à l’occasion avoir le sens du désir, désir d’autre chose, elle peut aussi avoir le sens de défense contre le réel et s’apparente alors à une lâcheté. Bref, elle n’appelle plus de ma part un jugement à l’emporte- pièce.

Je n’évoque le souvenir de cette rage que pour indiquer que l’on peut éprouver très tôt cette proposition de Lacan que « l’inconscient, c’est la politique ». Il ne s’agit pas d’un slogan, mais bel et bien d’une expérience.

Cette rage s’articulait chez moi à une marque singulière. On considère dans la psychanalyse que cette marque nous vient du discours tel qu’il a été relayé notamment par les parents. Des phrases, des mots nous ont marqué à jamais. A commencer par l’empreinte que l’on tient de son nom. Quelle était donc la mienne ? Celle de l’étrangère, petite-fille et fille d’immigrés italiens, celle dont le nom, Lombardo, porte la trace d’une succession d’exils. C’est à l’école, au lieu même du savoir universel, que j’éprouvais qu’une frontière séparait le « eux » d’un « nous ». A l’occasion d’un épisode pascal, le dessin d’une omelette, que je n’avais pas effectué selon les coutumes de mes petits camarades, m’avait valu de ressentir cruellement que je n’appartenais pas à leur « nous ». Cette séparation résonnait déjà dans le discours de ma mère qui ne manquait pas une occasion de me rappeler que nous n’étions pas bienvenus chez eux, « les Français ». Je m’éprouvais comme différente à plus d’un titre. Je faisais mienne cette formule de Dostoievski : « Je suis seul et eux ils sont le monde » (L’esprit souterrain). Je suis seule et ils sont tous.

Mon histoire était somme toute banale si l’on considère avec Lacan que « l’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que les exodes […] Ne participent à l’histoire que les déportés » (1).

Pour avoir une histoire, il faut bouger, s’arracher à ses signifiants natifs. Mais même en restant sur place, on est déportés, car ce sont les signifiants qui s’en vont, qui ne nous retiennent pas. Ils ne suffisent pas pour asseoir une existence.

Sur ce scandale du eux et du nous, j’ai été portée à écrire de petits textes, un petit bulletin que j’avais créé à l’école, toutes choses qui visaient à ordonner et à critiquer ce que je considérais comme atteinte à la liberté et au lien social. Il s’agissait d’œuvrer pour rassembler, d’écrire pour unir.

Cette évocation pour indiquer ce qui peut fonder un psychanalyste à militer, et d’où lui vient son énergie d’activiste. Faire un pas, s’avancer, écrire, signer un appel, relève d’un calcul de l’inconscient. Ni passage à l’acte ni acting out, mais un acte accompagné d’un dire.

Il faut encore souligner qu’il y a eu pour la circonstance, cette donnée propre à MLP avec l’imminence de son arrivée au pouvoir. Car avec la possible élection de MLP, nous avons rencontré autre chose que le politique, autre chose que la vertu du discours politique. Avec le FN, on entre dans le monde infradiscursif de la haine. Ce parti incarne la tradition d’une droite extrême, anti-démocratique, anti-Lumières qui remonte au XIXe siècle (2) et qui est encore vivace aujourd’hui à travers une idéologie dure, xénophobe, établissant une différence fondamentale entre la communauté des citoyens, que chacun peut choisir tous les jours, et une communauté nationale dite culturelle, ethnique et donc « naturelle ». Dans ce contexte, la prise de position publique des psychanalystes ne relève pas d’une politique partisane, au service d’une idéologie : il s’agit d’une position éthique. MLP au pouvoir, c’est la domination du rejet de la différence, de la ségrégation, d’un mode de vie qui tend à s’imposer à tous.

C’est là le point décisif : l’éthique de la psychanalyse conduit à considérer qu’il n’y a pas de nous, qu’il n’y a pas de eux, que cette frontière bouge tout le temps, tel le vol des oiseaux qui ne cessent de se rassembler et se disperser. On est fondamentalement seuls. Le eux et le nous, ça n’existe pas. Depuis longtemps, le nous ségrégatif me révulse.

Avec MLP, fini la récréation! La tragédie Marine succèderait à la farce de son père (pour reprendre la thèse de la répétition parodique de l’histoire chez Marx dans son 18 brumaire). En somme, fini de pouvoir parler. MLP ne défend pas les droits des êtres parlants, mais elle prétend se préoccuper des « droits des Français ».

On ne peut pas éviter l’affrontement avec cette ligne de pensée MLP qui est l’exact envers de la psychanalyse, ni avoir le déshonneur d’assister à cela sans mot dire.

Dés lors, il s’agit de nous rassembler en étant avertis que nous sommes des Uns-tout-seuls, mais que le temps d’un combat nous pouvons faire partie d’un nous qui nous réunit : front uni des démocrates, des anti-racistes, des défenseurs des Lumières. En la circonstance, le un de l’universel, c’est le un de « tous les êtres parlants ont le droit de prendre la parole ».

Serait-ce une autre façon de concevoir la politique ? A tout le moins une façon de la rendre désirable, voire amusante si, comme le dit Bataille, l’éclat de rire est bien la dernière ressource de la rage.

1 : Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres Écrits, Seuil, 2001, p. 568. 2 : cf. la thèse percutante de Z. Sternhell, Histoire et Lumières

Publié dans Christiane Alberti, FORUMS NATIONAUX, Just published, Lacan Quotidien

JOURNAL EXTIME (13)

EDITORIAL

Le Forum 18 méritera d’être raconté et commenté, de voir scrutés ses moindres détails. Ce sera fait. Dans Lacan Quotidien, dans la Règle du jeu, dans le blog L’Instant de voir. Ici, je continue de dévider ma petite bobine.

            J’ai reçu de mon ami François, voici trois jours, le texte on ne peut plus opportun que je publie en fin de numéro. La contribution que m’envoie Catherine Meut le complète parfaitement.

            J’ai découvert au Forum une Sylvia Rose inconnue : non seulement la jeune femme volontaire dont la vocation de médecin s’est décidée très tôt, mais une citoyenne, si je puis dire, à part entière. J’ai envie de l’avoir à mes côtés. « Mais pour faire quoi, Grand-père ? Je n’ai pas le temps. — Tu prends le temps de le lire, ce Journal ? — Ça, oui. — Alors, lectrice ! — Ça consiste à faire quoi ? —  A lire, et à me dire ce que tu as aimé et moins aimé. »

UN TRES BON ÉLÈVE ?

Un texto de JPK à 09:52 me signale que la revue Charles n°21 a un article sur Madeleine de Jessey. Une heure plus tard, j’ai la revue. J’y trouve un entretien avec Copé. Je vois tout ce qui nous fait proches. Il sera au Forum 28, il m’a dit oui sur le champ quand je lui ai téléphoné. Je vois aussi tout ce qui nous sépare.

Copé met sur le même plan le Front de gauche et le FN :  est-ce qu’il se rend compte que ce propos imbécile ôte toute valeur à son discours anti-FN ? De Gaulle dont il se réclame a-t-il mis sur le même plan la Collaboration et le Parti communiste ? Les gaullistes et les cocos ont cogéré la France durant des décennies, pour le meilleur et pour le pire, refoulant les Collabos dans les égouts, pour parler comme FOG. L’effacement du gaullisme, l’effondrement du communisme, nous offrent un beau « retour du refoulé ». C’est maintenant l’assaut des morts-vivants contre la République.

« Au nom de quoi serions-nous plus indulgents avec un extrémisme plutôt qu’un autre ? », demande Copé.

Je vais te dire: « Au nom de ce que l’un, c’est la peste brune indédiabolisable, et que l’autre est un nounours en sucre.» Mélenchon est un politicien bourgeois pur sucre, qui  sait, comme savait Guy Mollet, et Mitterrand aussi, que l’on gagne à gauche sur une ligne « Plus à gauche tu meurs.» Et après, on gouverne à la godille. Le « peuple de gauche » est voulant être trompé (gérondif latin). Il revendique le droit de rêver. Cela fait belle lurette que le socialisme n’est plus que l’opium du peuple. « L’hypothèse communiste » du sieur Badiou, selon laquelle les échecs du socialisme réel n’invalident pas ce que représente l’espoir communiste veut dire : « Baisse un peu l’abat-jour, et passe-moi ma pipe. Car il ne faut pas qu’on nous chasse du paradis que Lénine, Staline, Mao, ont construit pour nous. » Les matheux qui connaissent l’histoire des maths auront ici reconnu la parodie d’une phrase célèbre de Hilbert, 1925 (le nom de Cantor remplaçant celui des trois leaders communistes).

Copé a participé aux Manif pour tous, il ne le regrette pas. Mais il est pour le mariage homo. Mais il est contre l’adoption. Mais il souhaite qu’on ne rouvre plus ce débat. Bref, Copé est dans la gadoue. Encore un effort pour te raccrocher aux branches, et tu seras englouti par les sables mouvants.

On lui demande s’il croit toujours en ses chances d’être président de la république. Il répond avec le beau culot que nous lui connaissons : « Un  des professeurs de Bonaparte avait dit à Brienne : “C’est un très bon élève, il arrivera si les circonstances le favorisent. »  Il faut les circonstances. » Oui, Jean-François, tu as raison, mais il faut aussi être un très bon élève.

Rideau.

JESSEY… RIEN

Madeleine de Jessey, elle, est une très bonne élève. Normalienne, agrégée de lettres classiques, la cause est entendue. Cependant, dit JAM, en politique, elle est faible, elle est nulle.

« Il y a une ostracisation du terme “conservateur » par la gauche, dit-elle, qui amène la droite à vouloir se dire toujours plus progressiste que la gauche elle-même. » Nul. Zéro pointé. D’abord, d’où sortez-vous, madame, cette « ostracisation » qui est du patagon, là où « ostracisme » est appelé. Quand comme vous on « se revendique conservatrice », on commence par respecter la langue.

La droite a les meilleures raisons du monde à se dire plus progressiste que la gauche. Pour autant que la droite représente sur le plan dit politique la logique du discours capitaliste, elle est en effet le parti de l’avenir et de la révolution permanente, hostile de structure aux acquis, vouée à la destruction  créatrice de Schumpeter. Le plus pur esprit du capitalisme, c’est l’esprit qui toujours nie — nie le donné, le « pratico-inerte » disait le cher Sartre – c’est l’esprit révolutionnaire par excellence, qui est méphistophélique.

Vous vous revendiquez conservatrice, madame ? Eh bien, commencez par apprendre qui est votre adversaire et qui ne l’est pas.  Ce n’est pas la gauche. La gauche est conservatrice.

La gauche est conservatrice bien plus, bien mieux, bien plus vigoureusement que vous. Elle défend en tous lieux, en tous temps, les droits acquis. Elle s’oppose aux fermetures des usines non rentables. Elle dit non aux « licenciements boursiers ». Elle a récemment repeint son conservatisme aux couleurs plus fraîches de l’écologie. Elle s’est pelotonnée derrière le soi-disant « principe de précaution », sorte de « loi des suspects » contre toute innovation. Elle voudrait que la science appliquée cesse ses infernales écritures, qu’elle arrête de produire ces choses qui démantèlent sans pitié les conditions d’existence des êtres humains, leur retirent et leurs dimanches, jour du Seigneur ou jour de pétanque, et leur travail, que bientôt ils n’auront plus à gagner à la sueur de leur front, et leurs souffrances mêmes qui, leur étaient si chères. Non, les femmes n’enfantent plus dans la douleur depuis que l’impie péridurale les a conduites à braver la malédiction divine.

C’est dans le costume du chevalier d’Eon que j’introduirai auprès de vous votre adversaire que je vais maintenant vous découvrir, Madam the would-be Conservative. Madeleine, encore un effort pour être digne de la Grande Margaret. Via, resti servita, madama brillante, madama conservatrice !

L’ennemi juré de votre conservatisme revendiqué, un fameux juif antisémite qui fit quelque bruit en ce monde vous l’apprendra.

 

TOUT CE QUI ETAIT SACRÉ EST PROFANÉ, par Karl Marx

La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. 

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses « supérieurs naturels », elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. 

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. 

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent. 

La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C’est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l’activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d’Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques ; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades.

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes.

Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.            

1848

en collaboration avec Friedrich Engels

 

GALANTERIE

Je vous vois égarée, chère Madeleine. Votre patronyme qui avait peut-être beaucoup fait pour votre assurance de bonne élève, Jessey, est démenti par ma rudesse. Vous ne savez pas grand chose en politique, ni même en histoire des idées. On peut en revenir, je vous l’assure, avec un peu d’humilité et le goût de l’étude, et je suis sûr que vous ne manquez d’aucune de ces deux vertus.

            Voyez votre serviteur. Il fut gauchiste, et du groupe qui est resté dans les mémoires — Madeleine, petite madeleine — comme le plus violent et extrême, le plus égaré aussi, le plus « know nothing », la Gauche prolétarienne. Son journal s’appelait « La Cause du peuple », titre que M. Patrick Buisson n’a pas jugé en-dessous de lui de pirater pour en décorer son maître-livre. Ce livre, d’ailleurs, vous l’avez lu, dites-vous dans votre entretien à la revue Charles, et vous le trouvez, bien sûr, « brillant, absolument fascinant. » Pourquoi « bien sûr » ? Je vous le dirai dans un instant.

            Je plastronne devant vous en expert es politique, je fustige votre ignorance, je vous bouscule. Veuillez me pardonner si je suis brutal. C’est que je vous crois capable de grandes choses, Madeleine de Jessey, et que je m’impatiente de voir une si belle intelligence, une sensibilité si fine aux choses de l’art et de la religion — votre sujet de thèse l’atteste — témoigner que la maison de la politique a bien une structure en se cognant la tête contre les murs, plutôt que de connaître le plan de cette maison.

Au cœur du système capitaliste, dit la notice de Wikipédia sur Schumpeter, se trouve l’entrepreneur, qui réalise des innovations (de produits, de procédés, de marchés). Au cœur de votre pensée conservatrice, il y a, disons, en hommage à Balzac, le curé de village. De lui on n’attend pas qu’il s’adonne aux aventures intermittentes de l’innovation, mais qu’il vive dans la tradition, aussi bien dans la belle continuité des traditions divines que dans l’harmonie, rééquilibrée à chaque époque, des traditions ecclésiastiques, et que, ce dépôt sacré, il le fasse passer aux générations dans les siècles des siècles.

Il va falloir que je m’interrompe. Le taxi commandé par France Culture vient me chercher à 06 :50 et il est 06 :25. Je reprendrai ce dialogue avec vous, Madeleine, après l’émission. Je dis « dialogue » alors que je monologue, parce que je ne doute pas que vous me lirez — vos amis ne vous épargneront pas ça — et que ce propos passionné remuera quelque chose chez la thésarde qui a choisi comme intitulé : « Cette femme est très belle… »

A ce propos, encore un mot. Avez-vous le livre qui vient de sortir chez Honoré Champion, du Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance, « Les femmes et la Bible, de la fin du Moyen-Âge à l’époque moderne » ? Il ne pourra manquer à votre bibliographie. En votre honneur, je l’ai acheté hier matin.

Je vous baise les mains, Madeleine de Jessey, « avec cette galanterie de vieilles gens qui n’offense jamais les femmes », dit Balzac dans « Le curé de village » précisément.

 

LES AMIS DU JOURNAL EXTIME

François Regnault ; Catherine Meut

 

FILLE DIGNE DE MOI… par François Regnault

Bien des médias étaient contents de croire que Marine Le Pen, au terme de sa fameuse dédiabolisation du Front National (Diable !), avait enfin renoncé à cet antisémitisme, devenu, n’est-ce pas, si inutile et si dépassé, et dont son père avait fait si longtemps l’article premier de sa foi, l’Article du Détail.

Or voilà-t-il pas que les mêmes médias s’attristent de ce qu’elle vienne de faire un faux pas en critiquant la décision de Jacques Chirac qui accusait la police française, des Français, et l’État français, de la rafle du Vel’d’Hiv et des horreurs du Régime de Vichy, et refusait de les en dédouaner, puisque le Gouvernement était à Vichy, et que c’était « l’État français ». C’est bien la France qui, au dire de Chirac, en fut souillée*, il ne retenait pas l’alibi de la République à Londres, alléguée depuis lors, et c’est ce que dénie la candidate. Par là, ne reculant devant rien, prétendrait-elle rallier les gaullistes en exonérant la République des crimes de Vichy ?**

Il n’en est rien. En vérité, Marine Le Pen a un inconscient, en quoi on découvre qu’une chienne qui aboie peut parfois être un sujet, car si on laisse croire qu’elle a presque feint de se mordre les doigts d’avoir ainsi contredit la thèse républicaine (en renonçant par exemple à venir à une interview sur France-inter, pour n’avoir pas à répondre de sa prétendue gaffe), son inconscient, lui, se les a sucés goulûment, ses doigts : car digne fille de son père, Marine Le Pen a, au dernier moment, rétabli la vérité du Front National par un retour du refoulé qui lui a sûrement valu les félicitations paternelles : « Enfin, je te reconnais, ma fille, et peut-être pour ce que nos ennemis désormais communs nomment un “lapsus ”, et qui n’en est pas un, je te pardonnerai peut-être de m’avoir exclu du Parti que j’ai fondé! »

Laquelle vérité est toute simple, c’est à l’évidence celle selon laquelle c’est bel et bien l’État français qui est heureusement responsable de la rafle du Vel’d’Hiv, parce que c’était une excellente mesure conforme aux lois de Vichy adoptées par l’excellent Maréchal, et conforme à l’intérêt de la France trop longtemps enjuivée.

Aussi bien, loin qu’elle perde les voix des honnêtes gens, comme le craignaient l’autre jour ces naïfs médias de BFMTV (certes, elle en perdra quelques-unes), elle escompte bien récupérer toutes les voix antisémites qui se félicitent de cette « bévue » infâme ; c’est donc bien au Maréchal Pétain de vénérée mémoire qu’on doit en définitive cette illustre rafle (ce en quoi elle donne alors, dans un second temps, raison à Chirac), et elle entend donc bien, en le glissant aiinsi juste à la fin de sa campagne, regagner à sa cause tous les antisémites qui commençaient à douter de ses convictions … profondes : « Vivement que je puisse retourner bientôt à Vienne, se dit-elle, j’y ouvrirai le bal !»

Reste à savoir si le calcul aura été profitable, si, comme le prétendaient les politologues de BFMTV, les Français ne sont pas antisémites.

Emmanuel Macron, interrogé là-dessus peu après les commentaires de BFMTV que je relate, a été très clair : « Mais enfin, a-t-il dit, qui oublie qu’elle est la fille de son père. » Il ajoutait un peu plus tard que la France avait des racines chrétiennes (comme une évidence), et même judéo-chrétiennes, a-t-il ajouté (ce qu’on ne dit guère), et pas seulement celles-là, a-t-il continué à dire, mais aussi arabes, etc. Sans doute, s’il est lecteur de Deleuze, songeait-il plutôt à quelque rhizome, qu’aux fameuses racines !

Quant à nous, nous sommes rassurés, à supposer que nous en ayons douté un seul instant, car, pour reprendre à notre façon la sentence de Brecht : « La Fille est encore féconde qui est sortie du Père immonde. »

12.04.17

Notes

*En 1995, Chirac déclara notamment lors du 53ème anniversaire de la rafle du Vel’d’Hiv. : « Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis. »

** Comme le dit Jacques-Alain Miller (Lacan quotidien, N°650) : « Quel culot, cette Marine ! Les héritiers de la Collaboration se placent sous la Croix de Lorraine. Mao dénonçait une tactique consistant à se placer sous le drapeau rouge pour attaquer le drapeau rouge. Marine n’attaque pas la Croix de Lorraine, elle chipe le symbole de l’adversaire. La méthode est couramment pratiquée par les Jésuites. » Je vois d’ailleurs qu’Henri Guaino déclare à ce propos : « Sa position, c’est la mienne », et il ajoute que c’était aussi celle de De Gaulle et de Mitterrand ! Autrement dit, c’est « La corruption dans les encensoirs », comme disait Pierre Boulez (Relevés d’apprenti)!

 

L’ANTISEMITISME A LA LUMIERE DE HANNAH ARENDT

par Catherine Meut

En 1961, dans le rapport qu’elle fit du procès historique du criminel nazi Eichmann 1, officier SS responsable de la déportation de milliers de juifs vers les camps de la mort, Hannah Arendt emploie la formule de « banalité du mal ». Cette formule célèbre suscite toujours la polémique, et certainement un malaise profond si l’on pense aux morts, aux conséquences sans retour des actes de cet homme.

Des actes aux conséquences extra-ordinaires

Cette « banalité du mal » m’est revenue en mémoire quand JAM, désigna clairement Marine Le Pen et son parti, le Front National, de « mal absolu » lors du forum anti MLP à Strasbourg le 7 avril 2017.

L’antisémitisme acharné et connu de ce parti se trouve pourtant banalisé par les gens de mauvaise foi, les oublieux, les indifférents, les ignorants passionnés et ceux, nombreux, qui pensent échapper au rouleau compresseur de la haine tels le dromadaire qui passerait par le chas d’une aiguille. Le malheur est toujours pour les autres car « Le malheur contraint à reconnaître comme réel ce qu’on ne croit pas possible » 2 nous dit la philosophe Simone Weil.

Je suis convaincue par la notion de « mal absolu » dont JAM a dégagé une première logique, dans un effort pédagogique face à un public élargi au-delà des psychanalystes, renversement inattendu et osé du précepte évangélique : « tu aimeras ton prochain comme toi même ». Celui-ci suppose que le prochain soit reconnu dans un premier temps comme autre que moi-même pour, dans un deuxième temps, être considéré malgré ou grâce à son altérité comme mon semblable, « frère humain », autre moi-même, ayant en partage la commune condition humaine, celle du parlêtre en ses misères et  splendeurs. Citons encore  Simone Weil dans une interprétation éclairée de ce précepte : « Aimer un étranger comme soi-même implique comme contrepartie : s’aimer soi-même comme un étranger » 3.

À l’inverse, pour MLP et ses sbires d’extrême droite, c’est une logique identificatoire et torve qui œuvre de façon implacable comme l’indique Jacques Alain Miller : je t’aimerai – peut-être – si tu démontres d’abord que tu es identique à moi-même,  sinon, hors de cette condition, autre que moi-même, n’ayant rien en commun avec moi, avec nous, tu dois sortir radicalement de mon champ d’existence. C’est une logique  d’exclusion contre l’étranger, celle de la haine et du rejet, qui croit rompre ainsi et fuir définitivement la réalité psychique. Réalité aux prises avec la continuité topologique du réel en jeu dans la relation de soi à l’Autre. 

Engagée dans ce combat vital contre Marine Le Pen, j’ai lu, dans « Les origines du totalitarisme » de Hannah Arendt, la partie intitulée « Sur l’antisémitisme » qu’elle conclut en 1947.

Deux précisions sur lesquelles elle insiste particulièrement ont attiré mon attention pour notre actualité politique. Ces deux points sont inscrits dès le commencement de son livre au premier chapitre dont le titre ne manque pas d’ironie : «  L’antisémitisme, insulte au sens commun ». Comme analystes, nous nous méfions du sens commun qui ouvre à tous les préjugés, ceux de l’opinion, qui fraient la voie aux identifications mortifiantes entravant le désir. Mais aussi à la peur, mauvaise conseillère en politique et dans la vie, arme efficace de MLP et de tous les antidémocrates.  Pour confirmer notre défiance, « Sens commun » est devenu le nouveau nom bien choisi du mouvement politique réactionnaire, émanation de « La manif pour tous » de 2013,  anti-mariage pour tous, contre l’avortement, homophobe, contre l’adoption plénière aux couples d’homosexuels, et tutti quanti, et dont le président Christophe Billan précise qu’il a « vocation de se déployer dans tout le champ politique » et qu’il appelle à « remettre de l’ordre dans la filiation ».  Relents de pureté et de contrôle des origines, de haine raciale.

Donc, Hannah Arendt rappelle que « les faits montrent malheureusement que l’antisémitisme moderne prit de l’ampleur à mesure que le nationalisme traditionnel déclinait ; son apogée coïncida exactement avec l’effondrement du système européen des États-nations et la rupture de l’équilibre précaire des puissances qui en résultait » 4.  L’explosion actuelle des idéologies nationalistes en Europe comme leurs attaques contre cette dernière, au nom de la souveraineté des peuples contre les manœuvres de ceux « d’en haut », «  les riches et les puissants », est le reflet de l’obsolescence de l’idée d’État-nation et de la remise en cause de la légitimité des gouvernements. Le « nationalisme traditionnel » est à entendre, peut-être, au sens de patriotisme, amour de son pays, de sa langue, de son histoire et de sa culture et non pas au sens du nationalisme politique agressif et xénophobe.

Cependant, deuxième point d’importance, Arendt précise aussi que « les nazis n’étaient pas simplement des nationalistes », « qu’ils éprouvaient un mépris authentique, et qui ne se démentit jamais, pour l’étroitesse du nationalisme et le provincialisme de l’État-nation » 5.  Et rappelle-t-elle : « Dans les dernières décennies du XIXe siècle, les premiers partis antisémites furent aussi les premiers à nouer entre eux des relations internationales ». Ce n’est pas par hasard que le faux document produit à Paris en 1901, « Les protocoles des sages de Sion », par un informateur de la police secrète de l’Empire russe pour influencer la politique de Nicolas II et s’opposer à son ouverture à l’égard des juifs, s’est appuyé sur le mensonge d’un soi-disant complot international des juifs et des francs-maçons pour dominer le monde et détruire la chrétienté. Car ce vœu de domination du monde est justement celui de ceux-là même qui opèreNT à cette fin par le mensonge et la falsification de l’histoire.  C’est maintenant Marine le Pen qui préempte sans vergogne la notion de patriotisme. C’est cette volonté de domination et d’expansion qu’il faut lire dans les visites de sympathie de MLP auprès de Poutine qui méprise l’Europe et son modèle démocratique, comme dans ses déclarations récentes de soutien au pouvoir d’extrême droite de  Viktor Orban en Hongrie.

Non décidément, Marine Le Pen n’est pas patriote. Oui décidément, derrière la haine du musulman et la peur des migrants, brandies comme  épouvantails pour abuser le peuple, l’antisémitisme du Front National est bien vivace. 

Avril 2017

  1. Arendt H., « Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal » publié pour la première fois en mai 1963.
  2. Weil S., La pesanteur et la Grâce, Plon, 1988, p. 95.
  3. Ibid., p. 74.
  4. Arendt H., in « Sur l’antisémitisme », Les Origines du totalitarisme, « Quarto », Gallimard, 2002, p. 219.
  5. Ibid., p. 220.
Publié dans Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME, Just published

Barrer la voie à MLP par notre voix, par Fatiha Belghomari

Depuis plusieurs jours, j’entends : « Je suis indécis » par un ami journaliste, « Je vote blanc! » regrette une retraitée, « Je vote nul! » s’exclame mon voisin tandis que mon boulanger est catégorique : « Je ne vais pas voter! »

Ainsi, s’il est évident pour beaucoup que le vote « contre » Marine Le Pen doit être marquée d’un sceau dans les urnes, la voix « pour » tel ou tel nom à glisser dans l’urne leur apparaît plus qu’incertaine.
En effet, la délicate tâche tiendrait au fait que si nous prenons chaque candidat et leur programme, nous aurons des points qui nous convaincrons tandis que d’autres n’emporteront pas notre adhésion. Alors, comment se décider si nous n’avons pas d’intimes convictions absolus pour tel ou tel candidat ? Surtout quand on sait que tout peut arriver selon qu’on a le vent en poupe ou des boulets ferrés aux chevilles qui n’ont pas encore eu le temps de gonfler ?
Et de plus, que les réseaux sociaux, thermomètre médiatique, avec tous les trésors qu’ils recèlent, font la pluie et le beau temps d’une presse dépassée par le choc des modes de jouissances en ébullition : de l’implosion à l’explosion, il n’y a qu’une voix de différence !
Eh bien oui ! L’enjeu de ces élections tient à une seule conviction : voter pour un candidat, quel qu’il soit. Voter est notre seule voix pour barrer efficacement la voie à Marine Le Pen et au Parti de la haine !

Fatiha Belghomari, en campagne contre MLP et le Parti de la Haine, organisée par l’ECF

Publié dans Billet d'Actu, Just published

Droit dans le mur ! par Sandrine Corrouge

« On voit que c’est ce que j’appelais l’Europe à la schlague1, l’Europe à la trique2» fustigeait MLP, pas encore officiellement intronisée candidate FN à cette élection présidentielle mais profitant du Sommet international de l’élevage, après photos avec les vaches et serrage de mains de rigueur, pour lancer une nouvelle charge contre l’Europe, à coup de slogans populo-antiélites souvent réchauffés. LIRE LA SUITE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19  Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 243.

Publié dans Billet d'Actu, Just published

SCALP – Hold up sur l’autisme, par Mireille Batut

SCALP  de Choisy le Roi

Hold up sur l’autisme, ou les familles d’autistes parangon de la communauté vertueuse nationale

Jusqu’ici, j’étais dans la même situation que sans doute beaucoup d’entre nous, bien indécise sur qui j’irai voter, mais certaine d’une chose, certaine absolument : je vais voter, car c’est la seule et unique exigence absolue. Ne pas voter, c’est voter Le Pen.

Il y avait bien eu l’épisode troublant de la triple dénégation. Fillon, assailli par les révélations sur son affairisme, niait, 3 fois. Je ne suis pas autiste, je ne suis pas autiste, je ne suis pas autiste. Ouf ! Nous parents d’autistes pouvions le lui confirmer. Vous n’êtes pas autiste, Monsieur Fillon.

Or, voilà que MLP a choisi de nous sortir du lot, nous familles d’autistes. Lors du débat télévisé des candidats, soudain, elle affirme parler pour nous, elle prend notre bouche pour accuser : les professeurs ne sont pas formés, les médecins ne sont pas formés. Au nom des familles d’autistes, un grand coup de balai, un grand audit devra nettoyer les institutions récalcitrantes. Hold up !!!!

Pour préparer le forum, j’ai été forcée d’aller voir le programme de MLP. Je suis tombée sur la mesure 95 : inscrire dans la constitution le principe « la république ne reconnait aucune communauté ». Fantastique ! Ce que nous fait MLP, c’est le « grand remplacement », à bas le communautarisme, mais c’est pour mieux mettre en avant la communauté vertueuse, dont les familles d’autistes sont le parangon. Quelle horreur ! Faire de nous de bas exécutants.

Une vidéo circule, du FN Occitanie, elle explicite, pour ceux qui auraient la comprenette difficile : « on double les aides aux clandestins et on refuse d’accompagner les enfants autistes en France » dit la dame.

Alors, je voudrais énoncer trois questions politiques :

1- MLP, en communautarisant les familles d’autistes, les enferme dans une identification haineuse, qui est son fond de marmite. En faisant cela, elle se situe dans l’exact envers de la psychanalyse, car la psychanalyse défait les identifications. Je reprends Eric Laurent dans Impasses de l’identité qui fuit (Lacan Quotidien 644) : « La psychanalyse va contre les identifications du sujet, elle les défait un à un, les fait tomber comme les peaux d’un oignon. De ce fait, elle rend le sujet à sa vacuité initiale »…  un vide dont nous avons besoin pour nous ouvrir à l’accueil de notre enfant.

2- MLP sera là après l’élection présidentielle. Si nous évitons de justesse la catastrophe absolue, nous ferons face à un paysage de désolation : partis explosés, défiance massive, vérité des faits remplacée par le story-telling… Le monde de demain sera peut-être décentralisé, mais il est dès aujourd’hui façonné par les géants du numérique, qui nous proposeront d’exprimer nos préférences politiques par agglutination de « like ».

Dans ce contexte politique, je voudrais en venir au sujet de l’éthique individuelle de la résistance comme arme collective efficace. Hier, j’observais mon fils jouer sur sa 3DS. Je l’entendais régulièrement taper frénétiquement sur la même touche du clavier, seul moyen, par la répétition obstinée de l’acte, de vaincre le monstre Bowser. Dans l’acte de résistance, aujourd’hui, un acte seul ne suffit plus. Il faut le répéter, le répéter, jusqu’à l’épuisement.

Dernièrement, à la suite du dépôt d’une résolution par le député Fasquelle, il nous a fallu nous soulever pour éviter l’instauration d’une science d’Etat qui nous dicte comment nous devions éduquer nos enfants et à qui il nous serait formellement interdit de les confier, c’est-à-dire aux psychanalystes. Nous avons dit, au lendemain de cette mobilisation inédite, que nous étions toujours inquiets, et qu’il nous fallait rester en alerte. Et refuser, notamment l’ostracisme dont notre orientation plurielle est l’objet.

3- Que serait l’envers d’une politique de la haine ? Y aurait-t-il une politique de l’amour qui serait l’envers de la politique de la haine ? Je ne veux pas dire que l’amour serait opposé à la haine, ni plaider l’amour universel. Je veux ici examiner la valeur de l’amour en politique.  Ce n’est pas une question simple. Voici ce que j’écrivais, l’an dernier, pour les vœux de notre association La main à l’oreille : « Nous avons rencontré l’autisme, et l’autisme nous a rencontrés. Cette collision a produit en nous ce que produit l’amour : affolement, emballement, sidération, frayeur, vertige, et nous a transformés à jamais, ceux de nous que l’on dit autistes, et ceux que l’on ne dit pas. Nous avons rencontré l’autisme en tant qu’assignation. Pour la science. Pour l’administration. Pour l’éducation nationale… Mais pour nous ? C’est notre enfant, notre frère, notre ami, que nous voulons rencontrer… Nous ne voulons pas plus vaincre l’autisme que nous ne souhaitons vaincre l’amour. Ceci est notre poétique. Ceci est notre politique, ». Il me semble que cette boussole est d’une grande efficacité politique. Je vous invite à notre forum des familles, samedi 1er avril aux Chapiteaux turbulents. Car l’amour est aujourd’hui un acte de résistance.

 

Publié dans Just published, SCALP

SCALP -« étranger chez soi » par Yves-Claude Stavy

SCALP Choisy le Roi

Le principe judaïque selon lequel :  dina de-malkhuta dina[1] (= ‘la loi de l’Etat qui accueille le juif, fait loi pour lui’), – vivace dans mon éducation, laïque pourtant-, n’est sans doute pas pour rien dans le sérieux que m’inspira très jeune, l’Esprit des Lumières propre à la France ;  présida-t-il également à une sorte d’écart, dès longtemps éprouvé, vis à vis de toute idéalisation excessive de l’action politique … pourvu que le contexte de l’actualité restât républicain ? Ce n’est pas impossible.  Ecart qui n’empêchait nullement, – bien au contraire-,  le sentiment personnel d’une responsabilité au-delà de ce qui peut être régi par les lois pour tous ; ni non plus l’irruption d’une sorte d’alarme personnelle, sitôt qu’un danger ‘d’extrême-droite’ montrait le bout de son nez. Une sorte de ‘froid dans le dos’, ressenti dans mon corps, sitôt qu’un propos, quel qu’il soit, emportât avec lui une volonté d’expulsion de ce qu’il y a d’étranger chez soi. Lacan n’affirmait –il pas : « c’est dans le corps, dans la fraternité de corps, que s’enracine le racisme »[2]?

Pas de fraternité de corps : voilà ce à quoi chaque analyste s’avère convoqué dans son expérience. Pas de fraternité de corps, mais des ‘il y a’  d’ek-sistence, sans Autre, impossibles à dissoudre dans l’interprétation permise par la structure discursive de l’hypothèse inconscient: étrangers-chez-soi conduisant à devoir distinguer ce qui est partageable, et ce qui relève de chaque hors du commun ; et convoquant l’analyste à prendre position, de manière inédite, depuis les années 90 ayant marqué l’entrée dans un capitalisme mondialisé. Inédite : non pas seulement parce que le réel ‘sans loi’ auquel le parlêtre a à faire, s’avère aujourd’hui en quelque sorte dénudé par le déclin, irréversible, des discours traditionnels ; mais Inédite, également, parce que ce déclin exige plus que jamais, de faire signe aux trouvailles hors discours que chacun est tenu de produire, …quand,  tout au contraire, une sorte de ‘pensée d’Etat’ (jusque-là réservée aux régimes totalitaires), prétend imposer ses réponses prêt-à-porter au sein-même de nos démocraties. Au couple traditionnel de l’ombre et des lumières, – propre à l’organisation discursive-, se substitue sous l’égide de l’objet regard porté au zénith, l’empire de la ‘transparence’ niant les restes opaques de symptômes[3] toujours singuliers, pour lesquels est convoquée :  non plus la loi, ni l’Autre, mais une éthique personnelle. Ce constat augure de la part de notre Ecole, bien des subversions vivantes, à commettre sans cesse dans le champ de notre République. Mais serait-il encore question de République, en cas d’arrivée d’une Marine Lepen à la Présidence de notre Etat ?  Voter, ce n’est pas choisir son héros au nom de lendemains qui chantent, c’est faire ce qu’il a à faire, en fonction de l’urgence : lo ke dat[4], disait Esther (E. IV, 16) à propos de son acte, qu’elle sut commettre, seule, ‘tout de suite‘.

Discerner l’urgence : c’est un point crucial que j’ai retenu de mes études de médecine ; devant un « polytraumatisé », choisir par quoi commencer, et ne pas s’occuper de la fracture de jambe alors qu’un hématome extra dural est en train de se constituer!

 

En guise de ponctuation à cette petite contribution, je voudrai dire quelque chose de l’enseignement que je tire des trois évaluations successives auxquelles notre service de psychiatrie a été soumis durant les deux quinquennats présidentiels précédents -(celui de Nicolas Sarkozy, puis celui de François Hollande) ; et aussi de l’enquête, – toute récente -, menée au sein de notre hôpital de jour recevant certains enfants dits ‘autistes’ : enquête dépêchée par Mme Neuville[5] en direction de l’ensemble des hôpitaux de jours de psychiatrie infantojuvénile du pays, sous la pression de lobbys puissants, rêvant d’une loi d’interdiction de la psychanalyse au sein de ces établissements. Les inspecteurs de l’Agence Régionale de Santé qui sont venus nous visiter il y a tout juste quelques semaines, avaient choisi selon leur propre aveu, de terminer leur long périple en Ile de France par notre hôpital d’Aubervilliers : apeurés de l’accueil ‘insurrectionnel’ qu’ils nous supposaient vouloir leur réserver. Parmi les nombreuses questions qu’il nous avait fallu préalablement renseigner avant la visite proprement dire des Responsables de l’Agence, il y avait en substance celle-ci : «  utilisez-vous avec les enfants relevant du spectre autistique, des méthodes spécifiques de communication dûment établies ?» ; – question à laquelle nous avions décidé de répondre : « non ». Le Médecin Inspecteur releva de vive voix notre réponse, et marqua un temps de silence. Je lui demandai si elle souhaitait que je développe le fondé de notre réponse, puis essayai de faire valoir en quoi le pari de nous faire les partenaires décidés de ce que trouvait un petit patient pour tenir compte de ce qui le taraudait, donnait chance, ainsi, à ce que sa propre manière personnelle, produite ‘à compte d’auteur’, … débouche elle-même sur un lien social inédit : un petit lien social devenant  en quelque sorte le prolongement de sa propre trouvaille, sans que l’on puisse dès lors anticiper cette contingence par telle ou telle méthode de communication préétablie. Mon interlocutrice fit part de son souhait qu’on rende compte de ces éclaircissements … par écrit. Je lui demandai : « combien de signes, pour la réponse ?» . Elle répondit du tac au tac : « deux cents signes ». Elle reçut mon accord.

Subversion, donc : sous Sarkozy. Sous Hollande. Eh bien, mes bons amis, avec MLP, ce serait autre chose.

Ne nous trompons pas d’urgence.

[1] Cf l’interessante contribution de Gil Caroz dans Lacan Quotidien n° 640 (‘Le juif de retour’) à propos du film documentaire de Coralie Miller, « Français juifs – Les enfants de Marianne »

[2] Lacan J.   Le séminaire, livre XIX, …ou pire, Ed. Seuil, p 235 

[3] j’avais pensé un moment, intervenir sous le titre :  l’ombre, la lumière, … et l’opaque.

[4] Lo ke dat = ‘pas selon la loi’ – cf YC Stavy : ‘Esther, ou : l’acte’ , La Cause du désir, n°81, p.41   

[5] Madame Neuville est Secrétaire d’Etat chargée auprès du Ministre de la Santé, des questions du ‘handicap’.

Publié dans Just published, SCALP

SCALP -Voter dans le silence des passions , par Myriam Mitelman

Le SCALP de Strasbourg

Article publié dans Lacan Quotidien  660

 

C’est le jour même de l’ouverture officielle de la campagne présidentielle, le 10 Avril 2017, que se tint le forum SCALP de Strasbourg, rassemblant 240 personnes dans la salle Madrid du Palais des Congrès (1). Dix neuf personnalités avaient répondu à « l’appel des psychanalystes contre le parti pris de la haine et du rejet » et nous avions la chance de compter parmi nous Jacques-Alain Miller, dont l’analyse de la logique du vote marqua tous les présents, intervenants et auditeurs.

Voter dans le silence des passions

Sous le titre Voter dans le silence des passions, Jacques-Alain Miller, est intervenu en début de soirée, proposant une analyse des enjeux des deux tours du vote.

Après avoir rappelé que les passions sont bruyantes, et suspectes de porter à l’insurrection, à l’émeute, il les oppose à la raison, à la rationalité qui doit être privilégiée en politique.

Il souligne que c’est la passion qui guide ceux d’entre nous qui votent selon leur cœur, qui privilégient leur attachement à tel ou tel candidat, sans penser aux conséquences de leur vote. Qu’apprend-on de la psychanalyse sur la passion et la raison ? Que nos intentions nous trompent toujours, et que ce sont les conséquences de nos actes que nous avons à prendre en considération. Aussi apparaît-il alors avec cet éclairage, que le vote par conviction, le vote du cœur, le vote d’intention, correspond à un « ne rien vouloir savoir » : ne rien vouloir savoir des conséquences de son acte.

Prenant à rebours les valeurs communément attachées à ces deux formes de vote, J.-A. Miller fait l’éloge du vote spéculatif, dépassionné, du vote par calcul, en tant qu’il tient compte de l’éthique des conséquences.

La formule de MLP

Puis, J.-A. Miller formule une nouvelle fois de manière inédite l’enjeu de ces Présidentielles, en prenant appui sur principe évangélique au fondement de nos sociétés « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». A partir de ce principe, selon lequel c’est l’amour qui soutient l’identité et la sympathie, il extrait la formule de MLP : « tu haïras ton prochain s’il n’est pas ton semblable », et nous rend soudain sensible l’opposition entre ces deux postures : l’identité en tant que fondée sur l’amour, promue par le pacte évangélique, et l’amour en tant que fondé sur l’identité prônée par MLP.

Cette formule étant mise au jour, le postulat de J.-A. Miller, est que Marine Le Pen, « est le mal absolu » parce qu’elle fait prospérer, et s’exacerber l’agressivité inhérente aux rapports humains, parce qu’elle explore la faille ouverte chez l’être humain par l’identification à son semblable. Marine Le Pen, c’est le diable.

Vote utile

De cet argument, J.-A. Miller fait découler la logique du vote : face au « mal absolu », les différences entre les opposants de MLP sont secondaires. Il n’est plus temps dit-il, de s’attarder aux nuances entre les « on », Macron, Hamon, Mélenchon, Fillon, mais de déceler celui de ses adversaires qui a chance de figurer au second tour, et le privilégier.

Le programme de MLP : Forum des personnalités invitées

Autour l’intervention de J.-A. Miller et après un propos d’introduction d’Armand Zaloszyc, quelques aspects, et non des moindres, du programme de Marine Le Pen ont été examinés de près par les nombreux orateurs invités : Par exemple pour montrer que le terme « la femme » n’y apparait que pour qualifier la place de la femme dans la famille, et que le programme du FN est tout sauf féministe (2). Ou encore signaler les dérives possibles du droit administratif et montrer avec quelle facilité un État autoritaire peut limiter, voire de rendre impossible la justice (3).

Pour rappeler aussi que si MLP était élue, à l’état d’urgence dans lequel nous nous trouvons toujours, pourrait s’ajouter une autre mesure d’exception, l’article 16, qui, s’il était appliqué, pourrait faire basculer la démocratie (4).

Le débat des présidentielles n’a accordé jusqu’à présent qu’une place bien maigre aux droits de l’homme, ce qui n’est sans doute pas sans corrélation avec la contagion des l’idéologie de l’extrême droite à tous les courants politiques (5). Ne sommes nous pas à la fois devant le fait que le FN a réussi en quelque vingt ans à reléguer aux oubliettes son passé anti-républicain ? Ne sommes-nous pas, selon le mot de Norbert Elias, dans un processus de décivilisation ? (6)

L’histoire du monde est une histoire des migrations (7), alors que le programme de MLP répond à un « fantasme de criminalisation des banlieues » et que : « Dans le timbre même de la voix [de MLP], se manifeste la peur du mélange et le mépris des déshérités » ce qui contredit quelque peu son populisme (8).

L’Europe et l’Alsace

L’Europe apparaît à Strasbourg on s’en doute, comme une préoccupation essentielle. Partie du chaos après la seconde guerre mondiale, sa lente progression vers un espace commun et partagé en fait une expérience unique, un espace pour la recherche, et l’extension de l’esprit des Lumières, pour lesquels la France joue un rôle essentiel (9).

Une série d’interventions se centrent pourtant plus particulièrement sur le vote « alsacien », caractérisé par un score FN important depuis longtemps et qui ne laisse pas d’inquiéter (10).

Les mots et les démarcations proposés par Jacques-Alain Miller furent repris au vol par nombre d’orateurs ; les « on », le diable, le cœur et la raison, firent mouche, et se firent les véhicules d’une conversation au plus serré.

Dans un contexte politique où les discours ne cessent chaque jour de s’embrouiller davantage, ce forum fut comme une respiration, un moment de légèreté et de vérité, et nous retenons la proposition forte de Jacques-Alain Miller, d’un Front Uni, d’un Pacte entre Républicains que l’espace politique n’offre plus, et d’une suite à donner aux échanges de cette soirée.

1 : Le Comité d’organisation était composé d’Armand Zaloszyc, Pierre Ebtinger, Philippe Cullard, Isabelle Galland et Myriam Mitelman.
2 : Sandra Boehringer, maîtresse de conférences en histoire grecque. Université de Strasbourg.
3 : Brigitte Costa, ancien juge administratif.

4 : Patrick Wachsmann, professeur de droit public, spécialiste des libertés publiques.
5 : Jean-Paul Costa, conseiller d’État honoraire, ancien Président de l’Institut National des droits de l’Homme.
6 : Richard Kleinschmager Professeur émérite de Géographie à l’Université et Freddy Raphaël, professeur de Sociologie, respectivement.
7 : Pascal Bousquet, Professeur émérite de la faculté de médecine, conclut son propos par « J’entre en résistance ».
8 : Gilbert Guinez, ancien inspecteur de l’Éducation Nationale.
9 : Ulrich Bohner, Président de la maison de l’Europe et Jean-Marie Lehn, Professeur à l’Institut des études avancées (Université de Strasbourg)
10 : On participé à cette séquence : Bernard Schwengler, membre de l’Observatoire de la Vie Politique en Alsace, Pierre Kretz, écrivain et militant associatif, Jean-Marie Woehrling, Président du Centre Culturel Alsacien, Juan Matas, ancien Maître de conférences en Sociologie.
Deux autres séquences ont suivi l’une consacrée aux associations et l’autre à la poésie et aux arts. Y sont intervenus successivement : Anny Kayser, Présidente Régionale de la Cimade,
Bernard Lonchamp, membre du bureau de la LICRA,Ekaterina Nikolova, compositrice,
Michel Roth, pasteur, Faruk Gunaltay, directeur du cinéma Odyssée.

Forum SCALP tenu à Strasbourg le 10 Avril 2017. SCALP : Série de Conversations Anti-Le Pen organisées par le Forum des psys, l’ECF et les ACF.

Plus d’infos sur scalpsite.wordpress.com

Publié dans Just published, Lacan Quotidien, SCALP

2002-2017* : quinze ans pour rien ? par Laurent Doucet

Scalp de Clermont-Ferrand

Pour Armand Gatti, décédé le jeudi 6 avril 2017,

camarade en poésie rencontré à Limoges et en Limousin

 avec mes élèves de Lycée Professionnel,

 pour des projets théâtraux, mémoriels et subversifs.

.                                            (* Mon intervention s’inspire d’un article préalablement publié dans le quotidien L’ECHO du mercredi 23 mars 2011 réactualisé pour l’occasion qui nous rassemble aujourd’hui)

Étudiant à Toulouse au tournant des années 1980-90, j’étais militant avec de nombreux autres jeunes de cette ville universitaire du Manifeste Contre le Front National. Conseillés discrètement mais efficacement par deux anciens responsables des réseaux de la Résistance locale pendant la Seconde Guerre Mondiale, Jean Durand et Jean Fonvieille, et fortement soutenus par Denise Epstein (la fille de la romancière et prix Goncourt à titre posthume Irène Némirovsky, morte en déportation à Auschwitz le 17 août 1942), nous avions réussi de concert avec d’autres forces comme Ras Le Front, SOS Racisme, le MRAP, la LICRA et l’UEJF, à endiguer la montée du vote d’extrême droite et même à réduire son influence funeste dans la capitale de la région Midi-Pyrénées.

Comment ? Par l’action conjuguée d’un rapport de force quasi quotidien et d’un travail de fond tant théorique que pratique, pour persuader les électeurs que d’autres voies étaient possibles que le vote et le soutien morbide à Le Pen. Notre pacte était édifié et étayé à partir de quelques fondamentaux simples mais fermes :

1) Le refus de toute compromission tant idéologique que tactique avec l’ennemi. En étudiant les origines du F.N. avec les meilleurs analystes du moment, nous avions constaté combien la remise en selle des militants et des idées de l’extrême droite par la droite classique de l’époque suite à leur déroute électorale de 1981, et l’instrumentation manoeuvrière du vote F.N. par le P.S. de Mitterrand pour diviser cette dernière après le tournant de la rigueur de 1982, avaient été des choix dangereux pour la démocratie et ses composantes, contaminée par les nouveaux habits du discours lepéniste et corrompus par l’utilisation de son entrée dans le jeu électoral.

2) L’application de manière pacifique et adaptée dans ce nouveau contexte, de nombreuses méthodes élaborées par les mouvements de Résistance contre les fascismes. Sous forme de « harcèlement démocratique », nous déjouions le plus souvent possible les coups de l’adversaire à l’avance sans jamais lui abandonner un pouce de terrain (le fameux « un militant par cage d’escalier » d’avant l’effondrement du Parti Communiste en France et le vide idéologique et sociologique qu’il a laissé), et en étant toujours supérieur en nombre lors de ses principaux rassemblements publics.

3) Pour éviter la contamination idéologique des thèses du Front, nous menions dans le même temps une lutte exigeante et sans merci pour imposer d’autres solutions que la xénophobie et la démagogie nationaliste, en proposant systématiquement en positif d’autres réponses concrètes et des alternatives sociales, économiques et politiques vraiment populaires, c’est-à-dire ancrées à Gauche .

De la deuxième moitié des années 80 au début des années 90, le F.N. n’a pu se développer à Toulouse (ses faibles scores sont là pour le prouver). Toutefois, quand il a fallu étendre nos modestes inventions de jeunes militants à la région voire au plan national, la plupart de nos dirigeants ou d’autres mouvements de gauche contactés ne nous ont pas pris au sérieux (dont un certain Lionel Jospin déjà). Parmi ceux qui disaient encore quelques années auparavant vouloir « changer la vie », certains semblaient surtout avoir changer de train de vie… Le soir du 21 avril 2002, c’est leur aveuglement éthique et leur opportunisme carriériste qui a été sanctionné. Quinze ans après la situation a t-elle évolué ? Très peu au vu des derniers résultats électoraux et de la préparation des échéances à venir. Afin d’éviter un désastre pour la France en 2017 et après, c’est dès aujourd’hui qu’il faut agir ! Pour enrayer l’ascension du F.N. – presque aux portes du pouvoir selon certaines analyses politiques – il faut continuer à voter contre ses candidats aux prochaines élections et à commencer bien  sûr par les prochains scrutins présidentiels des dimanche 23 avril et 7 mai prochains comme nous y invite « L’APPEL DES PSYCHANALYSTES CONTRE MARINE LE PEN et le parti de la haine» dont je suis signataire, et dont je remercie plus particulièrement les initiateurs locaux pour la tenue de ce forum à Clermont-Ferrand . Mais pour réduire fortement et durablement son influence, il faut continuer aussi à reconstruire et à inventer des réponses politiques à la hauteur, à l’exemple de ce Comité de Vigilance des Intellectuels Contre le Fascisme créé dès les menaces des Ligues factieuses de 1934 à partir d’une idée originale du poète et fondateur du surréalisme André Breton, ce qui rendit possible les rapprochements du Front Populaire deux ans après…

 

Laurent Doucet

Poète et enseignant

Président de l’association La Rose Impossible

pour la création d’un espace culturel dans l’ancienne

 maison d’André Breton à Saint-Cirq-Lapopie (46)

 

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE :

– Armand Gatti, Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin, Cercle Gramsci, Limoges 2006.

– Pierre Milza, FASCISME FRANÇAIS Passé et Présent, Champs Flammarion, 1987.

– Laurent Doucet, Au Sud de l’Occident – South of the West, Éditions La Passe du Vent, Vénissieux, 2015 (troisième tirage en cours de réimpression pour mai-juin 2017).

« J’ai cessé de me désirer ailleurs » Pour saluer André Breton, ouvrage collectif co dirigé avec Thierry Renard ( Président du festival « La Semaine de la poésie » de Clermont-Ferrand), La Passe du Vent, Vénissieux, 2106.

Publié dans Just published, SCALP

SCALP -Réveillons-nous ! par Jean-Daniel Matet

Non, je ne pensais pas revoir les signes et les images qui avaient conduit aux pires moments du XXe siècle. L’extermination des juifs d’Europe avait eu lieu : Jean-Claude Milner en concluait le succès du projet nazi. La construction progressive de l’Europe qui suivit la guerre promettait de faire barrage désormais à la monstruosité qui s’était déchaînée.

Il est vrai que depuis 72 ans les pays d’Europe de l’ouest et du sud vivent en paix alors même qu’auparavant ils se faisaient régulièrement la guerre tous les 30 ou 40 ans. La greffe de la Grande Bretagne, toujours différée par de Gaulle, n’a pas pris, mais les autres ont accepté le rôle de la France et de l’Allemagne dans un leadership chaotique aujourd’hui scellé par l’existence d’une monnaie unique. L’Europe ne sera jamais le Commonwealth dont rêvait l’Angleterre et, de ce point de vue, son départ n’est peut-être pas une mauvaise nouvelle. Ce ne serait le signe avant-coureur d’une explosion de l’Union que si les Hollandais, les Français, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, etc. mettaient en place des gouvernements nationalistes faisant le sacrifice des bénéfices que l’Europe apporte à chacun. Certes, son fonctionnement doit aller vers plus de démocratie visible.

Faire table rase

Le rêve de MLP et du FN est de faire table rase de la construction européenne pour reconstituer des nations fortes autonomes, à l’identité supposée « pure », ce qui ne manquera pas d’entraîner une rivalité meurtrière. La montée des nationalismes et particulièrement du FN en France nous expose à la résurgence cynique des conséquences d’une telle conception.

L’effort de Marine Le Pen pour imposer l’image d’une « femme politique responsable », aussi légitime que les autres candidats pour briguer les suffrages d’une élection présidentielle, se brise sur le mur du mouvement qui la porte, du courant politique qui s’est incarné dans l’histoire récente et qu’elle ne dément pas.

L’avez-vous entendue parler de la grandeur de la France en l’assimilant à son extension géographique durant une histoire coloniale dont elle a la clé et la vérité ? L’avez-vous entendue s’en prendre au capitalisme et aux puissances de l’argent quand la fortune de sa famille a les origines les plus troubles et que le système à fabriquer du cash de son parti (FN-Jeanne) est dans le collimateur de la justice qu’elle pense tenir en respect au nom du peuple ? Et encore dénoncer les structures politiques de l’Europe dont, ces dernières années, elle a tant profité ? L’avez-vous entendue s’en prendre aux fédéralistes européens et aux mondialistes qui feraient le malheur de la France, avec les mêmes accents que ceux de l’Etat français qui s’en prenait au cosmopolitisme juif ? L’avez-vous entendue faire applaudir – pour mieux les séduire – les forces de police et les militaires contre les « voyous » qui menaceraient chaque Français, voyous qu’elle embauchera par ailleurs comme nervis ? L’avez-vous entendue contester la double nationalité au mépris d’une histoire de France qu’elle conteste aussi ? L’avez-vous entendue prétendre réserver aux Français (sur combien de générations ?) les emplois et empêcher l’immigration quelle qu’elle soit au mépris des intérêts culturels et économiques de la France et donc des Français ?

Enfin, l’avez-vous entendue se démarquer de l’histoire du FN et de l’extrême droite française autrement qu’en nous abreuvant d’une petite histoire avec son père avec lequel « elle ne veut plus faire de politique » ?

Elle prétend protéger le peuple en flattant la corde la plus sensible de celui qui n’a plus rien à perdre et reproche à l’étranger de lui prendre ce qu’il n’a pas et qu’il suffirait donc de chasser pour retrouver le bonheur perdu.

Aussi est-elle intervenue la première dans le débat entre candidats pour affirmer la nécessité de mesures pour l’autisme et principalement pour accompagner les familles des autistes, dénonçant l’insuffisance des prises en charge actuelles. Les subtilités cliniques ou thérapeutiques ne l’intéressent pas, elle veut seulement – et c’est le leitmotiv de sa campagne – affirmer sa solidarité avec les « victimes du système » qu’elle institue comme telles.

Antisémitisme refoulé mais actif

Nous ne l’entendons pas dénoncer les propos à l’antisémitisme revendiqué, dénonçant ouvertement sur internet la psychanalyse comme inutile et nuisible, son fondateur juif comme responsable d’inventions coupables tel l’inceste. Vous pensez que je m’emporte et j’aurais pu le croire moi-même si je n’avais aperçu ce que diffuse déjà l’un de ces sites, intitulé Blanche Europe indiqué par Jean-Claude Maleval dans son article documenté et éclairant sur « Résister à la fascination du sacrifice » (1), dénonçant comme juifs ceux qui ont signé l’appel des psychanalystes à voter contre Marine Le Pen. Réveil brutal. L’usage des qualificatifs les plus éculés du vocabulaire raciste et antisémite occupe tout l’espace éditorial.

L’écœurement et la nausée vous submergent tant la haine de l’autre s’y répand à longueur de pages. L’extrême droite française a poursuivi avec une grande constance le déroulement des thèmes qu’on pouvait penser proscrits dans l’après-Shoah avec l’aide de la loi des pays démocratiques. Ils sont là, immondes, avec les caricatures ressassées, avec leurs listes informées qui ne se contentent pas de la consonance des noms propres pour noter entre parenthèses qui est juif et qui ne le serait pas.

Écrasement des libertés

Il y a quelques semaines MLP faisait entendre aux fonctionnaires, aux magistrats, qu’ils devraient se soumettre au patriotisme du FN, sous peine de devoir en rendre compte. L’Ambassadeur de France au Japon a écrit qu’il ne servirait pas un tel régime. Nous attendions plus de réactions encore.

À Hénin Beaumont, le maire FN Steve Briois et son équipe persécutent un journaliste de la Voix du Nord qui ne se contente pas de les servir, mais fait son métier de journaliste ; maintenant il le paye cher. La majorité municipale FN affirmait d’ailleurs ne pas avoir besoin de la presse et être en mesure d’assurer sa propre communication. La menace pèse sur la liberté de la presse, qui certes parfois met à mal les défenses de chacun (y compris les psychanalystes), mais qui garantit l’information et le débat démocratique.

Vous l’aurez compris, mais il est nécessaire de le souligner, car il nous semblait évident, il y a peu, que le plafond de verre fonctionnait comme une limite éthique partagée par les partis républicains à l’avancée des thèses du FN. Mais comme Anaëlle Lebovits-Quenehen (2) l’a souligné, les thèses sont maintenant partagées par un grand nombre sans que la morale ni l’éthique ne viennent en limiter la diffusion.

C’est que MLP pense avancer masquée comme le loup revêtu de la dépouille de d’agneau dans la fable d’Ésope. Mais son discours est une ritournelle sur la France aux Français, le travail aux Français, l’économie aux Français, l’histoire aux Français, en utilisant le terme de patriotisme qui suppose nationalisme et esprit guerrier qui l’accompagne. C’est bien connu, le Français de MLP, comme l’Aryen de son cher modèle nazi, est une race pure qu’il faut défendre. Pas de mélange, pas d’intrus, pas d’étranger, ses amis ont beau jeu de contester l’inceste comme une invention de Freud qui aurait voulu contaminer la belle race blanche à partir d’un vice propre aux familles juives. Elle ne le contestera pas.

MLP s’adresse aux femmes, car seule femme à briguer la présidence, elle voudrait obtenir leurs votes. Elle s’affiche pour les femmes, pour leur défense contre l’agresseur islamiste, pour leur maintien au foyer pour élever les enfants, autant que la nature leur donnera car l’avortement serait interdit. Elle consent toutefois à un meilleur remboursement des contraceptifs.

Elle qui est contre les communautarismes, ne s’adresse-t-elle pas à chaque catégorie de la société comme à autant de communautés ? Elle cherche même à séduire les homosexuels par coming out interposé de son fidèle Florian.

Travail, famille, patrie sont donc ainsi actualisés et ceux qui ne se souviennent pas devraient retourner à leurs livres d’histoire, pas celle du FN, pour se souvenir que la référence à ce nouvel État français fut une période des plus sombres de notre histoire où la haine côtoyait la trahison, où la déportation systématique était érigée en mode de gouvernement.

Nuit et brouillard (3)

Dans une ville qui se remettait à peine des ravages de la guerre, le film de Resnais avait eu pour le jeune garçon que j’étais valeur d’éveil — après tout nous n’avions pas vécu la guerre et n’en aurions que les récits. Je pensais que l’analyse avait définitivement mis ma sensibilité en alerte sur ces questions et que je ferais face à la montée de ces périls en sachant les anticiper. Je peux dire aujourd’hui qu’il n’en est rien et que nous ne sommes jamais assez réveillés, car le réel est inattendu d’être impossible à supporter pour faire référence à Lacan. Jacques-Alain Miller et Christiane Alberti ont tiré la sonnette d’alarme et je les en remercie. Qu’est-ce que cela va changer me direz-vous ? Arrêtez de dormir, regardez ce qui se passe, ne voyez-vous pas les vieilles formules ravageantes revenir à grand pas habillées de modernité et la bête immonde menacer nos campagnes ? Réveillons-nous car la victoire de MLP n’est pas assurée, mais son éventualité menaçante a rassemblé un grand mouvement qui demandera violemment des comptes à qui sera élu.

Intervention prononcée au Forum SCALP à Choisy-le-Roi le 29 mars 2017. SCALP : Série de Conversations Anti-Le Pen organisées par le Forum des psys, l’ECF et les ACF.

Plus d’infos sur scalpsite.wordpress.com

1 : Maleval J.-Cl,, « Résister à la fascination du sacrifice », Lacan quotidien, n° 642, 26 mars 2017.
2 : Lebovits-Quenehen A., « Le FN gouverne déjà », Libération , 19 mars 2017, repris par Lacan Quotidien, n°638, 21 mars 2017.
3 : Documentaire réalisé par le cinéaste Alain Resnais à partir d’archives sur les camps de concentration (1956).

Publié dans Just published, SCALP

Pendant ce temps, à Budapest. Par Laura Sokolowsky

Le 3 novembre 2013, cinq cents manifestants portant l’étoile jaune se sont rassemblés sur la place de la Liberté à Budapest pour protester contre l’inauguration d’une statue de l’amiral Horthy. Ces hommes et ces femmes se sont   affrontés aux soutiens du Jobbik, le parti d’extrême droite hongrois, massés autour du buste. L’année précédente, l’un des leaders de ce parti demandait l’établissement d’une liste de citoyens d’ascendance juive.

Pourquoi tant de bruit à propos d’une statue ? Comme le maréchal Pétain, l’amiral Miklós Horty remporta des succès militaires durant la Première Guerre mondiale. Devenu régent de la Hongrie après l’éphémère République des Conseils, il édicta en 1920 l’une des premières lois antisémites du continent européen sous la forme d’un numerus clausus à l’université. Au cours des années trente, Horthy récupéra les territoires perdus depuis le Traité de Trianon. En échange d’une telle faveur, le gouvernement hongrois promulgua une première loi antijuive. Un peu plus tard, les soldats hongrois s’engagèrent aux côtés de la Wehrmacht au moment de la bataille de Stalingrad car Berlin réclamait des renforts en moyens humains. Horthy accepta de même la saisie des biens dans les ghettos et aida Eichmann à déporter 435.000 personnes. Puis, comprenant que la situation tournait à l’avantage des Russes, il craignit d’être jugé pour crimes de guerre et arrêta les déportations. Bilan : 569.000 victimes juives durant la Shoah en Hongrie. Au lendemain de la guerre, Horthy s’exila au Portugal pour y couler des jours tranquilles jusqu’en 1957.

Dans la Hongrie actuelle de Victor Orbán, les commémorations et cérémonies en l’honneur de l’amiral Horthy vont bon train, pour le plus grand bonheur du Jobbik lequel estime que le FN français et le FPÖ autrichien sont trop complaisants à l’égard des juifs et des musulmans. Du muscle, de la religion, le combat contre l’homosexualité, une milice paramilitaire portant le blason des Croix fléchées qui effectue des patrouilles dans des quartiers à forte population Rom : ce parti veut rendre la Hongrie aux hongrois et dénonce l’axe Tel-Aviv-New-York-Budapest. L’escalade populiste de l’actuel premier ministre hongrois, son bras de fer contre l’Union européenne, son projet de référendum contre le mécanisme de répartition des réfugiés invalidé en octobre 2016, vise à contenir les ambitions d’un parti ultranationaliste qui joue la surenchère. Espérant gagner les élections législatives en 2018, le Jobbik a cependant commencé son entreprise de dédiabolisation en adressant ses vœux aux institutions juives à l’occasion de la fête de Hanouka.

Il convient enfin de relever que le référendum hongrois contestant la relocalisation des migrants a été plébiscité au printemps dernier par MLP et ce, malgré son invalidation. Le premier référendum d’initiative populaire qu’elle-même organiserait en cas d’élection à la présidence de la République porterait sur la réforme constitutionnelle qui suivrait immédiatement les élections législatives de juin. Il s’agirait d’inscrire dans la Constitution l’interdiction du communautarisme, la défense et la promotion du patrimoine historique et culturel, l’autorisation de la priorité nationale, la suppression du chapitre sur l’Union européenne, la supériorité de la loi française sur les traités européens. Comme on le voit, la rupture stratégique opérée en 2013 entre le FN et un Jobbik jugé trop extrémiste n’empêche guère le parti de l’extrême droite française d’admirer ce qui se passe actuellement en Hongrie. C’est démocratique et sain de donner la parole au peuple. Ce fascisme postmoderne apparaît comme un modèle à suivre.

Ce n’est pas du passé, cela se passe maintenant au cœur de l’Europe. Et ce n’est pas parce qu’il y a pire ailleurs qu’on ne risque rien ici.

 

 

Publié dans ALERTE, Just published

PAF (1) Le Protocole des Allumés du Forum, par Jacques-Alain Miller

Samedi le 15 Avril 2017

Le Protocole des Allumés du Forum

Premières Révélations

N°1

LE DESSOUS DES SOLOS

par Jacques-Alain Miller

Après le lancement jeudi dernier de notre brillant programme accueilli par des Oh ! et des Ah !, Maria de França et moi faisons le point ce samedi matin.

Ma chère Catherine LM avait eu des conversations amicales tant avec Gérard Larcher, le président du Sénat, qu’avec Aurélie Filippetti, députée de Moselle et porte-parole de la campagne Hamon. L’un comme l’autre s’étaient montrés favorables à notre projet, et disposés à y participer éventuellement, mais de moment de conclure il n’y avait pas eu, et ni l’un ni l’autre ne s’avérait joignable durant la trêve pascale. Je convins avec Catherine que c’était râpé pour cette fois.

Gérard Miller me l’avait fait savoir hier : Danielle Simonnet l’avait informé qu’elle ne serait pas au rendez-vous du Forum, le devoir et la France insoumise l’appelant à Nancy. J’ai insisté pour que mon frère qui m’avait fait comprendre qu’il avait la ligne diecte avec Mélenchon s’en serve. Il me l’a confirmé ce matin : c mort.

Jack Lang a gentiment téléphoné à Maria de França pour lui dire qu’il devait malheureusement annuler sa venue, le président de la République l’ayant chargé d’une mission de représentation justement mardi soir.

Nouria Gründler, qui a sollicté Bourriaud et Boltanski, m’a fait savoir que ses correspondants ne lui donnaient plus signe de vie depuis une semaine. Pouvions-nous honnêtement utiliser leurs noms plus longtemps ? Non.

Agnès Varda a expliqué à Maria que, oui, elle soutient, mais que non, elle ne s’exprime pas par ce moyen-là.

Maria constate que Raphaêl Glucksmann ne répond pas à ses appels depuis plusieurs jours, comme s’il était un nouveau papa se concentrant sur le nouveau-né et la jeune accouchée.

Quant à NKM, l’ultimatum que j’avais posé à son secrétaariat venait à échéance à midi, il restait une demi-heure avant expiration.

***

En bref, la situation n’est pas brillante. Nous avons perdu en deux jours, et sans combattre, le tiers de nos effectifs. Que faire ?

La réponse à la question léniniste est dans L’HISTOIRE DE FRANCE. Que faire ? Suivre l’exemple de Foch.

Lors de sa contre-attaque victorieuse sur  la Marne, la légende veut qu’il ait prononcé ces paroles immortelles : « Ma droite est enfoncée, ma gauche cède, tout va bien ; j’attaque ! » C’est notre cas : à droite, Larcher et NKM nous font faux bond ; à gauche, la France insoumise nous pose un lapin, et Aurélie nous oublie.  

Notre seul recours : la furia francese, bien oubliée aujourd’hui.

***

Nous allons commencer par considérer ces défections, malentendus, bonnes intentions contrariées dont l’Enfer est pavé, comme un blessing in disguise. Le tiers du programme fout le camp ? Des noms célèbres se font la malle ? Ou plus simplement se mettent au vert pour Pâques ? Bénédictions déguisées. Profitons-en pour faire monter les activistes qui se sont révélés dans le mouvement de masse.

Rajeunissez-moi tout ça ! Les combats d’hier ne font jamais titre pour les combats de demain. Honneur aux jeunes jeunes et aux vieux qui sont jeunes ! Haro sur les vieux qui sont vieux, et les jeunes déjà vieux ! Les chevaux fourbus, à l’écurie ! Mangez votre avoine en paix. Les autres derrière Murat et son petit derrière tout rond !

Maria s’amuse, et moi aussi.

Preuve qu’elle n’arrive même pas à nous attrister, la Marine au teint blafard, la Tartine tartuffarde, la Tantine vipérine, la Morphine du peuple. Va, on te dédie ça, hommasse, c’est de Desnos.

Bisque ! Bisque ! Bisque ! Rage !

Tu n’auras pour tout potage

Qu’un balai pour ton ménage,

Une gifle pour tes gages

Et un singe en mariage.

15 avril 2017, 21h

Robert Desnos et Ferdinand Foch

FORUM 18

Maison de la Mutualité le mardi 18 avril,

de 19h précises à 1h du matin

NON-STOP

*** 

Séquence 1, 19h à 20h

Bernard-Henri Lévy

N*

Jean-Christophe Cambadélis

Maître Christian Charrière-Bournazel

Christiane Alberti, présidente de l’Ecole de la Cause freudienne

 

Séquence 2, 20h à 21h

Monique Canto-Sperber

Caroline Fourest

Dominique Sopo, président de SOS-Racisme

Maître Caroline Mécary

Carole Dewambrechies, présidente du Forum des psys

 

Séquence 3, 21h-22h

Arnold Munnich

Mohamed Sifaoui

Maurice Szafran

Sacha Gozlan, président de l’Union des Etudiants Juifs de France

Jean-Claude Milner

Séquence 4, 22h à 23h

Gérard Miller

Georges-Marc Benamou

David Gakunzi

Serge Hefez

Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès

 

Séquence 5, 23h à minuit

Yann Moix

Anne-Lise Heimburger, co-rédactrice de l’Appel des arts et de la culture

Régis Jauffret

Virginie Leblanc, initiatrice de l’Appel de l’Education

Fernando Arrabal

 

Séquence 6, minuit à 1h du matin

Le Dr Richard Prasquier, président d’honneur du CRIF, évoquera

« Le jour où j’ai serré la main de Marine Le Pen. »

Bernard-Henri Lévy prendra la parole pour clore le FORUM 18.

L’annonce du FORUM 28 sera faite par Jacques-Alain Miller.

 

LE FORUM DU 18 AVRIL

C’EST DE 19H À 1H DU MATIN

NON-STOP

A LA MUTUALITÉ  24 RUE ST VICTOR PARIS 5e

On peut s’inscrire EN UN SEUL CLIC ICI

(https://www.weezevent.com/forum-18-avril)

Paiement uniquement par carte de crédit.

Pas de paiement par chèque ou virement.

Une fois votre inscription confirmée, il vous sera proposé d’imprimer votre billet. Ne manquez pas de le faire, car seul ce billet avec le code barre vous donnera accès à la salle.

EN SAVOIR PLUS (http://www.causefreudienne.net/event/scalp-paris-01/

DERNIERE HEURE-BREAKING NEWS

Je reçois à 18h un appel téléphonique d’un M. Jonas Bayard, qui se présente comme un collaborateur de NKM. Il me dit avoir échangé avec celle-ci au sujet du Forum 18. NKM est désolée de n’être pas disponible, obligée de partir mercredi pour l’Amérique du Nord afin de recueillir des fonds pour M. Fillon auprès des Français de l’étranger. Après avoir écumé Montréal, la voici à New York.

« Sera-t-elle disponible pour le FORUM 28 ? » C’est à voir avec sa chef de cabinet, Mme Olivia Laurent Joye, me répond M. Bayard.

Je lui demande de faire savoir à NKM que les éditions Navarin, dirigée par ma fille Eve, souhaitent rééditer son livre paru en 2011, Le Front antinational, introuvable dans aucune librairie parisienne, et dont l’unique exemplaire disponible en librairie a été localisé par Rose-Marie Bognar au Bleuet, sis à Banon au nord du Lubéron, entre le Ventoux et la montagne de Lure. Jonas m’assure qu’il transmettra.

L’Eternel parla au poisson,

Et le poisson vomit Jonas sur la terre

Publié dans Jacques-Alain Miller, Just published, Le protocole des allumés du forum

Pour mémoire. Du nationalisme fermé à l’émeute raciste. Aigues-Mortes, août 1893/août 2012. par Deborah Gutermann-Jacquet

Dans La Revanche du Nationalisme, Pierre-André Taguieff rappelle la méconnaissance qui entoure le concept de nationalisme, associé au mal absolu, là où le patriotisme, est plus volontiers assimilé à une valeur positive. Charles de Gaulle lui-même ne disait-il pas : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme c’est détester celui des autres » ? Pourtant, le premier nationalisme était de gauche, ou du moins ouvert, il est hérité des Lumières et de la Révolution. Il a permis l’affirmation de la nation au début du XIXe siècle, avec l’identification d’un drapeau, d’un hymne, d’un mythe fondateur et d’un folklore, lesquels éléments mettent en évidence la dimension culturelle de la nation, comme production humaine et artefact, conformément à la définition qu’en donne Ernest Gellner. Mais à la faveur d’une conjoncture économique et politique trouble, ce qui s’affirmait comme ouverture dans une croyance au progrès s’est mué en sourde inquiétude lorsque cette valeur positiviste s’est effritée. Ce fut le cas à la fin du XIXe siècle, lors de l’épisode de la Grande Dépression, aux lendemains du Krach de 1929, et aujourd’hui dans le contexte de la mondialisation et de la crise économique consécutive au scandale des Subprimes.

Si nous reprenons le contexte fondateur de la fin du XIXe siècle, nous nous trouvons au point de jonction où la nation à peine affirmée, se trouve menacée. Après la cruelle défaite de la France contre l’Allemagne en 1870, la croissance industrielle se tasse. Elle qui était si prometteuse, faisait croire au progrès et à l’ascension sociale, montre alors son envers : l’exclusion, la misère, l’instabilité, la concurrence et finalement la déprime. La nation devient l’objet d’un enjeu autre : elle est à protéger de l’extérieur. Un exemple peut témoigner à lui seul de ce changement : la ville d’Aigues-Mortes, dans le Gard. Aujourd’hui, le FN y fait florès. Hier, en 1893, cette ville fut le théâtre d’un pogrom anti-italiens massif auquel Gérard Noiriel a consacré toute une analyse. Au bilan, huit ouvriers morts, une cinquantaine de blessés, et la fuite.

Gérard Noiriel indique comment, dans le contexte de la Grande Dépression, Aigues-Mortes fait figure de laboratoire au sein duquel on peut autant percevoir les conséquences sociales des transformations industrielles que l’usage de l’identité nationale comme arme pour tuer son prochain. Dans cette ville, l’exploitation du sel s’est transformée : à l’archaïsme de la production s’est substituée la gestion par une société par action détenant un monopole. Elle a massivement fait appel à l’immigration de journaliers italiens « les Piémontais », qui ont alors fait face à deux autres groupes de travailleurs : les « Ardéchois », auxquels viennent s’ajouter le clan des « trimards », rassemblant les plus pauvres, les vagabonds et chômeurs venant ponctuellement renforcer les équipes. Les tensions augmentent entre les Piémontais et les  trimards excités par la pression des chefs demandant une cadence toujours plus soutenue.

Des rixes opposent les clans jusqu’à ce que les trimards rassemblent autour d’eux tout le village d’Aigues-Mortes, qui se lance dans une « chasse aux Ours ». Les Ardéchois, les Aigues-mortais et les trimards s’allient pour persécuter collectivement les Italiens qui prennent la fuite. Gérard Noiriel montre comment l’identité française fut alors instrumentalisée par les trimards, prise  en étendard, face au zèle insupportable des Piémontais au travail. Il indique également comment les transformations de la presse ont contribué à la cristallisation autour de l’identité française conçue comme arme de rejet. La défaite française de 1870 contre l’Allemagne joue à cet égard un rôle crucial, les journalistes usant de plus en plus de l’expression fédératrice du « nous, Français », consolidant une identité de défense face à l’étranger. Ce « nous » est ensuite récupéré localement contre ceux qui font figure d’ennemis du lieu et permet à une nouvelle cohésion de naître. Ce que la nouvelle division du travail avait rompu de lien dans les économies traditionnelles, la haine permet de le retisser.  Les coupables de ce pogrom seront acquittés et la presse fabriquera un roman de l’événement : le « nous, Français » brandi aux lendemains de la perte de l’Alsace-Lorraine, se dirige alors contre l’Italie, et les Italiens, dont l’image péjorative est largement exploitée.

A Aigues-Mortes, on repère finalement comment, à l’échelle d’une petite ville, le nationalisme et l’identité nationale, façonnées et travaillées par une presse qui se fait le relais des vexations territoriales et guerrières, sont érigées en armes défensives contre l’étranger. Comment, dans un contexte de mutations sociales et économiques, la communauté tente de trouver, dans le meurtre même, une nouvelle modalité de lien social, permettant aux nouveaux déclassés de rejoindre le clan, hier méprisé, des nantis.

En 2012, ironie de l’histoire, c’est dans la même ville, qu’un couple de quadragénaires qui « voulait se faire des Arabes », William Vidal et Monique Guindon, tirait au fusil de chasse sur un groupe de jeunes. Le Monde qui relatait l’événement indiquait comment les administrés de la ville donnait en majorité raison au couple, et fustigeait la justice trop clémente à l’égard des Arabes. Gilbert Collard, la même année, était élu dans la circonscription.

 

Publié dans ALERTE, Just published

L’objet indescriptible, par Laure Naveau

 

« Bref, j’envie la sérénité de Lanzmann quand je pense à ce que serait l’appareil d’Etat aux mains du FN. (…) Je parle d’une sale clique irrévocablement xénophobe, antirépublicaine et antidémocratique, prête à mettre la main sur les commandes des ministères de la Justice, de l’Intérieur, et de la Défense. »

J.-A. Miller, À gauche, le narcissisme suprême de la cause perdue, Mediapart, 16 mars 2017

Voilà qui aide à se réveiller.

Parenthèse.

La pièce de Tenessee Williams qui se joue à L’Odéon, Soudain l’été dernier, (mise en scène par Stéphane Braunshweig), met en scène une fiction dans laquelle un fils, poète raté trop aimé de sa mère dévorante et narcissique, accomplit une sorte de destin fatal en se faisant dévorer sur une île lointaine par des enfants affamés qu’il nourrissait de dollars, pour en recevoir du plaisir, le seul été où il part sans sa mère.

La question de la vérité est très présente dans ce récit, puisque la jeune femme qui raconte la scène à laquelle elle a assisté n’est pas crue, et que la mère du poète la fait passer pour une malade mentale. Une lobotomie est donc envisagée.

T.W., en artiste visionnaire, réussit la performance de créer une confusion telle entre rêve et réalité, que ce fantasme insensé de la dévoration paraît possible. L’objet indescriptible, ici, réalise un « se faire bouffer » sans voile.

Dévoration et lobotomie ne sont pas loin…

Nous sommes dans l’Amérique puritaine des années 50, il n’est pas permis qu’une telle vérité de l’inconscient soit reconnue.

Quel rapport cela a-t-il avec notre mobilisation anti-MLP ?

Nous sommes en 2017, en France, et ce n’est pas du théâtre.

Un jeune historien invente une BD politique, « La Présidente », récit de politique-fiction avec son document graphique, qui, tout à l’opposé de la fiction de Houellebecq, met MLP au pouvoir, et non un musulman… [1].

Ici, on célèbrerait plutôt « les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible »[2], incarné par MLP la furie.

La BD anticipe les conséquences de l’application du programme du FN si MLP est élue 8ème présidente de la Vème République, et 25ème présidente de la République française.

Et c’est l’horreur, l’Apocalypse, celle dont les psychanalystes, réveillés par Lacan, ont à cœur de dénoncer la logique, qui consiste toujours en la fascination par l’offrande aux dieux obscurs de ce que chacun a de plus cher.[3]

Le contexte politique et social de cette « fiction », selon l’auteur, se résume en ces termes : cristallisation, boule de neige, répulsion et attraction, peur de la menace terroriste, interrogations identitaires.

Avec un avertissement : « Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas ».

Il nous donne ainsi un petit historique du FN :

  • mai 2002, JMLP accède au second tour de l’élection présidentielle/ appel de la gauche, élection de JC
  • mai 2007, élection de NS

Le FN s’effondre aux législatives

  • janvier 2011, MLP nouvelle présidente du FN

Stratégie dite de « dédiabolisation », discours plus respectable, pas de déclarations antisémites

  • en 2012, le FN devient la troisième force politique
  • en mars 2014, le FN remporte 12 municipalités aux municipales
  • en mai 2014, le FN devient le premier parti de France (24,86% des voix au Parlement européen)

 

15 ans après le début de cette « ascension », la fiction devient réalité : l’élection de MLP à la Présidence.

Deux heures après, c’est l’état de choc dans le pays, et la guerre civile place de la Bastille.

Les politiques réagissent : « C’est triste et choquant. L’histoire nous jugera. Aucune alliance, résistance républicaine. C’est légal mais pas républicain. Jour de deuil national, mon cœur saigne. Nous avons laissé le pouvoir à la bête immonde. Un parti toxique. L’écologie sera la seule alternative à un système capitaliste qui nous a conduits au fascisme. Les primaires de 2016 sont la racine du mal, elles ont été une honte… »

Immédiatement, cela fait ressurgir de mauvais souvenirs à certains, qui n’en dorment plus. Des rescapés de la Shoah.

Qui en meurent même.

Mais l’objectif est autre : l’heure n’est pas au renoncement, plutôt à la résistance, qui s’organise partout.

Les anciens du GUD, d’Ordre Nouveau, et de la Guerre d’Algérie, les pires, sont nommés ici et là. Le mouvement du « Bloc identitaire », qui développe une conception biologiste de l’identité, aux antipodes d’une définition civique fondée sur l’état de droit, s’impose.

Le nouveau slogan s’affiche : « La France, aimez-la ou quittez-la. » L’étranger est ouvertement stigmatisé.

Le vocabulaire change : « Priorité nationale » plutôt que « Préférence nationale ».

Entre autres, Soral et Dieudonné sont invités à la garden party de l’Élysée… L’antisémitisme n’est plus masqué, il est à ciel ouvert à nouveau.

 

Les premières mesures machiavéliques sont prises :

Zemour est nommé à la tête du Figaro.

La Marseillaise sera chantée tous les lundis matin dans les Écoles, les rues qui rendent hommage aux accords d’Évian sont débaptisées.

La tactique cynique, c’est d’épuiser le service public, le laisser se suicider par la grève.

Stopper les financements de la presse écrite, prendre la télévision en main, envahir le numérique, développer un système d’écoutes global, supprimer le Conseil Constitutionnel par référendum, sortir de l’euro, éloigner la France de ses alliés historiques pour ce qui concerne la politique étrangère, etc.

« Dès 1949, Orwell avait prévu ce qui nous arrive aujourd’hui, dit un des jeunes résistants de la BD : une dictature avec des télécrans qui diffusaient les messages du parti unique et qui permettaient en même temps à la police de voir ce qui se faisait dans chaque pièce… comme dans Les temps modernes de Chaplin… »

 

Oui, mais après, c’est encore pire !

Fin de la fiction, oui, mais nous ne pouvons pas être sereins, et nous laisser ainsi dévorer par la bête immonde, « dans une monstrueuse capture ».

L’histoire se répète, souvent en pire, et les regards se tournent toujours vers les mêmes, qui deviennent les boucs émissaires.

Les psychanalystes savent cela, et n’oublient pas. Ils sont en quelque sorte les empêcheurs d’oublier. C’est ce que l’on attend d’eux.

Comme l’a écrit Catherine Lazarus-Matet dans son article paru dans LQ 630 et intitulé « MLP, le confort du pire », reprenant le slogan d’une manifestation d’opposants au Congrès des droites extrêmes et populistes européennes : « celui qui dort en démocratie peut se réveiller dans une dictature ».

C’est très sérieux, « c’est du brutal », et cela nous regarde, oui, beaucoup plus qu’aucun autre réel aujourd’hui.

Le crime, ce serait de ne rien faire. De laisser l’ennemi du genre humain tenter à nouveau d’anéantir notre civilisation, sous l’aspect d’une banalisation du mal.

La haine de l’étranger est leur obsession, parce qu’ils ne savent pas que « l’étranger est au cœur du sujet. »

Oui, une autre voie existe, et même si Lacan a pu dire que l’on ne se réveille que pour mieux continuer à dormir, il y a un réveil salutaire qui porte à une dimension éthique.

« La seule chose dont on puisse être coupable, dans la perspective psychanalytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. »

Pour que le fascisme ne passe pas, il faut donc, cette fois,  y mettre du sien.

Ne pas laisser passer.Sous peine de collaborer.

Et cela est un  impossible.

[1] Textes François Durpaire, historien « biface », au sens précis de Christine Angot, dans le LQ 633, illustrations Farid Boudjellal, Arènes Demopolis

[2] Lacan J., « Hommage à Marguerite Duras », Autres Ecrits.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil.

Publié dans ET SI..., Just published

 Montée du fascisme en Italie et en France, par Francesca Biagi-Chai

C’est une discussion banale avec une amie qui m’a fait prendre conscience du danger. Marine Le Pen ne passera pas disait-elle, pas cette fois–ci. La France n’est pas prête. Cette France qu’elle semblait connaître comme une femme, une amie pouvait-elle tout aussi bien être surprise, raptée ? D’où venait donc ce savoir ? D’un déterminisme historique, de celui qui se déroule sans les hommes, ou bien d’un reste de croyance, « c’est impossible ». Mais la croyance n’est-elle pas toujours religieuse ? Elle fuit le réel. Cette fois-ci, entre le calcul qui éloigne la possibilité du pire et le réel qui la rapproche, si on tient compte du malaise, du dégoût croissant pour la vie politique d’une grande majorité, du désenchantement du monde et donc de l’indifférence ou du refus d’aller voter. Autant de petites choses qui font le lit de La Chose, celle dont personne ne voudrait et qui pourtant revient. Alerta ! Mon radar à fascisme, à extrémisme s’est mis en route.  Il vient du savoir lire propre à l’analyste, il vient de l’Histoire qui a été la mienne, l’Histoire de l’Italie.

Deux citations d’Antonio Gramsci, trouvent un écho dans le moment présent.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair –obscur les monstres surgissent. »

« L’illusion est le chiendent le plus tenace de la conscience collective : l’histoire enseigne mais elle n’a pas d’élèves.0 »

C’est en écoutant Marine Le Pen, lors de son discours de Châteauroux, que sans chercher, j’ai trouvé. S’est imposée à moi la nécessité de faire savoir. Faire savoir ce que, sensible à l’énonciation, j’avais entendu.

Élections présidentielles obligent ! Marine Le Pen parle. Elle parle beaucoup, elle fait de longs discours où se modulent des messages « hautement significatifs ». Le premier, celui qui donne la couleur de fond est lénifiant. Émousser les arêtes, masquer les intentions, ne pas faire peur, se présenter comme tout le monde pour tout le monde en se détachant des excès paternels. Cette base établie, à qui veut les entendre, les modulations, les variations rhétoriques font passer, brutalement, de l’autre côté du miroir et de son image lisse. Envers et endroit d’une même étoffe, rien n’est caché, tout est là visible et lisible. Ceux qui lisent entre les lignes, déchiffrent, en sont pour leur frais; les autres sont attrapés, enveloppés dans les facondes qui mêlent les misères actuelles aux promesses de bonheur. Promesses, certes mais sous condition, là est le point !

Là, surgit, explicite, «  l’intimidation caractérisée » doublée d’une ébauche d’incitation à la désobéissance. Les énoncés se détachent,  à peine atténués par le sourire dissocié, constant et figé des lèvres mais pas des yeux, le sourire intéressé, le sourire de celle qui guète,  qui attend son heure.

« Je veux dire aux fonctionnaires, à qui un personnel politique aux abois demande d’utiliser les pouvoirs d’état pour surveiller des opposants, organiser à leur encontre des persécutions, des coups tordus ou des cabales d’état, de se garder de participer à de telles dérives. Dans quelques semaines, le pouvoir politique aura été balayé par l’élection. Mais ces fonctionnaires devront assumer le poids de ces méthodes illégales. Ils mettent en jeu leur propre responsabilité. »[1]

Je dois dire que j’ai été étonnée que cela n’ait pas choqué plus que ça ! Que cela n’ait pas soulevé une vague d’indignation, du moins chez les personnes concernées, que cela n’ait pas fait peur.

Comparaison n’est pas raison mais le parallélisme, l’analogie avec le discours appelé « discours du Bivouac » que Benito Mussolini jeune président du conseil, prononce le 16 novembre 1922, devant la chambre des députés afin que leurs votes lui confèrent les pleins pouvoirs, cette analogie n’est pas, hélas, une exagération.

Après la première guerre, l’Italie traverse une grave crise économique, l’appauvrissement des villes et des campagnes est important, et le chômage va croissant. Mussolini qui vient d’être appelé à former un gouvernement joue la carte démocratique, tandis que son parti prend de l’ampleur, violemment sur le terrain. Il s’adresse, pour la première fois, dans un discours fleuve aux élus du peuple.

« Ce que je fais devant vous, est l’acte formel de déférence vis-à-vis de vous. J’aurais pu vaincre autrement. Je m’y suis refusé. J’aurais pu punir tous ceux qui ont diffamé ou tenté de salir le fascisme. J’aurais pu faire de ce parterre sourd et gris le bivouac de mes faisceaux. J’aurais pu me passer du parlement et constituer un gouvernement exclusivement fasciste. J’aurais pu mais je n’ai pas, du moins dans ce premier temps, voulu. »

« Messieurs, je ne veux pas, tant que cela me sera possible, gouverner contre la chambre (des députés) : mais la chambre doit savoir que sa position particulière la rend passible de dissolution dans deux jours ou dans deux ans. », «  Nous demandons les pleins pouvoirs pour assumer notre pleine responsabilité ». Il les obtint et la première loi que Mussolini promulgua fut «  la réforme électorale » en vue de s’assurer une majorité.

La menace de représailles, tout comme celle de passer par-dessus les institutions de l’état, est patente. Il avertit. Il vise précisément ceux qui comme le dit MLP «  mettent en jeu leur propre responsabilité ». Ceux, qui seront alors à découvert nominalement, c’est-à-dire sans recours aux institutions démocratiques, comme si les institutions n’étaient pas démocratiques ?  MLP le confirme ouvertement : « Je n’ai et je n’aurais de comptes à rendre à personne sauf au peuple. », « L’état que nous voulons sera patriote. ».  N’est-ce pas une définition très personnelle du patriotisme et de la démocratie ?

La mesure numéro deux de son programme prévoit immédiatement « l’organisation d’un referendum en vue de réviser la constitution et de conditionner toute révision future de la constitution à un référendum ». La mesure numéro trois est la mise en œuvre d’un scrutin proportionnel à toutes les élections avec une prime majoritaire de trente pour cent des sièges pour la liste en tête.  Un savant calcul du même ordre accompagnait la loi Acerbo.

Après ce choix dramatique de MLP si par malheur il advenait, oubliez jusqu’à la notion même d’alternance ! Tout sera verrouillé, durement et longtemps – plus de vingt ans en Italie -. Nécessité  oblige ! Il faudra bien ça pour maintenir le système, pas celui qu’elle dénonce, le vrai cette fois car le seul. Car, sortir de tout c’est l’autarcie, l’isolement, et l’économie suffoque. Si nous sommes ici c’est que ce choix peut advenir. Elle fait maintenant série, elle s’adoucit au cours des débats, pour la première fois elle est l’invitée du Medef, qu’elle tente de séduire dans une superbe dénégation : «  Arrêtez la caricature, les ogres n’existent pas. », « Je ne souhaite pas prendre les Français par surprise… ». D’où lui vient cette idée ?

Appuyé sur sa loi électorale, grâce à la séduction opérée sur le patronat, l’intimidation généralisée, le parti de Mussolini obtient 65 pour cent des suffrages aux élections législatives de 1924, élections contestées sans succès. Dans le pays le Parti National Fasciste devient majoritaire. Les lois « Fascistissimes »  suivront.

Aucune opposition organisée n’était tolérée.  Le saviez-vous ?  Les fonctionnaires doutant du régime pouvaient être révoqués. La loi électorale modifiée instaura le parti unique. La jeunesse était embrigadée dans et pour l’état ; les petits Ballila. Les loisirs des ouvriers balisés pris en charge dans le Dopolavoro. Un seul journal, Il popolo d’Italia. Toute la presse, magazines, magazines féminins, livres pour enfants, bandes dessinées sont strictement contrôlés, revisités, on édite un Pinocchio fasciste, Radio Sociale… votre radio ! La culture, asséchée, rien qui dépasse, rien qui conteste. «  Aucun doute, avait précisé Mussolini dans ce fameux discours, que durant ces derniers jours un pas gigantesque vers l’unification des esprits a été franchi. » Au fond supprimer la plainte c’est supprimer la souffrance. Alors il ne reste qu’à empêcher le mécontentement, bâillonner et c’est réglé, le tour est joué. Les violences, les coercitions exercées sur les opposants ou simplement les mécontents, ne sont que  « le fait de quelques excités, le parti les punit, que l’on n’en doute pas », ce sont ceux qui aujourd’hui sont toujours sur le point d’être exclus du FN et ne le sont jamais. Ce sont les « quelques-uns » qui installent la division entre le discours et sa réalisation, déni, forclusion qui sont les soubassements d’une perversion que rien ne doit parvenir à entamer. Marine Le Pen l’insubmersible, l’inentamable ; une bonne raison pour qu’elle ne s’approche pas du pouvoir.

MLP critique aujourd’hui les autres candidats : « Fillon, Macron sont les  marionnettes du système », dit-elle dans ce fameux discours emblématique de Châteauroux. Demain, si elle est élue, chacun n’ayant de compte à rendre à personne d’autre qu’à elle et à ses gouvernants, ses ministres, directement sur simple dénonciation de voisin à voisin, judiciairement, policièrement, elle fera de ce peuple qui lui est soi-disant si cher, la nouvelle marionnette. Réellement cette fois, dans ce racisme généralisé, démultiplié c’est-à-dire sans intermédiaires, sans filtres et sans nuances, autrement dit en effet intimidé, dévitalisé.

Au moment où je relis ce texte, Florian Filippot est passé à Antenne 2 dans l’émission de Laurent Ruquier «  On n’est pas couché ». Je n’en croyais pas mes oreilles. Interrogé sur ce que Marine Le Pen et lui ou l’inverse, tant il disait sans cesse « je », feraient concernant l’Aide Médicale d’État qui ouvre le droit aux soins gratuits pour les personnes en situation précaire d’exclusion, sans papiers. « Elle sera abolie » dit-il, et c’est en effet ce que l’on retrouve au numéro 71 des propositions du FN. L’ambiance sur le plateau est la générosité, ces gens qui sont là vont-ils rester sans soins ? Je passe sur les rumeurs au sujet des maladies qui se propagent et qui sont le fond de la propagande anti migrants. Quelques questions l’invitent à en dire plus. Il bafouille, « Et bien oui, elle sera attribuée en cas de besoin enfin surtout ce seront les médecins qui choisiront. », « Ils choisiront qui peut la recevoir ou pas ». C’est la structure même de la surveillance généralisée à coût zéro, l’établissement d’intermédiaires personnalisés entre le peuple et l’Etat. Une distribution de petits pouvoirs où chacun est comptable de l’autre, tandis que le médecin choisi les prétendants à la AME, l’état choisi les médecins. On se souvient de Donald Sutherland interprétant merveilleusement le rôle du métayer, cette toute nouvelle classe mise en lumière dans le film 1900, novecento de Bernardo Bertolucci

[1] Marine Le Pen,  Discours du 11 mars 2017 à Châteauroux

Publié dans ALERTE, Just published

JOURNAL EXTIME (11)

L’INSTANT DE VOIR

LE « JOURNAL EXTIME » DE JACQUES-ALAIN MILLER

Numéro 11 / Vendredi 14 avril 2017

EDITORIAL

Journée de vacances. Je m’en vais musarder dans mes bibliothèques et les ranger. Je me réjouis de recevoir le dernier volet de la trilogie consacrée par Jean-Pierre Deffieux à l’homosexualité masculine. Celui-ci m’assure qu’il continuera de m’adresser sa prose pour le Journal extime.

A peine ai-je annoncé la formation de « L’Instant de voir » comme la « réplique républicaine » au groupe « Sens commun » que je reçois d’Agnès une doctrine clef en mains, que je publie volontiers.

Enfin, mon ami Antonio Di Ciaccia, qui doit prendre la parole cet après-midi à un Congrès sur la traduction, me livre sa conférence, dont j’obtiens l’exclusivité pour le Journal.

Illustrations : marionnettes siciliennes, photographies par Eve Miller-Rose.

POUR VIVRE HEUREUX VIVONS SINGULIER !!

par Jean-Pierre Deffieux

Jacques-Alain Miller prône « le coming out généralisé qui n’a que trop tardé ». Ah… Emmanuel… Encore un effort ! Vous ne manquez pas de courage ! Allez-y ! Il y a tant de choses encore à dépoussiérer, à libérer, à laisser être dans notre vie sexuée.

J’ai indiqué dans mon dernier texte que si une chose est sûre c’est bien que le couple Macron n’est pas une couverture. Mais ce qui est aussi sûr, c’est qu’ils ont tout fait dans cette dernière année pour faire taire « toutes ces rumeurs » 1.

Une des plus difficiles à digérer a été celle de Nicolas Sarkozy au Point en mai 2016 : « Que voulez-vous que j’en pense ? Il est cynique, un peu homme, un peu femme, c’est la mode du moment. Androgyne. Ce qui vous plait chez Macron, c’est que vous aimez toujours ceux qui ne vous obligent pas à choisir. 2 »

La position d’EM à ces diverses « attaques » a été de tout confier, de tout partager jour après jour avec son épouse : « Les Macron, qui sont bien décidés à faire un sort à ces manœuvres nauséabondes, ont pris l’habitude de se raconter chaque soir ce qu’ils ont entendu l’un sur l’autre »3. Cet entre soi est sympathique, mais le candidat s’adresse à la France !

Beaucoup pensent ou disent : « J’ai bien envie de voter pour Macron, mais ça m’ennuie qu’il n’assume pas son homosexualité. 4 »

De l’adolescence à la trentaine et au-delà, la jeunesse n’a plus envie de se cacher. Elle a envie de vivre sa sexualité et ses amours librement, en s’autorisant des atermoiements, des temps pour choisir sa vie sexuée. Je pense même que l’identité homosexuel : « Il ou elle est homosexuelle » sera bientôt démodé. Il n’y a plus d’Une fois pour toutes : on aime un homme et puis un jour on rencontre une femme et la contingence vous ouvre une nouvelle voie.

Il n’y a plus d’Autre pour dicter sa loi, pour dire ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas.

Alors, cher Emmanuel, ça en ferait des votes en votre faveur si vous alliez jusqu’à vous démarquer franchement du passé, de la vieille tradition coincée. 

Le bras droit de Marine Le Pen, a dit dans une interview accordée à France Info qu’il assume pleinement sa « gaytitude » : « Moi, je suis moderne, je vis au XXIe siècle ». Dommage qu’il l’ait réservé à ce domaine ! Mais encore plus dommage que ce soit à un membre de l’extrême-droite qu’on doit reconnaitre cette attitude.

Un scoop pour finir. Lu sur le site Citégay il y a quelques jours : « Le premier ministre du Luxembourg, et son “compagnon” (mariés) Gauthier Destenay, architecte belge, ont tous les deux été reçus très officiellement par le Vatican à l’occasion de la rencontre des 27 dirigeants de l’UE avec le pape François le 24 mars 2017. Ils ont été accueillis par Mgr Georg Gänswein, préfet de la maison pontificale et secrétaire personnel du pape Benoît XVI. »

Si même le pape s’y met !

 

  1. Derrien Caroline, Nedelec Candice, Les macrons, Fayard, 2017, p. 139.
  2. Ibid., p. 133.
  3. Ibid., p. 141.
  4. Ibid., p. 138.

 

REFLEXIONS SUR « L‘INSTANT DE VOIR »

par Agnès Aflalo

« L’instant de voir » prend acte du formidable succès du rassemblement de l’opinion éclairée mobilisée en peu de temps.  Il témoigne d’un rapport au droit des psychanalystes d’orientation lacanienne au Réel qu’il interprète. L’exercice du discours analytique nécessite une démocratie en exercice.  il s’agit de créer et pérenniser une action structurée  qui rappelle les droits fondamentaux  démocratiques  sans lesquels le discours analytique n’est plus possible. 

Depuis 2003, année de lassassinat manqué de la psychanalyse à 2017 où c’est la démocratie qui risque de se faire assassiner, presque 15 ans se sont écouléss qui montrent que le DA est aux avants postes pour percevoir et prédire le malaise dans la démocratie et organiser la riposte. Tactique, stratégie et politique sont indissociables. Un psychanalyste digne de ce nom ne peut l’ignorer. 

L’opinion éclairée et les psychanalystes peuvent constituer un formidable tremplin pour faire vivre en acte le triptyque « Liberté, égalité, fraternité » dans le respect des différences de chacun.

« L’Instant de voir » transcende les partis politiques. Il rassemble sous sa bannière les partisans de la démocratie que par ailleurs il n’hésite pas à interpréter. Le bien dire est de rigueur.

On ne peut confondre tous les candidatures à la présidentielle. Il y a une frontière entre les démocrates et le totalitarisme, quel que soit le semblant dont celui-ci se pare.

« L’Instant de voir » s’invitera désormais dans la vie du pays sur tous les grands sujets de société

 

LACAN, TRADUCTEUR

par Antonio Di Ciaccia

Umberto Eco dans Dire quasi la stessa cosa 1, livre dans lequel il reporte son expérience de traducteur et d’auteur traduit, se pose la question : « Qu’est-ce que c’est traduire ? » La réponse qu’on se donne : « dire la même chose dans une autre langue » comporte, dit-il, qu’il faut prendre en considération au moins les points suivants : avant tout il s’agit d’établir ce que signifie « dire la même chose », en mettant l’accent sur le terme « même ». Puis il faut savoir à quoi se réfère la « chose » en question.

Troisième problème : savoir ce que « dire » veut dire. Il arrive à la conclusion : le traducteur n’arrivera jamais à ce que la chose dite soit la même, il y arrivera « presque ». Nous verrons ces points par rapport à la traduction dans ce champ qui est la psychanalyse, au moins, lacanienne.

Avant de procéder, je dois vous dire que ma préparation ne me portait pas à faire le traducteur. Je ne suis pas traducteur de formation. Toutefois, je suis l’enseignement de Lacan depuis presque 50 ans, et il y a presque 30 ans Jacques-Alain Miller me proposa de m’occuper de la traduction en italien et de la révision des séminaires déjà traduits de Lacan. Ainsi j’ai traduit ou revu 14 séminaires de Lacan, de nombreux textes, disons mineurs, et finalement la traduction des Autres écrits. La plupart de ces volumes on été publiés aux éditions Einaudi et quelques-uns chez Astrolabio.

Je précise que je ne travaille pas tout seul, mais avec une équipe composée de 3 personnes : ma femme Michelle de langue française, une jeune lectrice italienne et une grande experte d’editing de formation plurilingue.

Je partirai d’une constatation : dans le domaine qui est celui de la psychanalyse lacanienne, il faut se rendre à l’évidence que ce que nous traduisons est un texte qui est déjà à sa troisième traduction.

Freud est un traducteur

La première traduction a été effectuée par Freud. L’œuvre de Freud est déjà une traduction du fait qu’il met dans sa langue à lui ce qu’il récolte des dits de certaines hystériques. Au lieu de ranger ces dits ou ces signes du corps dans le placard des dossiers médicaux, Freud leur prête oreille et il y reconnaît un sujet du dire qui l’oriente pour y reconnaître quelque chose de tout à fait inédit qu’il nommera l’inconscient. Freud donnera voix à cet inconscient, bien qu’il essayera de systématiser ces dits en cherchant appui sur une psychophysiologie qui aura comme horizon la science et sur la littérature qui aura comme horizon la création d’une nouvelle mythologie dont le point d’orgue sera la trouvaille freudienne du « père de la horde ».

L’espoir de Freud est de type scientiste : un jour ou l’autre on arrivera à rendre compte de l’inconscient. C’est une lecture de son Wo Es war, soll Ich werden.

Cette traduction qui a lieu entre les dits et les signes qui prennent corps dans les symptômes et la langue que Freud utilise pour en rendre compte, pourra il me semble-t-il être accostée, au moins à l’envers, à la modalité de traduction que Jakobson appelle intersémiotique 2.

La traduction lacanienne de Freud

Lacan dans son retour à Freud va opérer sa propre traduction de la découverte freudienne. Et nous sommes à la deuxième traduction de la théorie analytique. En réalité cette traduction Lacan la fera en plusieurs temps.

Ici il faudra tout de suite ajouter la troisième traduction, qui est celle que Jacques-Alain Miller opère principalement sur l’enseignement oral de Lacan. En ce qui concerne les Séminaires il s’agit, je cite Jacques-Alain Miller : « d’établir un texte dont l’original n’existait pas. […] Ce dont il s’agit, dans ce qui est mon travail, c’est de retrouver ce que Lacan a voulu dire. Et qu’il n’a pas dit. Ou qu’il a dit de façon imparfaite, obscure ». Et il continue : « Si j’avais à qualifier ce que j’ai fait, et peut-être ce que j’aurais dû faire davantage, je dirais : c’est traduire Lacan. C’est une traduction. […] Lacan s’exprimait dans une langue qui n’était parlée que par un seul, et qu’il s’efforçait d’enseigner aux autres. Et cette langue, il s’agit de la comprendre, et je peux dire, je me suis aperçu ces dernières années, qu’en définitive, je ne la comprenais vraiment qu’après l’avoir traduite […] Et quand je dis : “traduire”, je dis : “faire apparaître l’architecture” ».

La traduction opérée par Jacques-Alain Miller fait donc apparaître l’architecture qui est « organisée comme des surfaces autour d’un vide » 3. Au fond Jacques-Alain Miller traduit en langue française ce qui est dit par Lacan dans sa propre langue à lui.

Donc, la traduction freudienne de Lacan ne va pas sans la traduction de Miller.

Mais cette précision met d’autant plus l’accent sur les points qu’Umberto Eco proposait dans son livre. La « chose » dont il parle, au niveau de l’inconscient, se repartit ici en deux volets : le volet du fonctionnement de cette architecture organisée, qui se révèle à travers les formations de l’inconscient, et le volet qui concerne ce point central qui se présente comme un vide.

Suivons le mouvement.

Dans un premier temps, Lacan met l’accent sur ce qui est le fonctionnement de l’inconscient. Prenant appui sur les textes freudiens qui explicitent ce fonctionnement, Lacan traduit Freud en faisant recours à la linguistique. Son « inconscient structuré comme un langage » résume le fonctionnement de l’inconscient freudien. Le style, la cadence, le rythme utilisés dans ses séminaires et dans les écrits de ce temps laissent percevoir la volonté de cerner la question, daller au-delà malgré toutes les difficultés rencontrées, avec une allure qui laisse apercevoir la magnificence du baroque romain, la grâce de la langue des classiques, une rhétorique à la Bossuet. Souvent avec un brin d’ironie, parfois avec une virulence passionnée.

Pourtant, il reste incompréhensible.

Mais cette incompréhensibilité n’est pas le résultat d’un gongorisme raffiné, il ne s’agit pas du tout d’afféterie ou de mignardise. Parce que l’incompréhensibilité ne concerne pas le fonctionnement de l’inconscient, mais son centre qui reste opaque. Donc les termes, qu’il s’agisse du terme freudien de das Ding ou son propre terme de « réel ». « Le réel, dirai-je, c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de linconscient. 4 » Corps parlant qui se jouit. « Personne ne semble s’être aperçu que la question est au niveau de la dimension entière de la jouissance, à savoir du rapport de l’être parlant avec son corps. 5 »

Lacan change de style, de cadence et de rythme, à fur et à mesure qu’il aborde, d’une façon toujours plus pointue ce centre opaque du parlêtre. Au fond, c’est ça la vraie « chose » en analyse. Pour le dire avec le dernier Lacan, commenté par Jacques-Alain Miller 6, il ne s’agit plus de l’inconscient transférentiel mais de l’inconscient réel. « […] inconscient (qui n’est ce qu’on croit, je dis : l’inconscient, soit réel, qu’à m’en croire). 7 »

À ce niveau, dans toute les traductions, on ne peut pas dire « la chose ». On peut seulement, toujours, « presque la dire ».

C’est ainsi que Lacan passe de son style flamboyant à une parole et à une écriture toujours plus essentielles, toujours plus dépouillées, toujours plus concises. Comme il dit justement : « […] entendez que je joue du cristal de la langue pour réfracter du signifiant ce qui divise le sujet » 8. Et ce n’est pas un hasard s’il a recours aux mathème : « Le mathème, ce n’est pas parce que nous l’abordons par les voies du symbolique qu’il ne s’agit pas du réel », dit-il 9. Et enfin, ce n’est pas un hasard s’il a recours à la topologie. « Quand je dis, au nom de Lacan : la topologie c’est le réel, je le dis sans guillemets, au sens où pour Lacan, c’était tout à fait ça » 10, dit Jacques-Alain Miller.

Traduire Lacan

Ainsi on se trouve entre le vrai et le réel. Entre les deux, il y a une limite, et pourtant en quelque sorte une rencontre a lieu par l’impossible. Du côté de la parole, on rencontre le réel sous les espèces de l’impossible à dire. Les mots manquent pour dire la vérité. C’est pour cette raison que la vérité on peut la dire, mais pas-toute. « C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. 11 »

J’ai parlé de Lacan traducteur. Or, pour traduire Lacan, il m’a fallut plonger dans cet océan. Me plier à son style, à sa cadence, à son rythme qui sont différents selon les divers moments de son enseignement. Les difficultés de le traduire sont aussi différentes selon s’il s’agit des séminaires, où Lacan cherche mais pas toujours trouve, et où il dessine des mouvements en spirale, lorsqu’il dit la même chose en disant le contraire, ou encore dit le contraire en utilisant les mêmes mots. Plus aigues sont les difficultés de la traduction des écrits, qui sont comme des « chutes » 12, des cristallisations de son enseignement où il va livrer non pas un compendium, mais le point où il se trouve à ce moment-là.

Lacan, avant de le traduire, je le lis à haute voix. Même les textes écrits, qui a mon avis sont, au moins pour les textes de Lacan, de l’ordre de l’oral. Il faut leur donner, autant qu’aux séminaires, la sonorité de la voix. Et non seulement il faut chercher à produire le même effet du discours, mais faire recours, s’il est possible, aux mêmes possibilités rythmiques. Par exemple, dans les textes et séminaires du moment classique, Lacan termine souvent la phrase avec un alexandrin qui peut facilement être rendu dans la métrique par le rythme de l’endecasillabo. Une fois traduits, je relie les textes à haute voix plusieurs fois, jusqu’au moment que le rythme et la sonorité soient à mon avis satisfaisants.

Je crois que la référence que Lacan fait à la poétique concerne aussi le fait que, pour le dire avec Umberto Eco, alors que « le principe de la prose est rem tene, verba sequentur, le principe de la poésie est verba tene, res sequentur » 13, ce qui est conforme à ce que nous avons dit de la res lacanienne, la Chose.

Deux exemples

Je vais terminer avec deux exemples de mon expérience de traducteur. Le premier concerne la traduction du terme « méprise », le second la traduction de « tout, pas-tout ».

À la conférence tenue à Naples en 1967 Lacan donne comme titre La méprise du sujet supposé savoir 14. Lacan traduit Vergreifen, terme que Freud utilise pour « les actes dits symptomatiques », par « méprise ». En italien Vergreifen a été traduit par sbadataggine, comme s’il n’ y avait eu qu’un manque d’attention de la part du sujet. Dans certaines traductions italiennes « méprise » a été rendu par svista, comme s’il y avait eu un manque d’attention au niveau scopique de la part du sujet. Alors que Lacan considère que le Vergreifen dépasse le concept, le Begriff (ou la prise), et promeut le « rien » qui est de structure, constitutif du sujet supposé savoir. En fait « le savoir [inconscient…] ne se livre qu’à la méprise du sujet » : dans le savoir inconscient, le sujet n’y est pas en maître. C’est pour cette raison que nous avons fait recours à un terme inusité en italien, bien qu’attesté par Tullio De Mauro et par Salvatore Battaglia 15, « mispresa », terme qui, tout comme méprise, vient de mesprendre

Deuxième exemple, qui concerne « tout » et « pas-tout ». Dans ce cas la traduction en italien doit défaire le nœud que Lacan utilise pour différencier deux positions bien que le terme soit le même « tout » ou, dans sa négation, « pas-tout ». En réalité Lacan reprend des propositions d’Aristote et, bien qu’il utilise le même terme, il lui donne une tournure bien différente. En français, comme en espagnol, le terme est le même dans les utilisations faites par Lacan. Cela n’est pas possible en italien. Il y faut un autre terme et par là il faut prendre une décision dans la traduction.

Nous savons que Lacan essaye de cerner la jouissance par quatre formules propositionnelles. Dans celles qui concernent la jouissance masculine, il dit que la formule, pour tout x phi de x, « indique que c’est par la fonction phallique que l’homme comme tout prend son inscription […] Le tout repose donc ici sur l’exception posée comme terme sur ce qui, ce phi de x, la nie intégralement » 16.

Un peu plus loin, dans les formules propositionnelles qui concernent la jouissance féminine, Lacan dit que l’humain peut s’inscrire de ce côté, mais « il ne permettra aucune universalité, il sera ce pas-tout, en tant qu’il a le choix de se poser dans le phi de x ou bien de n’en pas être ».

Pour la position masculine, en français le terme est « tout » : l’homme est « tout ». Dans la position féminine, la femme est « pas-toute ». « Telles – conclut Lacan – sont les seules définitions possibles de la part dite homme ou bien femme pour ce qui se trouve être dans la position d’habiter le langage ».

Mais comment traduire : pas ànthropos leukòs et où pas ànthropos leukòs 17 ? En français il n’y a pas de problème : tout homme est blanc et pas tout homme est blanc. Mais l’italien a repris la traduction latine de Boethius qui traduit Porphire. Le pas aristotelicien devient omnis, ogni. C’est ainsi que doit être traduit le « tout » et le « pas-tout » pour la partie masculine des formules de la sexuation. Ici nous avons à faire avec un ensemble fini, limité, consistant à condition que l’énoncé qui contredit l’universel lui ex-siste, à savoir soit en dehors. Et c’est la fonction de l’exception. Et ainsi on a le Un de l’exception et le multiple, à savoir tous les hommes.

Aussi le côté féminin présente deux propositions, une existentielle et une universelle. Mais l’existentielle, La femme, est niée, et ne donnera ni support, ni limite, ni cadre à l’universelle et donc bien qu’il y ait les femmes, il n’y a pas « toutes les femmes ». Dans ce contexte, la traduction sera donc tutta, nontutta.

Le « tout » a donc une double valence. En italien nous avons, côté masculin, ogni, qui veut dire chacun, pris intégralement, mais partie d’une totalité garantie par l’exception, et nous avons, dans l’optique des propositions de la sexuation, côté féminin, non-tutta, qui veut dire qu’une partie de la femme échappe à cette emprise qui définit l’homme, elle se retrouve non universalisable et marquée par le sceau de la singularité 18.

 

  1. Eco U., Dire quasi la stessa cosa. Esperienze di traduzione, Milano, Bompiani, 2003.
  2. Cf. Jakobson R. (1959), Saggi di linguistica generale, Milano, Feltrinelli, 1966.
  3. Miller J.-A., L’Orientation lacanienne. « L’Un-tout-seul », leçon du 19 janvier 2011, inédit.
  4. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), Paris, Seuil, 1975, p. 118.
  5. Lacan J., Je parle aux murs, leçon du 2 déc. 1971, Paris, Seuil, p. 63.
  6. Cf. Miller J.-A., L’Orientation lacanienne, « Le-tout-dernier-Lacan », 2006-2007, inédit.
  7. Lacan J., « Preface à l’édition anglaise du Séminaire XI » (1976), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571.
  8. Lacan J., « Radiophonie » (1970), Autres écrits, op. cit., p. 426.
  9. Lacan J., Je parle aux murs, op. cit., p. 60.
  10. Miller J.-A., L’Orientation lacanienne, « L’Un-tout-seul », op. cit.
  11. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 509.
  12. Miller J-A., L’Orientation lacanienne. « L’Un-tout-seul », op. cit.
  13. Eco U., Dire quasi la stessa cosa. Esperienze di traduzione, op. cit., p. 56.
  14. Lacan J., « La méprise du sujet supposé savoir » (1967), Autres écrits, op. cit., p. 329-339.
  15. Cf. le voci correlative in : De Mauro T. (diretto da), Grande Dizionario italiano dell’uso, Torino, Utet, 1999 ; Battaglia S., Grande dizionario della lingua italiana, Torino, Utet, 1978.
  16. Lacan J., Le Séminaire XX, op. cit., p. 74.
  17. Aristote, De interpretazione, VII, 17b, 12.
  18. Cf. « Avvertenza del curatore dell’edizione italiana », in Lacan J., Il seminario. Libro XX. Ancora (1972-1973), Torino, Einaudi, 2011, p. 145

 

INVITER NKM
J’ai reçu de M. Alain Gentes un mail où celui-ci s’inquiétait que j’aie pu souhaiter la participation de NKM au Forum 18 alors que celle-ci avait soutenu de bout en bout l’entreprise du député Fasquelles concernant la prise en charge de l’autisme. J’ai demandé à Christiane Alberti de répondre, ce qu’elle a fait dans les termes suivants.
   

Cher Alain Gentes

J’ai pris connaissance du message que vous avez adressé à JA Miller, à propos de l’invitation de NKM au Forum 18.  Je m’adresse à vous pour porter à votre connaissance cette information complémentaire.

J’avais personnellement écrit a NKM, en tant que Présidente de l’ECF, pour lui faire part de mon étonnement de la voir figurer dans la liste des signataires du projet de résolution Fasquelles. 

Elle avait en retour pris la peine de me répondre par la voie d’une longue lettre argumentée dans laquelle elle indiquait en substance que concernant la prise en charge de l’autisme, elle n’avait pas compétence pour trancher définitivement la controverse qu’elle connaît entre les défenseurs d’une approche psychanalytique et les promoteurs d’une approche neuro scientifique. Et qu’il lui semblait utile en revanche de saisir l’occasion de cette résolution pour ouvrir le débat parlementaire sur cette question. Et c’est en ce sens qu’elle avait accepté d’être signataire de ce texte. Elle terminait sa lettre par une invitation à poursuivre ces échanges. Je considère que la conversation et la discussion doivent  être menées auprès de tous nos interlocuteurs politiques. A cet égard, nul sectarisme n’est de mise à l’Ecole de la Cause freudienne.

 Par ailleurs, notre invitation à NKM est conforme à l’Appel des psychanalystes qui invite à voter pour n’importe quel candidat « ON » sauf MLP.

En ce sens, je ne vois pas au nom de quoi il faudrait exclure d’un Forum anti FN une  NKM qui s’est distinguée à droite par ses prises de position anti-Le Pen et qui tout récemment encore a fait une déclaration tout en fait en phase avec notre campagne. Invitée lundi matin sur BFMTV et RMC, Nathalie Kosciusko-Morizet en charge de la « riposte républicaine » dans l’équipe de campagne de François Fillon a ainsi déclaré : « Je me bats pour que le candidat de ma famille politique puisse gagner cette élection, mais je pense qu’à côté de cet objectif et peut-être avant même cet objectif, il y en a un autre qui est d’éviter que le Front national prenne le pouvoir. De l’éviter parce que c’est un risque énorme, qui aujourd’hui est assez concret, c’est le risque d’une France défigurée, de beaucoup de dangers pour la France et pour les Français. NKM met en garde contre « la tentation du Front national »: « Plus que tout et par-dessus tout, il faut éviter le risque du Front national ».

« C’EST LE DIABLE QUI TIENT LES FILS QUI NOUS REMUENT ! »

« La terre qui, elle, ne ment pas. » Cette punchline de Pétain, Onfray la cite dans le dernier numéro du Point, et ajoute : « une formule qu’on doit à Emmanuel Berl, grand bourgeois parisien, ami des surréalistes, apparenté aux Bergson et aux Proust, radical-socialiste… »

Onfray dit vrai. Mais pourquoi les trois points ?

Miracle ! Je retrouve dans mon désordre beethovénien le merveilleux « Traité de la ponctuation française », de Jacques Drillon. J’aime spécialement le chapitre 11, consacré aux points de suspension. Il faudrait tout citer. Lis ça, hypocrite lecteur, et tu sauras mieux ce que tu dis en ne le disant pas.

La définition par Littré des points de suspension est nulle : il en ressort que les « points suspensifs (indiquent) que le sens est suspendu. » Le grand lexicographe ne s’est pas foulé, s’est réfugié dans la tautologie.

Furetière est bien meilleur : « Quand on met plusieurs points après un mot, c’est signe que le sens est imparfait, qu’il y a quelque lacune, ou quelque chose à ajouter. » Le mot qui compte est celui de lacune.

Me revient en mémoire le distique que nous avions composé jadis, François Regnault et moi, pour saluer l’arrivée de Lacan rue d’Ulm à l’invitation d’Althusser :

A chacun sa chacune.

A Lacan sa lacune

Lacan n’avait pas encore développé sa théorie décoiffante du non-rapport sexuel. Il faudrait dire aujourd’hui :

A chacun sa lacune

Voir même :

A chacun trouducune

Et du côté de Lacan ? Vu qu’il avait trouvé en une son oasis dans le désert du non-rapport, je dirai :

A Lacan l’opportune

Sur la définition des points de suspension, Grevisse est le plus complet, mais il est un peu lourd. Sagan, elle, était légère, au point d’avoir  voulu alléger les trois points :saviez-vous qu’elle voulait que l’éditeur imprimât son titre avec deux points seulement : « Aimez-vous Brahms.. » Ces deux points, Fargue les avait obtenus pour la première édition de ses « Poëmes. » Larbaud l’approuve de vouloir ainsi réprimer éloquence et émotion. Gide, en revanche, blâme ces « manies » à coups de « Chétincoyable, chététonnant » dont Fargue fait ressortir l’accent auvergnat. Je passe.

Les points de suspension de la phrase d’Onfray – et peu importe qu’ils soient de son fait ou de celui du journaliste qui transcrit ses propos – invitent le lecteur à prendre la mesure de l’énormité du fait : un slogan pétainiste concocté par un parangon du Front populaire.

Curieusement, un mot reste imprononcé : ce cousin des Bergson et des Proust, que pouvait-il être, sinon juif ? Ce mot, Onfray le sous-entend, mais ne l’énonce pas. Et pourquoi donc ?

C’est sans doute qu’il n’est pas téméraire. En France, se garder de toucher au thème juif, disait à peu près le cher Roland Dumas l’an passé, lors de la controverse à propos de « l’influence juive » que Mme Valls exercerait sur son époux. Désigner Berl par ses origines, et donc souligner que, pour ainsi dire, le nègre de Pétain était juif,  ce serait laisser entendre que les juifs sont partout, et jusque dans le cabinet noir de leurs persécuteurs. Vérité peut-être, mais qui n’est certainement pas bonne à dire, importune, inopportune.

En définitive, il n’est rien que de banal dans cette histoire. Berl était pacifiste. Il s’éleva contre les juifs bellicistes, fauteurs de guerre avec l’Allemagne. Maurras l’approuva. Quand Pétain devient président du Conseil, le dernier de la IIIème République, il a besoin qu’on lui écrive des discours. Un proche s’entremet pour recruter Berl, habile plumif. Celui-ci se montre à la hauteur de sa réputation : il écrit deux discours qui seront prononcés en juin 40, lors de l’exode, et il invente à cette occasion deux catch phrases pétainistes : «  Je hais ces mensonges qui vous ont fait tant de mal » et le couplet sur la terr qui ne ment pas.

Puis Berl quitta Vichy pour Cannes.

Aucune chance que je retrouve les Mémoires de Berl dans mon désordre. Ni non plus cette lettre de Mauriac à Berl dans les années 60 qui fit mon éducation concernat le préjugé antisémite dans le catholicisme français.

Je comprends très bien qu’onfray ait préféré les trois points plutot que d’entrer dans les marécages de l’antisémitisme. Peut-être aussi ne voulait-il pas être amené de fil en aiguille à parler de l’antisémitisme enragé de Proudhon, dont il se veut le fervent disciple.

Publié dans Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME, Just published

SCALP – Pour un exil intime , par Dominique Machabert

Scalp de Clermont-Ferrand

N’ignorant pas le danger qu’ils couraient sans peut-être savoir tout du danger qu’ils couraient, chacun à sa façon, au cœur de l’éveil mental qu’impose de résister, un mouvement plus surement alerte qu’héroïque l’emporta sur le calcul, la peur intime, le repli, la tentation funeste de la passivité qui toujours collabore, la préférence de ne rien en savoir comme celle qu’ils disent « nationale », c’est pareil.

Quand l’instant de conclure expose au péril comme de mettre des gamins à l’abri durant toute une guerre, que les mômes sont là, sur le seuil avec leur capuche, juste le temps de voir, de comprendre le danger, à peine le temps de dire oui, entrer dans un exil intime, seul devant les conséquences. Le choix de la clandestinité plutôt que d’abandonner l’autre à un sort qu’on risque alors avec lui.

Nombreux sur le « plateau », sur ces hautes terres du Massif central, recueillirent chez eux des enfants arrivés d’où sans doute il valait mieux ne pas se trouver en 42.

Et en 2017, où faudra-t-il ne pas se trouver si cela arrivait ?

Dans ces années soixante et plus, les miennes, le monde familier contenait le monde tout court. Il y avait des Espagnols et dans une maison  rouge, des Italiens, rue des Moulins, des Algériens. Cité Fabre, les Portugais. Le monde, dans ces limites immédiates, recélait un ailleurs qui me ravissait : valises sous les lits, en haut des meubles, sons, bruits, motifs, arabesques, rideaux laissés libres aux fenêtres comme des cheveux.

C’était devenu notre vie que d’y compter des étrangers et qui, à leur insu sans doute, dissipèrent chez moi une sorte d’ennui. « A la fin tu es las de ce monde ancien » (Guillaume Apollinaire).

L’ailleurs avait d’autres cérémonies, d’autres vapeurs, des gestes différents, des fantaisies que mon exil intime rejoignait. Il me fallait pour vivre, et il me faut pour vivre, des étrangers comme une Ode maritime, « à l’intérieur de soi, un volant qui se met à tourner, lentement » (Fernando Pessoa). Toujours clandestin, toujours à voix basse.

Descendu du buffet où l’on tient les choses les moins usitées autant qu’un peu précieuses, le globe terrestre passait de main en main. Une boule comme un astre éclairant d’aventures glorieuses, d’épisodes épiques, de grandes découvertes, nos visages et notre avidité d’en savoir davantage.

Ils nous montraient d’abord leur pays natal d’où partit la découverte du monde, les routes maritimes, des cercles dans le bleu, les courants pour atteindre le Brésil, l’Afrique, l’Inde et le Japon. La Chine aussi où il se trouve que nous avions une sorte d’oncle presque mythique, que sa foi en Dieu avait lancé sur des routes où il ne se trouvait pas et qui portait – surprise – des chemises à fleurs, des lunettes de soleil, fumant des blondes à bout filtre et buvant de temps en temps du whisky, chose étrange encore à cette époque mais tellement plus réjouissante, comme les cadeaux qu’il ramenait et qui libéraient en s’ouvrant des senteurs tantôt fortes tantôt délicates. Depuis, j’ai de l’Extrême Orient l’idée de boites en tissu qu’on ouvre et qu’on ferme après s’en être approché de très près, les yeux clos. Qu’on ouvre et qu’on ferme, c’est tout.

Des rêves bien sur mais les rêves ont besoin d’être aidés. Un petit coup de pouce quand même, c’est pas gagné. Que sont devenus nos rêves dans un monde qui ne permet plus qu’on en ouvre les portes même au titre de « toute la misère du monde », sans l’amitié du globe terrestre, sans l’Afrique pensive, sans la guitare de Django Reinhardt dans sa roulotte suspecte, comme mon oncle et sa fantaisie. Ce sont des cauchemars ça,  qu’ils nous préparent, des nuits entières et des jours à avoir la trouille à propos du monde, de l’autre, de la rue d’en face avec le sentiment flatté, encouragé qu’on te veut pas du bien.

Comme le Vél d’Hiv, je m’explique. Va expliquer maintenant que c’était un rêve avant et qu’on y faisait du vélo, Les 6 jours de Paris. D’un rêve, d’une fête, ils en ont fait une horreur, une honte, une indignité nationale, un souvenir ravageant. Ils l’ont même détruit pensant peut-être qu’il ne resterait rien des 16 et I7 juillet 42, plus grande arrestation massive de Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale, 13 000 personnes, Juifs, apatrides, réfugiés – tu parles d’un refuge -, un tiers d’enfants, rue Nélaton dans le 15ème. Au cœur de la capitale, au cœur du pays, en plein jour, comment on s’en relève de ça ? On ne s’en relève pas. Du Vélodrome d’Hiver il ne reste rien mais on n’en revient toujours pas, jamais. C’est ce qu’ils font des rêves, des cauchemars, réels, en dur, qui durent.

Et celui, éveillé, de mai 2017 ? Ils s’en prennent même au mois de mai qu’on chante dans toutes les chansons sur les beaux jours, sur la beauté des choses. Qui chantera le joli mois de mai alors ? Il faut donner un coup de main aux rêves, cette production de l’inconscient, étrange, apatride, au cœur de l’éveil mental, exil intime où l’on peut toujours aller. C’est pourquoi, il faut aller voter.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Just published, SCALP

SCALP- Résistance au quotidien ? par Michel Canis

Face aux dictatures, quand l’exercice de la médecine amène la question de la Résistance au quotidien.

Avant ce Forum, je me suis rendu sur le site du Front National. A propos de la médecine, ces gens-là sont pour tout ce qui est contre ! Des revendications des internes sur leur durée de travail, aux salaires des infirmières, en passant par la suppression des vaccins polyvalents et la lutte contre le tiers payant, aucun combat n’échappe à un soutien où à une surenchère de la part d’un des leaders du FN. Ici on conforte tous les mécontents.

En tant que gynécologue, l’inquiétude à propos de l’interruption volontaire de grossesse est légitime. Aucun des élus du Front National n’a remis en cause le droit à l’avortement, mais pour certains, le remboursement pourrait ne plus être systématique. Plus inquiétantes sont les convictions de nombreux électeurs du FN, farouchement opposés à l’IVG. L’élection de M. Trump a libéré les mots et les actes de certains de ses compatriotes, on peut craindre ce qu’il adviendrait de l’attitude de certains opposants le lendemain de l’élection de Mme Le Pen. Devrons-nous protéger les services où ces gestes sont réalisés ? Quelle serait l’attitude d’un gouvernement FN contre les manifestants qui viendraient perturber les centres d’orthogénie ?

En tant que médecin, la question des soins pour les étrangers en situation provisoire ou irrégulière se posera. Tout patient doit être soigné. Notre conviction ne changera pas, le serment d’Hippocrate s’impose à tous les médecins. Mais cela pourrait ne pas suffire… Faudra-t-il aller devant la porte de l’hôpital pour faire entrer malgré tout ceux qui ne sont pas en règle ? Faudra-t-il consulter dans d’autres lieux et amener nous-mêmes ces patients à l’hôpital ?

Cette situation pose une question à chacun d’entre nous. Quelle que soit notre éducation et nos convictions, certaines des décisions d’un gouvernement FN nous paraîtront inacceptables. Je ne laisserai pas une patiente sans soin. Mais la question de ma « résistance » sera plus complexe. Jusqu’où irai-je, jusqu’où irons-nous pour résister au quotidien ? J’ai déjà travaillé dans un hôpital ou l’accès aux soins était limité à la porte d’entrée. Le paiement d’une « dime » aux concierges, aux sages-femmes ou aux infirmiers était indispensable pour entrer. Je n’ai jamais eu le courage d’aller devant la porte faire le tri et aider les patientes à entrer gratuitement. Il faudra sans doute plus d’esprit de résistance pour ne pas laisser sans soin à la porte de l’hôpital ces immigrés trop nombreux qui « surchargent » la France. Mais cette résistance quotidienne, individuelle, est difficile. « La résistance » sera l’affaire de tous si les mauvais penchants du FN se traduisent dans les faits. Mais on sait qu’elle ne fut l’affaire que de quelques-uns quand un maréchal dirigeait la France occupée… Beaucoup de nos compatriotes n’imaginent pas qu’il faudra résister au quotidien, ils n’ont connu que la démocratie. On oublie les leçons de l’histoire …

Pour répondre à ma fille et pour tenter de comprendre ce qui se passe… : « Papa, pourquoi as-tu accepté de participer à une réunion contre le FN, puisque tu dis toujours que le diaboliser lui ou ses idées n’a pas d’effet sur le vote pour ce parti ? » Oui, je crois que nos peurs font sourire ceux qui portent les idées extrêmes, et leur donnent le sentiment d’être « fort ». Oui je pense que d’autres, nombreux, ne croient pas possible le retour d’une normalisation du racisme ou des camps d’extermination, horreurs tellement indicibles que l’on imagine pas qu’elle puisse concerner la France du xxie siècle. Enfin beaucoup, broyés par la dictature de l’argent, pensent qu’ils n’ont rien à perdre, économiquement rien à perdre…

Tenter de diaboliser peut même être contre-productif, parce qu’il est difficile de répondre aux discours extrêmes sans violence et sans laisser poindre le mépris devant ce qui pourrait ressembler à de l’ignorance…

Seul le concret peut toucher, c’est pourquoi j’ai évoqué des exemples simples qui feront appel au courage individuel au quotidien, j’allais dire au courage ordinaire, comme si le courage du résistant pouvait être ordinaire ! Et oui, je suis sûr qu’individuellement, la plupart des électeurs FN aideraient un malade en situation irrégulière à accéder aux soins !

Alors comprendre ! Comprendre cette montée des fascismes qui répond à la dictature de l’argent. Bien des médecins font dans leur pratique l’expérience concrète de cette dictature. Si les conditions de travail des soignants deviennent difficiles, voire impossibles, si les chirurgiens assurent des journées opératoires de 12 heures pour répondre aux exigences des investisseurs, si on ferme des blocs opératoires peu rentables, si les listes d’attente des patients s’allongent…, c’est parce qu’il faut faire des économies pour rembourser des dettes d’état, résultat de dettes fiscales jamais honorées…

Cette dictature supprime les caissières, les employés de banque, les secrétaires et demain les journalistes et les médecins. Le travail humain coûte trop cher ! Il faut faire des économies pour alimenter la soif cupide des plus riches ou de leurs représentants. Les décideurs s’éloignent des lieux d’application. Dans les hôpitaux, on crée les « pôles » en regroupant les services. Les chefs de service perdent leur rôle. Il devient facile pour un chef de pôle d’accepter, pour des raisons budgétaires, la suppression du poste d’une infirmière qu’il n’a jamais vu et dont il ne comprend pas l’importance. Cette dictature aveugle, cupide, brise les gens dans leur quotidien et leur donne un sentiment d’injustice. Dans ce monde tellement injuste, les abus des hommes politiques sont des crimes, non par l’argent qu’ils représentent mais par le mépris qu’ils expriment vis-à-vis de ceux qui les élisent.

Résistons-nous à la dictature de l’argent ? Aucun de mes collègues professeurs ou chefs de service n’a répondu à mon appel à la résistance quand les salles de bloc opératoires toutes neuves ont fermé… Alors un article de journal et puis rien ! Seul, on ne peut rien ! Je n’ai rien fait…

Combien d’entre vous, comme moi, parce que cela va plus vite, parce que c’est plus facile, consultent leur compte bancaire sur leur téléphone, vont au supermarché ou commande sur internet ? Cette dictature réduit les coûts en utilisant notre penchant naturel à la facilité et à la satisfaction immédiate des désirs. Combien parmi nous résistent à ces penchants naturels pour lutter contre la dictature de l’argent, la dictature dorée ?

Si Mme Le Pen est élue, espérons que nous serions plus nombreux à sortir de notre confort pour lutter contre la dictature brune. Elle sera beaucoup moins douce, beaucoup plus violente…

Si Mme Le Pen n’est pas élue, il faudra pour écarter durablement le risque de la dictature brune, entrer en résistance contre la dictature dorée que nous acceptons en baissant la tête depuis plus de 40 ans. Pour cet autre dictateur, le discrédit sur le pouvoir politique est une bonne chose ! Il n’est que de voir comment les groupes financiers ont soutenu l’élection de M. Trump en manipulant ceux qu’ils écrasent pour les faire voter pour quelqu’un qui discrédite la politique et la démocratie. Pour ce dictateur doré, l’immigré est le parfait bouc émissaire pour faire accepter les économies et expliquer le chômage, comme la guerre aux frontières était l’alibi de la dictature dans le monde de « 1984 »…

Voilà ma fille, je ne veux pas diaboliser ceux qui pensent voter pour Mme Le Pen, juste leur dire qu’en la choisissant ils vont vers une dictature brune qui ne fera que renforcer la dictature dorée qui détruit déjà leur dignité d’homme, tellement qu’ils peuvent penser qu’ils n’ont plus rien à perdre…

 

Forum Scalp de Clermont-Ferrand

Article paru dans Lacan Quotidien 656

Publié dans Just published, Lacan Quotidien, SCALP

JOURNAL EXTIME (10)

LE JOURNAL EXTIME DE JACQUES-ALAIN MILLER

DIXIÈME LIVRAISON

JEUDI 13 AVRIL, 20:00

Ma journée a été entièrement consacrée à Maria de França, de la RdJ, et au programme du FORUM 18 de mardi prochain. Je n’ai été distrait de cet attachant travail-divertissement que le temps de me rendre chez mon cardiologue pour l’examen périodique qui, m’a dit mon jeune frère, s’impose à nos âges. Résultats : 1) électro excellent, comme d’habitude ; 2) mon cardiologue interviendra le dernier au FORUM 18.

Photos illustrant ce numéro

La première, ici en haut de page, a été retrouvée par le magazine Closer: c’est NKM jeune. Au moment de boucler, je n’ai pas toujours pas obtenu de réponse ferme et définitive du secrétariat de l’intéressée, en dépit de nombreux coups de téléphone, et de trois bandes de répondeur remplies de mes objurgations. Je prie Mme Olivia Laurent Joye de ne pas me faire lanterner davantage. Dîtes-moi oui, dîtes-moi non, mais que ce soit avant ce samedi midi (12 :00). Après, Maria et moi offrirons la place réservée pour NKM à une activiste de l’Appel de la culture et des arts, la jeune actrice Anne-Lise Heimburger, prévue pour intervenir au FORUM 28.

Seconde photo, en fin de numéro : Aurélie Filippetti à grands pas. Nous n’avons pas réussi à joindre aujourd’hui la porte-parole de Benoît Hamon qui nous avait assurés quelques jours auparavant de son soutien au projet de Forum. Elle était, nous a-t-on dit, en campagne dans sa circonscription de Moselle. Nous espérons que cet espoir de la gauche voudra bien nous confirmer sa participation. Aurélie est normalienne et agrégée de lettres classiques, l’un d’entre nous est normalien et agrégé de philosophie, avec le goût des lettres classiques, nous sommes faits pour nous entendre.

 

GOUTTE A GOUTTE, DES MORSURES DE SERPENT

par Suzanne Hommel

J’allume la télévision. Marine Le Pen parle, et les hurlements d’Adolf Hitler que j’ai entendus petite fille me reviennent.

Ce n’est pas la même voix, mais cela m’évoque le même vacarme qui résonnait dans les paroles de Hitler que j’entendais dans les vieux postes de radio en bois, le haut-parleur couvert d’un tissu marron. 

Des voix

La voix de Hitler vociférait, hurlait. La voix de Marine Le Pen est différente. Elle ne connaît pas de modulation, pas de rythme, pas de musique. Elle est linéaire, métallique, pas de tremblement, pas d’hésitation. Ce n’est pas une voix objet (a), une voix cause de désir. Elle ne cause pas le désir, elle le couvre, interdit la pensée, appelle plutôt à la jouissance. C’est un instrument du Surmoi qui dit : « Jouis ! » Lacan l’a formulé dans son Séminaire Encore : « Rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi. Le surmoi, c’est l’impératif de la jouissance – Jouis ! »

Le visage de Marine, le visage de Trump, le visage de Geert Wilders, la race pure, le blond aux yeux bleus, ceux dont Hitler voulait peupler la terre, le monde. Ce visage est donc en train de gagner. 

Des dieux obscurs

Je me souviens d’une séance d’analyse en 1997. Comme quelques autres membres de l’École de la Cause freudienne, j’avais pris un samedi matin le train pour Strasbourg afin de participer à une manifestation contre la tenue du Congrès du Front National, dont le président était le père de Marine, Jean-Marie Le Pen.

Au retour de Strasbourg, j’ai dit en séance : « En 1945, quand Hitler a perdu…. »  Dans le silence épais de l’analyste, j’ai entendu un questionnement, un doute, et j’ai dit : « Il n’a pas perdu, il est en train de gagner. »

Que deviendrait la pratique psychanalytique si Marine Le Pen gagnait ? Et le traitement des autistes, et toutes les personnes autres, les artistes, les poètes ? La langue serait appauvrie comme elle l’était pendant le nazisme, comme Victor Klemperer l’a si bien écrit dans son journal de 24 volumes et son livre LTI, « Lingua Tertii Imperii, La langue du Troisième Reich », publié en 1947. Il a démontré comment les nazis ont modifié peu à peu la langue allemande en vue d’inculquer aux Allemands les idées nazies. Marine Le Pen et ses sbires feraient, même font déjà la même chose. Sournoisement, goutte à goutte, des morsures de serpent injecteraient du venin dans le trésor de signifiants. En fait, ceci a déjà lieu.

Elle le fait déjà dans ses discours mensongers qu’elle présente comme LA VÉRITÉ et qui sont un tissu d’inventions destructrices, meurtrières du désir. Sa visée est de nous empêcher de penser, elle veut obtenir que nous soyons fascinés par les dieux obscurs, comme Lacan le dit dans Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Je suis née en Allemagne en 1938. On m’a souvent reproché de trop parler de l’époque du nazisme. Parfois je me le suis reprochée aussi. Mais cette fois-ci il faut que je dise ce que la victoire de Marine annonce.

À ce moment de l’histoire, les psychanalystes ont le devoir éthique d’intervenir à chaque instant de la vie. Dans leur fonction d’analyste, leur tâche est de maintenir éveillé le désir de ceux qui viennent lui parler, mais aussi de tous les citoyens.

Et si on perdait son travail parce que l’on se marie avec un Juif ou une Juive, avec un homme ou une femme de religion islamique ? Si un chef de service dans un hôpital devait quitter la France ! Et si certains citoyens devaient porter un insigne indiquant leur religion ?

La peur rôderait partout.

Il est nécessaire de dire NON.

Situé entre le Capitole et le Colisée, le Forum Romain est un vaste espace regroupant de nombreuses ruines de l’époque romaine. Nous vous conseillons de débuter la visite depuis le Capitole, ce qui vous permettra d’avoir une vue d’ensemble sur les ruines et d’en mieux discerner les contours (extrait de Wikipédia).

FORUM 18

Maison de la Mutualité le mardi 18 avril,

de 19h précises à 1h du matin

NON-STOP

***

Séquence 1

Bernard-Henri Lévy

rard Larcher, président du Sénat (sous réserve)

Danielle Simonnet, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon

Jean-Christophe Cambadélis, chef du Parti socialiste

Maître Christian Charrière-Bournazel

Séquence 2

Nathalie Kosciusko-Morizet (sous réserve)

Monique Canto-Sperber

Aurélie Filippetti (sous réserve)

Maître Caroline Mécary

Caroline Fourest

Séquence 3

Arnold Munnich

Jean-Claude Milner

Mohamed Sifaoui

Dominique Sopo

Maurice Szafran

Séquence 4

Jack Lang

Georges-Marc Benamou

Gérard Miller

Raphaël Glucksmann

Serge Hefez

Séquence 5

Yann Moix

gis Jauffret

Fernando Arrabal

Luc Boltanski

Nicolas Bourriaud

 Séquence 6

Agnès Varda (sous réserve)

Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès

Et pour clore ce Forum,

le Dr Richard Prasquier, président d’honneur du CRIF, évoquera

« Le jour où j’ai serré la main de Marine le Pen »

 

LE FORUM DU 18 AVRIL

C’EST DE 19H À 1H DU MATIN

NON-STOP

A LA MUTUALITÉ  24 RUE ST VICTOR PARIS 5e

 

On peut s’inscrire EN UN SEUL CLIC ICI 

(https://www.weezevent.com/forum-18-avril)

Paiement uniquement par carte de crédit.

Pas de paiement par chèque ou virement.

Une fois votre inscription confirmée, il vous sera proposé d’imprimer votre billet. Ne manquez pas de le faire, car seul ce billet avec le code barre vous donnera accès à la salle.

EN SAVOIR PLUS (http://www.causefreudienne.net/event/scalp-paris-01/)

 

Publié dans JOURNAL EXTIME, Just published

SCALP – Douce France, par Zoubida Hammoudi

Scalp de Clermont-Ferrand

Il revient à ma mémoire des souvenirs familiers, et c’est de cela dont je veux témoigner. J’aurais pu dire que je n’ai pas connu le racisme, la haine de l’étranger, et que je ne comprends pas ce qui se passe aujourd’hui en France… J’aimerais dire, comme le poète Térence : « Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » Mais le Front National a mon âge et, en grandissant, je l’ai vu aussi grandir.

Je suis arrivée en France par le regroupement familial. J’ai pu alors entendre, avec « le bruit et l’odeur », comment le thème politique de l’immigration pouvait vite s’étendre de l’extrême droite à la droite. Avec la montée du chômage, l’immigration est devenue un problème. Même si le Premier Ministre de l’époque affirmait : « Tout ça n’est pas bien grave. Le Pen n’est probablement pas aussi méchant qu’on le dit. Il répète certaines choses que nous pensons… en termes plus populaires. » Et d’ajouter : « Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. C’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d’avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans et des Noirs… Et ce n’est pas être raciste que de dire cela. »

En 2000, en plus d’être algérienne, je suis devenue française. Cela a été inscrit au Journal officiel.

2002, j’ai voté pour la première fois, ma première élection présidentielle ! Le choix, c’était entre l’extrême droite et « le bruit et l’odeur ». Je n’ai pas hésité : entre le « bruit et l’odeur » et l’odeur de la haine des Algériens, il n’y avait pas photos. A ce moment là, j’étais ici, à Clermont-Ferrand, Place de Jaude, heureuse, car nous étions nombreux, comme nous sommes nombreux aujourd’hui, ce qui redonne espoir.

J’ai donc du attendre mes 29 ans pour voter. Pourtant, dans ma famille, les débats politiques, c’était le quotidien ; on croyait au discours politique. Mais personne ne votait chez nous, car les étrangers ne votent pas, ce qui ne les empêche pas d’avoir des convictions, notamment politiques. Papa était de gauche mais il avait du respect pour le Général De Gaulle, un respect dû au « Je vous ai compris », mais surtout pour la haute estime qu’avait Ben Bella pour ce chef d’État français.

La politique, en effet, c’était sacré à la maison. Devant la télévision, plus personne ne parlait, silence religieux, Papa ne tolérait aucun bruit. Selon nos âges, avec mes frères et sœurs, nous écoutions et comprenions, ou essayions de comprendre, pour rendre compte de ce qui se disait, des enjeux politiques, à Papa qui adorait Étienne Mougeotte et Jean-Pieere Elkabbach.

Du haut de mes douze ans, avec mes deux petits frères, nous jouions sur la sonorité des noms de Krasucki, Georges Marchais, Valérie Giscard d’Estaing, Le Pen, qui nous faisaient fait rire, réagir et aussi fait peur.

Aujourd’hui, je me sens un peu Meursault, l’anti-héros, ou plutôt le héros de Camus. Pourquoi deviendrais-je une menace pour la société parce que je dis ce que je suis ? Et je ne le regrette pas. Que je sois fille d’indigène de l’Algérie française, l’étrangère, la fille d’immigré, ou immigré de deuxième génération, une beurette ou une musulmane, je ne pense pas comme le pense Marine Le Pen que je sois une menace pour la France. Tout ça parce que mon nom ne fait pas « française de souche ». « Français de souche », cela ne veut rien dire, bien que tout le monde ait l’air de comprendre. Si on remonte plusieurs générations, jusqu’au 14 juin 1830, on peut dire que je suis Française. Je suis née de parents français, qui avaient eux-mêmes des parents et grands-parents Français… Mais je ne pense pas que Marine Le Pen voit les choses depuis la même place territoriale ?

Mon enfance, c’est la famille algérienne et musulmane habitant en HLM face à la Chapelle Saint-Jean Baptiste, avec un curé très présent dans notre quartier.

Mon enfance, c’est aussi Jules Ferry. L’école de la République ne m’a pas enseignée l’Islam, mais elle ne m’a pas non plus empêchée d’être musulmane. L’école m’a appris le respect de la laïcité, les valeurs de la République française. L’autorité du père venait, bien sûr, avec une éducation sévère, redoubler le principe selon lequel le maître et la maîtresse ont toujours raison.

Dans le groupe scolaire Jules Ferry, au centre ville de Limoges, nous étions les seules « arabes ». Il y avait là les enfants de grandes familles bourgeoises, familles issues de la célèbre porcelaine ou des dirigeants de l’entreprise Legrand. Dans la cour de recréation, fusaient des « sales arabes » ou des « tu pus toi » ; il y avait aussi des bagarres. Mais il n’y avait pas que cela. Il y avait aussi la liberté… La liberté d’apprendre, alors que dans mon village, en Algérie, mes cousines du même âge gardaient les moutons et étaient mises face à des montagnes de tâches ménagères.

Je ne me plaignais pas. J’étais heureuse d’apprendre et j’avais soif de savoir. Ma mère venait nous chercher à l’école avec son foulard sur la tête. À la fin du ramadan, nous apportions tous une assiette de gâteaux arabes pour toute la classe. Cela ne choquait personne. Pas plus que nous dérangeait le fait de faire ensemble, sous le préau de l’école, le sapin de Noël ou de manger la traditionnelle galette des rois. Cela ne relevait pas de la religion, mais du partage de nos cultures, de nos différences.

Pourquoi, derrière le mot immigration, en met-on beaucoup d’autres : délinquance, laïcité, chômage, Islam, insécurité, islamophobie, terrorisme, alors même que le terme immigré n’a aucune signification juridique propre ?

Pourquoi le Front National a pris pour emblème Jeanne d’Arc, une femme qui repousse l’envahisseur étranger, les anglais vers le Nord, et non pas Charles Martel repoussant les musulmans vers le Sud ?

Publié dans Just published, SCALP

SCALP – Clermont-Ferrand, un avion, deux bombardiers, par Luc Garcia

C’est un scène très courte. Anthony Eden, Sir Anthony Eden comme le faisait remarquer Jean-Robert Rabanel récemment, raconte son départ de Bordeaux en juin 1940. Le Ministre des Affaires étrangères de Churchill est dans l’avion du Premier ministre britannique qu’il accompagne. Silence entre les deux hommes. Les Français viennent d’annoncer à leurs alliés leur intention de signer l’armistice et leur volonté de collaborer. Dans l’avion, Anthony Eden rompt le silence alors qu’ils survolent le pays à basse altitude. Il continue son récit. S’adressant à Churchill, il lui dit : « peut-être nous ne reverrons jamais ce pays ! » Et Anthony Eden poursuit encore. En juin, ce jour-là, il y a du soleil et d’en haut, mais pas de très haut comme chaque fois que les avions se déplacent en pilotage à vue, le paysage est magnifique. Anthony Eden, en français, ému, touché, ajoute « en juin, comme ça, la France sous le soleil, les côtes de Normandie, il n’y a rien de plus beau que ça » (1).

Mais ce n’est pas seulement le paysage qu’Eden vient glorifier, ce n’est pas la permanence d’un pays, c’est la langue vivante qui le porte et qu’il articule dans un français d’autant plus inoubliable qu’un étranger qui le parle avec un accent est toujours d’autant plus fort qu’il y met du sien.

Autre époque, il n’y a pas si longtemps. Des avions, encore. Le 9 février 2017 sera une date probablement qui ne dira pas grand-chose, pour l’instant tout au moins, dans l’ordre des affaires publiques et de la conscience politique commune, et c’est un tort. Ce matin-là, des bombardiers ont quitté leur base en Sibérie, ont descendu les côtes norvégiennes, puis les côtes anglaises, puis les côtes irlandaises, puis sont arrivés en Bretagne, à 100 kilomètres, c’est-à-dire pas grand-chose, et ont continué comme deux déesses pensives mais décidées, jusqu’au sud du golfe de Gascogne. Puis sont remontés le long de la Bretagne, puis le long de l’Irlande, puis le long du Royaume Uni, puis le long de la Norvège, jusqu’à leur base sibérienne. Deux bombardiers russes pour plusieurs heures de périples (2).

Ayant la chance dans mon entourage proche de connaître un ancien aiguilleur du ciel de l’Armée de l’air française en pleine guerre froide, qui était en poste en Alsace dans les années 1965 – qui n’étaient pas des années spécialement pacifiques, nous avons beaucoup parlé de ce que faisaient les Russes à cette époque-là avec leurs avions. Et, tournons-le avec toutes les approximations que l’on voudra, les Russes et la Russie soviétique ne faisaient pas des choses comme ça. C’est un fait que lorsque Marine Le Pen a serré la main de Poutine, elle a serré la main à celui qui, par contre, fait des choses comme ça. Trois avions pour deux époques, différentes, certes, mais qui ont un fil, celui de la peur.

Ce mot de peur, je le reprends de quelqu’un qui a marqué la ville de Clermont-Ferrand : Emmanuel d’Astier de la Vigerie qui, avenue des États-Unis, a créé le mouvement Libération – Sud, là où désormais existe un restaurant Quick qui était à l’époque un café. Hier comme aujourd’hui, le lieu est donc un endroit de liberté, de réunion, ou de solitude, comme on voudra. De cette époque-là, et à la suite d’Anthony Eden, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, aura ce mot : « je vais vous dire comment je suis entré dans la Résistance : j’ai eu peur, je n’ai cessé d’avoir peur. Pendant 5 ans, j’ai vécu avec cette peur. Je le reconnais sans difficulté ».

En effet, toutes choses inégales par ailleurs de ces époques différentes, ces affaires d’avions viennent toucher une peur bien singulière, celle du corps qui serait d’un coup privé d’une liberté à soi-même nécessaire, celle de circuler. Ce droit constitutionnel consacré sous le nom de liberté de circulation, qui comme telle, et de toujours, est nécessaire au vivant, fait partie de lui. Les débats politiques peuvent nous paraître, et ils nous paraissent souvent, et souvent à juste titre, lourds, pesants, mauvais, qui nous feraient songer que le personnel politique dans sa nullité n’a rien à envier à la nullité des parlementaires votant les pleins pouvoirs à Pétain ou celle de ceux, que l’on oublie trop souvent, qui ont décidé d’envoyer les appelés du contingent en Algérie pour mater la rébellion indépendantiste. Ces nullités mêlées sont lourdes de médiocrités technocratiques et de lâchetés croisées. Tout cela est vrai. Mais je dirais que tant que nous sommes là pour nous déplacer, pour déplacer nos corps, pour nous le dire, ces nullités-là sont presque un luxe. Précisément, elles ne méritent pas d’être mises en concurrence avec cette menace que fait peser l’extrême-droite sur la liberté de circulation des corps qui fonde la part vivante des êtres parlants en société.

C’est d’ailleurs ce en quoi cette liberté de circulation me paraît co-substantielle, voisine, colocataire, de la pratique de la psychanalyse. Cette liberté de circuler est celle, indéfectiblement, qui est de l’ordre de la nécessité première pour celles et ceux dont nous sommes, dont je suis, à nous rendre à nos séances, par exemple, rien que cela, pour recevoir, aussi, ceux qui viennent nous rencontrer. La liberté de circulation comme condition ultime pour mettre en jeu son corps pulsionnel, encore faut-il que ce soit possible. Cette possibilité-là pèse plus lourd que n’importe quoi d’autre, et elle n’est pas n’importe laquelle. Le devoir d’aller voter emporte la défense de cette nécessité. Il s’agit un peu de sauver notre peau. Il s’agit encore de nous tenir concerné par cette liberté qui n’est pas un accessoire ni une babiole, mais quelque chose qui entre dans la série des besoins vitaux.

1 : témoignage issu du documentaire de Marcel Ophüls, Le Chagrin et la Pitié. Notice historique à retrouver ici. Le témoignage suivant d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie en est également issu.

2 : information particulièrement reprise par la presse écrite, notamment ici.

Publié dans Just published, SCALP

JOURNAL EXTIME (9)

LE JOURNAL EXTIME DE JACQUES-ALAIN MILLER

NEUVIÈME LIVRAISON

MERCREDI 12 AVRIL, 21 :00

Mon billet intitulé « Macron, notre Alcibiade » paraît en exclusivité dans le Journal extime diffusé par le blog « L’Instant de voir » et dans Lacan Quotidien.

JACQUES-ALAIN MILLER : « MACRON, NOTRE ALCIBIADE »

« BHL vote Macron ! » « BHL vote Macron ! » La nouvelle a tourné en France depuis hier, accueillie ici par des huées, là par des ovations, suscitant ici et là louanges et sarcasmes. Quelque chose pourtant reste énigmatique dans la démarche de BHL : la comparaison qu’il introduit entre Macron et Alcibiade.

Devenu mythique, Alcibiade reste en effet dans les mémoires comme un personnage hautement équivoque. Je me contenterai de citer à ce propos le portrait qu’en dresse un professeur émérite à l’université de Paris IV – Sorbonne, M. Jean Sirinelli, dans sa présentation des « vies parallèles » d’Alcibiade et de Coriolan par Plutarque (Collection Bouquins, Robert Laffont, 2001, volume I, p.269).

            « Alcibiade a tous les atouts : noble, riche, beau, fort, intelligent, courageux, infiniment séduisant, il a la chance de rencontrer Socrate. Et cependant, il cède à la tentation de séduire le peuple par goût malsain du pouvoir. Pour Plutarque, il devient la figure emblématique de la flatterie et de la démagogie : il n’est rien par lui-même. Il est le caméléon, une sorte de Protée qui n’est que ce que son interlocuteur souhaite qu’il soit (le flatteur et l’ami). »

On a là comme un concentré des reproches qui, au cours de la campagne présidentielle, purent être faits à Macron, qui, lui, eut la chance de rencontrer Paul Ricoeur. Mais ce n’est pas tout, car Alcibiade est aussi le personnage majeur du dialogue de Platon consacré à la nature de l’amour, Le Banquet.

L’acmé de l’œuvre coïncide avec l’entrée d’Alcibiade ivre mort, accompagné de jeunes hommes avinés et d’une joueuse de flûte. Celui-ci se lance aussitôt dans le récit du comportement amoureux de Socrate à son endroit. Puis c’est à une « confession publique » qu’il s’abandonne devant les convives : oui, il a tenté de séduire Socrate ; oui, il voulait en faire sa proie ; mais voilà que, au contact de cet homme, son désir a pris feu, et qu’il n’a plus pensé qu’à lui dérober un savoir d’autant plus précieux qu’enveloppé de ténèbres.

Je ne puis ici détailler cette scène admirable, unique dans la philosophie et dans la littérature, qui passe toutes les limites imposées au discours par le démon de la Pudeur. Alcibiade y fait tout ce qu’un Alain Finkielkraut blâmait naguère dans la conduite de Christine Angot envers François Fillon quand il disait à son émission « L’esprit d’escalier » : « Rien ne l’arrête, rien ne la retient, elle ne connaît ni scrupule, ni inhibition, elle a bafoué la décence commune, elle a fait tout ce qui ne se fait pas. » Lacan n’a pas consacré moins de douze leçons de son Séminaire VIII, Le Transfert, à la lecture du Banquet pour éclairer la nature du phénomène de l’amour dans la cure analytique.

Bernard connaît comme moi Socrate et Alcibiade, Platon et Lacan. Nous avons étudié sur les mêmes bancs, sous les mêmes maîtres, à quelques années d’intervalle (il est plus jeune que moi.) Comment ne pas penser qu’en évoquant la figure d’Alcibiade à propos de Macron, il savait donner une nouvelle jeunesse à la rumeur de l’homosexualité du candidat qui a ses faveurs ?

Cette rumeur, Macron ne l’avait pas prise au tragique, comme un Fillon, il l’avait chassée d’une plaisanterie, il en avait eu raison d’une nasarde. Cependant, avait-il eu raison pour autant ?

Quel risque politique le jeune homme providentiel aurait-il encouru à dire qu’à côté de son amour exclusif, uxorieux, pour son épouse, abondamment célébré dans les médias, il avait aussi, plus discrètement ou sporadiquement, des chéris ?

  • Quoiqu’on pense de la « révolution citoyenne » de Jean-Luc Mélenchon, cet homme de culture est aussi une grande âme, un noble tribun populaire : qui peut croire un instant qu’il ferait de l’homosexualité d’un candidat un argument à charge contre celui-ci ?
  • Benoît Hamon est un authentique humaniste. Rien à craindre pour Macron de ce côté-là.
  • Marine Le Pen serait-elle en position de persécuter un candidat homosexuel, métrosexuel, alors que son bras droit est un gay notoire et affiché, et qu’elle a favorisé l’émergence d’une culture homosexuelle au sein de son parti, comme son père le lui reproche tous les jours ?

Non, je ne vois d’exploitation politicienne concevable que du côté de François Fillon. Celui-ci en effet n’a pas voté en 1982 la dépénalisation de l’homosexualité. Il jouit maintenant du soutien perinde ac cadaver du secteur le plus homophobe de la société française, j’ai nommé le groupe de choc idéologique dit « Sens commun », bras armé politique de la Manif pour tous, accommodant ad majorem Dei gloriam la tactique trotskyste bien discutable de l’entrisme.

Affronter Fillon sur la question du statut civique de l’homosexualité, c’eut été un beau combat, Emmanuel Macron.

Vous auriez eu avec vous tous ces « progressistes » de gauche et de droite que vous rêvez de rallier, et même bien des conservateurs, qui ne sont pas des réactionnaires.

Vous auriez fait entrer la France dans l’ère d’un coming out de sens commun, si je puis dire, ère qui n’a que trop tardé à poindre, et qui permettrait enfin au peuple français de mesurer l’ampleur de ce que le pays doit à ses lesbiennes et à ses gays.

Emmanuel Macron, Brigitte Macron, pensez-y : il n’est pas trop tard

Communiqué du 12 avril 2017

Lancée à la suite de l’Appel des psychanalystes, la présente campagne SCALP de Forums anti-Le Pen n’est pas destinée à cesser sans phrase après l’élection présidentielle, ni même après les élections législatives. Nous sommes engagés dans un effort de longue haleine qui demande un véhicule nouveau, à savoir une organisation souple et réticulaire, radicalement décentralisée, capable de pérenniser et étendre les alliances inédites qui se sont nouées à l’occasion des Forums. Ce sera la réplique républicaine à l’émergence de ce groupe ultramontain, issu de la Manif pour tous, qui a récemment défrayé la chronique sous le nom de « Sens commun ». À notre organisation en devenir je donne un nom provisoire : « Réseau Alpha ».

Les activistes qui se révèlent tous les jours dans le grand mouvement de masse des Forums seront par moi invités à rejoindre ce Réseau. À suivre ! — Jacques-Alain Miller

CE JEUDI, DÉBAT SUR LA SANTÉ MENTALE 

Fernando De Amorim minforme que « les partis de Mme Arthaud, M. Macron et M. Hamon viennent de nous confirmer la présence d’un de leurs représentants à la réunion qui aura lieu le jeudi 13 Avril à 20h au FIAP Jean Monnet, Salle Berlin, 30 rue Cabanis 75014 Paris. »

Il ajoute : « Bien évidemment, vous êtes mon invité. Si vous souhaitez diffuser l’information auprès de vos collègues, n’hésitez pas. Le droit d’entrée est de 10 euros, et l’inscription doit se faire au préalable auprès du secrétariat : Laetitia GALIAN, 01 48 00 97 96. »

Enfin, Fernando me donne la précision suivante : « À propos de votre temps de parole : 10 minutes seul, comme les représentants des candidats. Et ensuite, feu à volonté. Nous avons 3h30 pour discuter. »

http://www.rphweb.fr

 

LA STATUE D’HADRIEN

Cher Jacques Alain Miller,

Depuis Athènes, au musée National, je lis votre communiqué.  Je suis fier et ému d’en être. 

Devant la statue d’Hadrien, je pense à cette phrase que Yourcenar lui fait dire : « Je me sentais responsable de la beauté du monde. »

Vous le savez, c’est ainsi qu’avec Valeria nous avons nommé notre fils. Cette responsabilité aujourd’hui implique sans doute un autre nom de la beauté en acte. Merci de cette énergie qui réveille. L’Instant de Voir y est, nous y sommes. 

Bien à vous, Laurent Dupont, 11:15

 

POUR VIVRE HEUREUX VIVONS MARIÉS

par Jean-Pierre Deffieux

Depuis 2013 le mariage entre deux hommes est légal. « Le Figaro » notait en mai 2016 qu’il y avait eu 25 900 mariages de même sexe depuis la promulgation de la loi.

Cela ne doit pas nous faire oublier que le mariage était déjà très présent chez les homosexuels avant la loi de 2013, je l’ai déjà indiqué dans ma dernière rubrique dans laquelle j’avais accentué la dimension de couverture, de dissimulation, d’alibi du mariage venant recouvrir l’impossible acception du désir singulier par une union convenue et admise par tous.

C’est un autre versant du mariage que je voudrais aborder aujourd’hui.

On peut avoir des désirs homosexués et être sincèrement amoureux d’une femme au point de vouloir unir sa vie à elle. L’amour de l’homosexuel pour les femmes est de longtemps connu, nous pourrions en citer plusieurs de célèbres : Wilde, Verlaine, Aragon ou Gide , si leur désir était peu orienté vers les femmes, leur amour s’est porté sur Une femme,  au moins un temps.

L’homosexuel a au moins une femme dans sa vie, Freud l’a précisément décrit, c’est sa mère. L’amour de l’homosexuel masculin pour sa mère est à la hauteur de la barrière du désir pour l’Autre sexe qu’elle lui élève.

Je n’en fais pas ici un « pour tous », la variété des homosexualités étant innombrable. Il n’empêche que du temps de l’Œdipe pas encore si éloigné, le modèle de l’homosexualité masculine exemplairement déplié par Lacan dans Le Séminaire, Les formations de l’inconscient est basé sur le principe du « rapport profond et perpétuel à la mère » (p. 207).

C’est pourquoi, quand le sujet homosexuel est authentiquement amoureux d’une femme, il l’est dans la continuité maternelle, aimante, protectrice, voire possessive et en général peu contaminé par le désir quil réserve aux hommes.

Ce n’est pas une union vécue sur le mode de la culpabilité, c’est une union au grand jour, un amour vrai qui ne donne pas toujours à l’épouse l’épanouissement qu’elle attendait ou qu’elle n’attendait pas d’ailleurs, mais elle s’y retrouve tout de même assez bien par une position assez typiquement hystérique de soutien à l’époux dont elle n ’est pas sans connaitre les failles.

Ils forment en général un couple très solide, aussi indestructible que l’amour pour la mère. Une réelle union, franche, œdipienne à souhait et très enviable pour la plupart des couples.

CONCOURS DE BEAUTÉ, VOTE UTILE ET TEMPS LOGIQUE

par Gilles Chatenay

J.M. Keynes, à propos des marchés boursiers 1, a proposé l’apologue d’un « concours de beauté » singulier, dans lequel il ne s’agit pas de voter pour celui ou celle que l’on préfère, mais de dire quel(le) concurrent(e) recueillera le plus de suffrages. En somme, il est demandé à chacun de se décider en fonction de son anticipation du vote des autres. Et comme « les autres » sont dans la même situation, le concours demande de décider de ce que les autres pensent que les autres pensent, etc.

Vertige de la mise en abyme spéculaire, jeu de pair ou impair, effet hypnotique de la dimension imaginaire, angoisse du gardien de but au moment du penalty — va-t-il tirer à droite ou à gauche ? Si je pense qu’en général il préfère tirer à droite, il peut penser que je le pense, et donc…

Plus je calcule, plus croît l’incertitude – d’où, nous dit Keynes à propos des marchés boursiers, un « fétichisme de la liquidité » : les valeurs liquides ont cet avantage que je peux m’en débarrasser au plus vite au moindre nuage. Mais c’est la situation elle-même dans laquelle je dois me décider qui en devient de plus en plus liquide, et exige des décisions de plus en plus rapides, qui augmentent l’incertitude – et l’angoisse.

En France et ailleurs autour de nous, l’atmosphère politique est, de l’avis de beaucoup (et de moi-même), assez angoissante. Et cette angoisse nous pousse à entrer dans le concours de beauté appelé « vote utile », ce qui nous conduit à consommer moult sondages censés nous dire ce que « les autres » pensent voter. Et ce, même si nous sommes convaincus que les sondages ont assurément, récemment et répétitivement démontré une liquidité structurale croissante : car « les autres » lisent les sondages.

Nous pouvons être tentés de refuser de parier – mais comme les lecteurs de Pascal, nous sommes embarqués : car les autres, eux, parient et jouent – et jouent de notre calcul aussi : ils intègrent notre abstention dans leur calcul. Refuser de jouer, c’est encore jouer.

Et l’élection présidentielle française emporte un enjeu réel qui dépasse la mise du jeu : d’où une angoisse, réelle, que la logique imaginaire du miroir des sondages ne peut qu’augmenter.

Il est pourtant une autre logique collective, que Lacan a avancée (en 1945 : au sortir d’un sinistre autre réel) dans son texte « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » 2. Lacan y fait valoir, contre l’intemporalité futile des miroirs du « vote utile » qui annule le fait qu’il y a deux tours dans l’élection, que deux scansions sont nécessaires pour sortir du piège spéculaire. Un : instant de voir la couleur des autres. Deux, première motion suspensive : les autres, qui voient ma couleur, n’en concluent pas immédiatement la leur : j’en conclus la mienne, et fais un premier pas – premier acte. Trois : mais comme les autres aussi, pris dans le même raisonnement, se mettent en mouvement de concert avec moi, ils annulent les prémisses de ma première conclusion, le piège imaginaire se referme – je m’arrête. Quatre : mais les autres s’arrêtent aussi : deuxième motion suspensive, par laquelle ils signifient qu’ils sont dans le même moment logique que moi. Cinq : sortie du piège : nous tous pouvons donc conclure, et le décider en acte, en sortant.

Il y a deux tours dans l’élection présidentielle française, qui ne relèvent pas de la même logique, le second n’est décidable qu’en fonction du premier. Je le traduis ainsi : premier tour : vote pour, deuxième tour, éventuellement, vote contre.

  1. Keynes J. M., Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Bibliothèque Payot, 1969, p. 171.
  2. Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Seuil, 1966.

 

CONTRE L’ENGRENAGE IDENTITAIRE

par Clotilde Leguil

L’engrenage identitaire, c’est ce dans quoi nous sommes pris au piège en France dans le contexte actuel des élections présidentielles. C’est ce dont témoigne aussi la montée en puissance du vote Front National. C’est enfin ce contre quoi la psychanalyse lacanienne ne peut que s’inscrire en faux. Car l’engrenage identitaire va à l’encontre des Lumières et privilégie l’identité close, celle qui fait de l’appartenance à une communauté une essence qui dicterait à chacun la trajectoire de son existence. La psychanalyse ne peut que s’inscrire en faux contre ce qui relève de la croyance en un déterminisme qui ferait que notre appartenance à un groupe compterait davantage que notre désir et notre volonté. La psychanalyse conduit chacun à se détacher de ce déterminisme identitaire qui est finalement une réponse à l’angoisse. L’expression d’engrenage identitaire est celle qu’a choisi le dernier numéro du « Monde Diplomatique 1 » pour interroger ce qui de la problématique identitaire ne cesse de se refermer sur nous.

L’engrenage identitaire s’est accéléré en France suite aux attentats de janvier 2015. On pourrait considérer qu’il fait partie de ce que Frédéric Worms appelle Les Maladies chroniques de la démocratie. On l’a vu se déployer au moment où le désarroi de ceux qui vivent en France s’exprimaient lors d’un rassemblement populaire (la grande manifestation du 11 janvier 2015) dont le sens fût confisqué par l’interprétation identitariste. Le slogan « Je suis Charlie » n’était pas une affirmation d’identité mais un acte engagé en faveur de la liberté d’expression. Frédéric Worms le souligne : il y a eu un malentendu sur le sens de cet énoncé. « On a pris le “Je suis Charlie”, pour une affirmation d’identité, comme s’il s’agissait à nouveau d’affirmer une essence. (…) En réalité, dire “Je suis Charlie”, c’est dire (…) il y a du commun, il y a de l’universel. 2 » Ce « Je » n’était donc pas un « moi, je » et ne délivrait aucune identité. Il portait sur la possibilité qu’a chacun en tant que sujet de dire « non » à ce qu’il considère comme antinomique avec le commun. Il était un « dire ». C’est tout.

Cet engrenage identitaire a suivi son chemin. En deux années, il s’est comme emballé et nous avons affaire à travers le discours de Marine Le Pen à une réponse identitariste à l’angoisse. Le Front National propose une réponse identitaire au communautarisme, nous condamnant à une relation en miroir avec l’autre.

Dans son livre « Dans la tête de Marine Le Pen », Michel Eltchaninov met à jour la stratégie idéologique de Marine Le Pen qui jouerait la carte d’un nationalisme à visage humain, tout en continuant de se référer aux piliers de la pensée d’extrême-droite (la terre, le peuple, la vie, le mythe). L’usage qu’elle fait de l’identité dans le cadre de cette refonte de la langue du FN est paradoxal puisqu’elle fait du communautarisme l’ennemi de la République française et en même temps se réfère à l’identité française comme à une nature qui donnerait des droits.

Marine Le Pen défend ainsi le retour à l’identité française face aux risques déshumanisants de ce qu’elle appelle le mondialisme – et non pas la mondialisation, témoignant par là de sa tentative de faire croire en une classe qui serait aux commandes de la mondialisation –, de l’autre elle « ne défend pas la république contre l’identitarisme, mais un identitarisme – français – contre un autre, musulman 3 ». L’identitarisme est donc une défense en miroir contre un identitarisme adverse. Là est le piège dans lequel elle veut faire tomber la France. Bien qu’ayant peu lu elle-même, elle s’empare de références philosophiques et littéraires pour faire valoir sa version identitariste de la culture : Arendt, Orwell, mais aussi Chateaubriand, Camus… Michel Eltchaninov nous montre ainsi jusqu’où peut aller la dérive identitariste lorsqu’elle conduit à détourner des références culturelles pour les mettre au diapason d’un discours extrémiste.

Il existe d’autres réponses que l’identitarisme à l’angoisse suscitée par la disparition des repères que donnait la tradition. Il existe aussi d’autre réponse que l’identitariste à la pulsion de mort. Si on est attaché à l’idée d’une culture européenne, il est urgent de lutter contre cet engrenage identitaire. La psychanalyse en tant qu’expérience, offre une autre alternative au malaise engendré par le « tout quantifiable », « tout remplaçable », « tout mesurable ». Cette alternative n’est pas de l’ordre d’un repli sur son moi. Loin du repli identitaire, elle conduit chacun à délaisser l’habit de son identité factice, les fantasmes de son ego, pour retrouver son « je », sans renoncer à ce qui rend possible un monde commun. En ce sens, la psychanalyse est aussi un engagement dont la portée est politique.

  1. « Manière de voir », 152, Le Monde diplomatique, « L’engrenage identitaire, ethnicité, minorités, diversité », avril-mail 2017.
  2. Worms F., Les Maladies chroniques de la démocratie, Desclée de Brouwer, 2017, p. 196.
  3. Eltchaninov M., Dans la tête de Marine Le Pen, Solin/Actes Sud, 2017, p. 168.

 

L’IRE-HONNIE DE KIERKEGAARD

par Rodolphe Adam

Parce qu’elle est affaire d’agrégat collectif et de multitude anonyme, la politique n’était pas l’affaire de Kierkegaard. Il voyait dans la Cité les travers de la voie indistincte de la foule où chacun se cache pour éviter la vérité d’une énonciation singulière. Le social est dissolution dans la masse, la foule, forcément mensongère. La Constitution de 1848 ne lui inspira que méfiance et le communisme naissant mépris.  

Alors, pourquoi Kierkegaard ferait boussole pour notre époque ? Parce qu’il traquait ce qui empêche de parler vraiment. Son Journal de 1849 (XI A, 531) est sans appel : « Toute la communication de la vérité ; le public est devenu l’instance, les feuilles s’appellent la rédaction, les professeurs la spéculation, les pasteurs sont la médiation ; personne, personne n’ose dire Je ! Mais lorsque la première condition de la vérité est la personnalité, comment la vérité peut-elle trouver son compte à cette ventriloquerie ! Il s’agissait donc de remettre la personnalité en place. Commencer tout de suite par son propre moi quand le monde était corrompu à ne pouvoir entendre un je, c’était impossible. Ma tâche fût alors d’inventer des personnalités d’écrivain et de les faire surgir en pleine réalité de la vie pour habituer tout de même un peu les hommes à entendre parler à la première personne ». Kierkegaard dira bien avant Kojève : « Pour notre malheur, notre époque ne fabrique plus de héros ». Lacan ne manquera pas de reprendre l’idée en évoquant « l’insipidité du superman contemporain ».  

Et point de posture grandiloquente là-dedans puisque Kierkegaard paya le prix fort de risée pour s’être avancer seul – mais riche de ses pseudonymes – face aux écueils des discours modernes : d’un côté le rationalisme du savoir absolu d’un Système vide d’implication subjective, et qui fatigue la Vérité de la réduire à des preuves. Quelle flèche ironique lui aurait inspiré un philosophe devenu banquier, des journalistes obsédés par le calcul de probabilités ? De l’autre, le scandale du Christ ramené à une pratique asséchée et dispensée par des hommes d’Église devenus fonctionnaires depuis la nationalisation de la religion réformée par Christian III au XVIe siècle, et qui au final vide la Vérité de l’épreuve qui la supporte.

L’affaire Mynster en fut le détonateur. L’évêque consacré à sa mort comme un « témoin de la vérité » est dénoncé par Kierkegaard comme le parangon d’une religion qui préfère le confort et les honneurs au risque de faire pour soi-même le saut existentiel. L’écart est toujours d’actualité avec cet homme d’État qui invite à une vie catholiquement droite et aux efforts sacrificiels pour tous quand lui choisit les privilèges familiaux et les habits luxueux. 

Peut-on faire un principe politique avec Kierkegaard dont le concept central est l’Individu, autre nom du Un ? Invitait-il à s’esseuler du monde ? Du tout ! Multipliant les interpellations publiques par ses lettres, ses journaux, ses discours, ses essais, il fit tonner la voix de sa plume dans le monde pour faire entendre contre les forces nivelantes de l’universel l’irréductibilité paradoxale et souffrante du « Un-tout-seul » propre à chacun. C’était toute l’atopie de son geste qui appelait au réveil de l’existant face aux idéologies.

 

« DEAREST FRIEND OF MY HEART »

L’amitié passionnée de Charles de Montalembert et Léon Cornudet

par Deborah Gutermann-Jacquet

« Friend of my heart », tel est le nom que donnait Charles de Montalembert, le théoricien du catholicisme libéral et fondateur du parti catholique sous la Monarchie de Juillet, à son fidèle ami Léon Cornudet, qui lui rendait quant à lui du « Dearest friend of my heart ».

Complices d’une vie, c’est au collège Sainte-Barbe en 1827-1828, lorsque Montalembert a dix-sept ans, que leur relation amicale prit son caractère le plus passionné, les deux amis partageant les mêmes convictions religieuses et la même sensibilité romantique. Ne se voyant qu’en récréation, car ils n’étaient pas dans la même classe – Montalembert était en rhétorique, et Cornudet en philosophie – ils s’envoient des missives enflammées et déjouent les surveillances pour se les faire parvenir. Cornudet appelle cette correspondance « conversation sentimentale » et a conscience que pour cette raison même elle pourrait être l’objet des moqueries et des rires de leurs camarades.

« C’est donc dans tes bras que je me jette… »

Dans sa lettre du 5 juin 1827, Charles de Montalembert dresse une sorte de traité de l’amitié à l’usage de son camarade et décrit le pacte qui les unit désormais sous les auspices de la religion. Il commence par y dépeindre sa solitude, ses amitiés et amours déçues, et surtout son profond besoin d’aimer, comme de trouver, dans un ami, la possibilité d’une union parfaite où il trouve pleine consolation :

 « C’est donc dans tes bras que je me jette, cher ami ; c’est dans ton cœur que je veux me réfugier et me consoler de mes peines, qui ne sont pas peu de choses. Mais voilà que par un coup du sort, tu vas m’être enlevé dans deux mois ! Comment ferai-je l’année prochaine, maintenant qu’une douce habitude m’a enchaîné à toi ? C’est ce que je ne sais, mais j’espère en Dieu. Il nous reste la ressource des lettres (…) Dans nos lettres nous ne seront point soumis à cette contrainte perpétuelle qui nous impose un joug peut-être utile, mais bien désagréable ; nous serons vraiment tête à tête, ou plutôt cœur à cœur. Notre union sera sanctifiée par la religion ; sans elle tout est vanité et néant. Nous montrerons au monde qu’on peut être chrétiens sans être rétrogrades et servir Dieu avec la noble humilité d’hommes libres (…). Si la providence m’appelle à une vie plus agitée, plus brillante que la tienne, j’irais chercher avec toi le repos et le vrai bonheur. Nous doublerons nos jouissances, nous diminuerons nos malheurs en les partageant. Puissants et heureux, l’amitié rehaussera notre bonheur ; pauvres, haïs, méprisés, nous retrouverons un autre monde dans le cœur d’un ami ».

Cette douce intimité placée sous l’égide de Dieu et de la religion rappelle la valorisation des amitiés masculines vertueuses dans la tradition chrétienne. Son langage est cependant parasité par les codes romantiques et, de l’ami de cœur, à l’amant, la distance est difficile à évaluer.

Des historiennes comme Gabrielle Houbre ont analysé la valeur de ces lettres, « brouillons » des futures lettres d’amour à destination de la promise. Substitut obligé de l’amoureuse, l’ami de cœur n’en demeure pas moins un personnage équivoque, avec lequel on rêve de finir ses vieux jours. Le vaniteux Montalembert envisage ainsi une vie de couple où l’un – c’est-à-dire lui – aurait la gloire, là où l’autre –  Cornudet –incarnerait l’esprit du logis, autrement dit la douce compagne auprès de laquelle on se rassérène des turpitudes du monde.

Le magistère de Louis Lambert

Se hissant aux cimes, Montalembert, en retour, doute parfois cruellement de lui-même. C’est ce qu’il confie à son journal en date du 6 février 1830. Il s’y dit mécontent de sa vie, se plaint de la médiocrité de sa jeunesse comparée à celle du divin Byron et, désespéré, il ajoute : « Je ne suis pas homme, j’ai été élevé comme une petite fille ; ma volonté ne s’est jamais développée, je n’ai jamais lutté contre aucun obstacle ; j’ai toujours langui dans une dépendance efféminée, dans une servile obéissance aux misères de la vie domestique et sociale ».

Ces doutes, qui confinent presque au topos littéraire à l’époque romantique, rappellent le héros balzacien Louis Lambert, dont la beauté féminine, la chétivité, « l’exquise délicatesse », tout autant que la supériorité sont dépeints au début du récit. Lui aussi a un ami de cœur en la personne du narrateur. Inséparables et surnommés respectivement Pythagore et le Poète, on les hèle de concert, sans séparer leurs deux noms. Le couple s’illustre par sa mélancolie, par son décalage : l’un et l’autre se refusent à la vulgarité des jeux de balle, ou de la course, ils restent assis, plongés dans leur mélancolie, « comme deux amants » qui, dans leur « conjugalité », s’habituèrent « à penser ensemble, à [se] communiquer [leurs] rêveries ». Férus de la lecture des thèses de Swedenborg, Pythagore-et-le-Poète glosent sur l’amour pur, qu’ils définissent comme la « collusion de deux natures angéliques ».

L’amitié masculine, tout en jouant sur les équivoques, est celle qui conduit les âmes supérieures au génie comme au sublime, dans une dimension où la spiritualité chrétienne a une dimension essentielle. Balzac l’a chantée, et Charles de Montalembert, dans ses illustres ambitions, l’a autant révérée qu’éprouvée, y demeurant fidèle jusqu’à la fin de sa vie.

*********************

LE FORUM DU 18 AVRIL

C’EST DE 19H À 23H A LA MUTUALITÉ 24 RUE ST VICTOR PARIS 5e

On peut s’inscrire EN UN SEUL CLIC ICI 

(https://www.weezevent.com/forum-18-avril)

Paiement uniquement par carte de crédit.

Pas de paiement par chèque ou virement.

Une fois votre inscription confirmée,

il vous sera proposé d’imprimer votre billet.

Ne manquez pas de le faire, car seul ce billet avec le code barre vous donnera accès à la salle.

EN SAVOIR PLUS (http://www.causefreudienne.net/event/scalp-paris-01/)

Publié dans Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME, Just published

Intervention d’Alexandra Siarri, adjoint à la Mairie de Bordeaux

Alexandra Siarri, Adjoint à la mairie de Bordeaux, auteur du livre Bordeaux est avenir

Au forum SCALP de Bordeaux : Vivre la république, l’appel des psychanalystes face à l’extrème

Samedi 8 avril, j’étais de ceux qui ont pris la parole pour répondre à l’Appel des psychanalystes*. Je partage avec vous ce que j’ai exprimé comme point de vue à cette occasion.

Votre avis comme toujours me sera très précieux pour continuer à cheminer.

« Avant tout, je voudrais vous remercier de m’avoir invitée à participer à cet événement exceptionnel, de l’avoir organisé en si peu de temps sous forme d’un Appel face à l’extrême et au risque de dislocation majeur de notre cohésion sociale, territoriale et nationale qu’il porte en lui. Je souhaite partager avec vous des éléments de pensée tirés de mes valeurs et de mes expériences, en toute humilité. Ce que je veux dire n’est pas une vérité absolue, posée comme une fin en soi mais une invitation à débattre, à dialoguer.

Je ne suis pas coutumière des positions anti-quelque chose, encore moins contre une masse désincarnée assimilée à un corps unique sans distinction. Les citoyens qui envisagent de voter l’extrême n’ont pas tous les mêmes mobiles, ni la même conscience des conséquences de ce vote pour la société et pour eux-mêmes. Faire de l’anti revient à tendre davantage les rapports humains.

Mais je suis inquiète moi aussi de la banalisation de la présence jugée crédible de la candidate FN au second tour de l’élection présidentielle et ce dans une atonie générale (malgré notre effroi en 2002). Je m’inquiète, c’est pour cela que je me range résolument à vos côtés aujourd’hui.

Je m’exprime en mon nom : je ne suis encartée dans aucun parti politique, je ne suis ralliée à aucun candidat . Je m’exprime en tant qu’adjointe a la ville de Bordeaux, adjointe d’Alain Juppé, en charge de la cohésion sociale et territoriale  . Et d’ailleurs, ma délégation fait souvent l’objet d’intervention de l’opposition FN au Conseil Municipal.

Bordeaux est une ville profondément humaniste. L’héritage du souffle des Girondins, des 3 M, de la Nouvelle société de M Chaban Delmas, de l’action d’Alain Juppé pour une identité  heureuse, en fait une cité singulière, singulièrement apaisée et dialoguante . L’existence par exemple du conseil  » Bordeaux partage » qui consolide le dialogue entre représentants religieux, comme l’exceptionnel vivacité du tissu associatif bordelais sont deux exemples distinctifs qui expliquent que notre ville  soit à ce point attractive et davantage capable que beaucoup d’autres d’affronter l’extrême et tous les autres défis contemporains. C’est  dans cet esprit que je développe une dynamique de Pacte de cohésion sociale et territoriale qui s’articule autour de la volonté de construire des politiques publiques avec les habitants pour  permettre à tous de vivre pleinement sa citoyenneté tout en étant protégé dans ses vulnérabilités.

– Je voudrais  revenir sur les mots de votre appel. Je fais partie de ceux qui pensent que les mots et la parole politique (par delà celle des élus stricto sensu) ont une valeur immense trop dévoyée à l’heure actuelle. Je suis très heureuse du choix de vos termes.

D’abord « Vivre (la République) », et non pas seulement la penser (penser ou panser) mais la vivre à hauteur d’Hommes. Pas la conceptualiser, la caricaturer, la fantasmer mais la vivre en prenant au mot l’invitation d’Emmanuel Levinas : « Dès que le visage de l’autre apparaît, il m’oblige ».

Ensuite « la République ». Ce patrimoine le plus précieux que nous ayons, qui permet de garantir l’égalité, la liberté et la fraternité.

Enfin, « face à l’extrême ». Extrême de l’idéologie lepéniste qui pousse à la haine de l’autre, qui développe une conception inégalitaire de la République, qui fait du nationalisme l’objet unique de la cohésion, qui surfe sur l’insatisfaction populaire pour créer des boucs émissaires. Mais l’extrême pour moi c’est aussi l’extrême fragilité dans laquelle vivent de trop nombreux concitoyens, hyper-visibles ou invisibles. L’augmentation des violences, du non-recours aux droits sont deux preuves qui attestent d’un malaise grave dans notre société. Enfin, l’extrême c’est aussi l’hyper atonie dans laquelle sont plongés de trop nombreux individus qui banalisent tous les événements .

En conclusion, selon moi, la meilleure façon de répondre à l’extrême pour le neutraliser est d’éviter de tomber dans le piège qui nous est tendu de la confrontation, de la violence. Il faut au contraire être paisibles, sereins, confiants, porter haut le goût de l’autre et lutter de toutes nos forces contre l’hyper simplification, accepter la complexité du monde, dialoguer en permanence, vivre l’autre comme une chance avant tout et démontrer collectivement que c’est une réalité en n’écartant personne  . »

 

Publié dans Just published, SCALP

SCALP -« La Terre et l’Ombre » – La France et les Cinémas du Monde David Hurst, Producteur, Dublin Films

Je suis producteur de films. De films d’auteurs.

Je ne m’engage donc sur un film que si le réalisateur en est aussi l’auteur. Et je ne choisis des auteurs-réalisateurs qui s’ils expriment, avec leurs films, un point de vue singulier sur le monde qu’ils habitent. C’est la ligne éditoriale que j’essaie de dessiner pour ma société de production. Inspiré par la psychanalyse, j’éprouve, et souhaite ainsi défendre, au quotidien dans mon travail, la singularité du sujet, l’irréductibilité de l’être.

Ainsi la plupart des films que je produis, que ce soit des documentaires de création ou des films de fiction, racontent des histoires qui questionnent essentiellement la notion d’identité.

Et quand je parle d’identité, naturellement je pense plutôt à des questions de genre, de sexualité, de race et de classe. L’expression « identité nationale », elle, m’a toujours laissé perplexe. La nationalité comme critère d’identité et d’identification, notamment dans le monde connecté que nous connaissons aujourd’hui, a priori c’est un mystère.

Ceci dit, il y a quelque chose de la France qui vient imprimer ma pratique professionnelle, c’est, évidemment, la culture. « L’exception culturelle française ». Mais ce n’est pas la culture française au sens où l’entend Marine Le Pen, qui mardi soir encore au cours du « Grand débat » entre les 11 candidats, parlait des crèches dans les halls des mairies. A l’inverse, c’est une culture plurielle, nourrie par l’esprit des Lumières et par les vagues d’immigration depuis des siècles. Une culture ouverte sur la diversité, ouverte sur le monde.

Et c’est précisément cette culture là qui est reconnue à l’étranger et qui m’a fait éprouver ma nationalité française, ces dernières années, alors que je sillonne le monde entier, engagé sur de nombreuses coproductions internationales.

Il existe un dispositif de soutien, porté par le CNC (Centre National de la Cinématographie et de l’Image animée) et l’Institut Français, c’est « l’Aide au Cinémas du Monde ».

Pour ceux qui ne connaitraient pas le fonctionnement du CNC : c’est une institution publique (qui dépend du Ministère de la Culture) qui soutient et subventionne le cinéma, l’audiovisuel et les nouveaux médias, à tous les stades : écriture, développement, production, diffusion, distribution.

Le financement principal du CNC provient d’une taxe sur la billetterie des salles de cinéma. Quand vous allez voir un film au cinéma, que ce soit à l’Utopia ou au Mégarama, que ce soit pour aller voir un blockbuster américain ou un petit film d’auteur français ou étranger, 10% du prix de votre ticket de cinéma revient automatiquement au CNC.

Par la suite, les subventions du CNC sont allouées à des auteurs ou des producteurs français, à des films d’auteurs, selon, dans la majorité des cas, des processus sélectifs qui sont avant tout attentifs à la qualité artistique des projets ; en faveur, donc, de la création. Quand on sait que sur les 200 millions d’entrées annuelles au cinéma, une grande majorité d’entre elles sont pour de grosses productions commerciales américaines, on peut dire que le cinéma français est ainsi en partie financé par les majors américaines !

C’est un système extraordinaire, unique au monde, que les cinéastes du monde entier nous envie.

Parmi les aides du CNC, il y a donc cette aide dont le nom même me semble inspirant, « l’Aide aux Cinémas du Monde ». Le principe est simple : si un producteur français contractualise avec un producteur étranger, il peut solliciter une subvention pour un film dont l’auteur-réalisateur est étranger, dont la langue de tournage est étrangère et dont le tournage peut avoir lieu intégralement à l’étranger.

L’objectif de cette aide est clair, je cite : «  Les projets sont sélectionnés en fonction de leur degré d’excellence artistique, de leur capacité à présenter au public français et étranger des regards différents et des sensibilités nouvelles, et en fonction de la fragilité relative du tissu professionnel dans lequel ces œuvres s’inscrivent ».

Depuis quelques années, l’Aide aux cinémas du Monde soutient environ 40 longs-métrages d’auteurs internationaux par an, pour un montant moyen par film de 150 000 euros, et un total annuel de 6 millions d’euros. Ce sont des films qui proviennent principalement d’Amérique Latine, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Afrique.

Ce principe de soutien à un cinéma ouvert sur le monde — on l’appelle aussi des fois « cinéma sans frontière », n’en déplaise à Marine Le Pen — existe donc au niveau national, avec le CNC,  mais il existe aussi au niveau de l’Europe et des Régions.

Si nous sortions de l’Europe, nous sortirions aussi du dispositif « Eurimages », que je n’ai pas le temps de présenter aujourd’hui, mais qui participe lui aussi à la création cinématographique française lorsqu’elle est engagée, cette fois, sur des coproductions européennes.

Au niveau des Régions, qui soutiennent donc elles aussi la production cinématographique, la Région Nouvelle Aquitaine par exemple, prévoit que les producteurs aquitains puissent être soutenus, notamment :

– pour des films tournés sur le territoire avec des auteurs étrangers

– pour des films tournés à l’étranger avec des auteurs régionaux

– et même pour des films dits « déterritorialisés » c’est à dire tournés à l’étranger avec des auteurs-réalisateurs étrangers — à partir du moment où des techniciens et des prestataires régionaux sont engagés dans l’aventure.

En février 2017, lorsque les élus du Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine ont eu à se prononcer sur les nouveaux règlements d’intervention en faveur du cinéma et de l’audiovisuel, les élus FN n’ont pas votés contre — sans doute que les retombées pour le territoire, notamment en termes d’image, sont trop évidentes — mais ils se sont abstenus, dénonçant « une position idéologique » et « l’esprit soixante-huitard » de ces règlements (c’est inscrit dans le PV de la Commission Plénière des élus du 13 février 2017). Dernièrement, lors d’une autre CP, ils ont fustigé, je cite, « ces artistes débiles qui dévoient la vraie culture française ».

Vous le voyez à travers l’ensemble de ces dispositifs, la France fait ainsi preuve de générosité et de curiosité, elle participe à la création cinématographique au niveau mondial, avec, car c’est un cercle vertueux, des retombées tout à fait positives pour la création française elle-même, aussi bien en termes artistiques qu’en termes économiques.

Je peux vous dire qu’à chaque fois que je me rends dans un forum de coproduction d’un festival de cinéma à l’étranger, je suis ainsi sollicité de toute part, parce que mes collègues étrangers savent que ces dispositifs existent et que je peux potentiellement les aider.

C’est donc bien l’ouverture de la France sur le monde qui la caractérise et qui est reconnue.

Car du côté de Marine Le Pen, dans ses 144 engagements présidentiels (je suis allé consulter, hier, pour la première fois, son site Internet), c’est tout à fait différent.

Dans son programme, il y a une partie intitulée « Une France qui crée et qui rayonne ».

Dans les 10 propositions de cette partie, la logique est exactement à l’inverse de ce tout que je viens d’exposer, c’est édifiant. On ne cherche pas à soutenir les cultures des autres, on cherche, par exemple, à « renforcer le réseau des écoles françaises partout dans le monde », ou à « créer un contrat sportif de haut niveau permettant aux sportifs amateurs représentant la Nation dans les compétitions internationales de vivre dignement » — nous sommes ici dans « la France qui crée et qui rayonne » !

Evidemment, rien sur le cinéma.

Pour terminer, je peux vous parler d’un film colombien, « La Terre et l’Ombre », Caméra d’Or à Cannes en 2015, coproduit par une société française. C’est l’histoire d’une famille qui vit à côté d’une exploitation de canne à sucre. Une fois récoltés, les champs sont brulés provoquant des nuages de cendres qui retombent, ce qui finit par tuer, lentement, l’un des protagonistes du film.

Voilà comment je vois le FN ; derrière les discours édulcorés de Marine Le Pen, la promesse d’un monde sensible qui s’éteint.

 

Publié dans Just published, SCALP

Quel programme pour les femmes ? par Hélène Bonnaud

Devant le Monoprix de mon quartier, deux jeunes femmes se parlent : « Tu as regardé le débat d’hier soir à la télé ? » L’interrogée répond que non, elle n’en a pas eu le temps. L’autre reprend « oui, moi non plus, j’ai pas eu le temps. De toutes façons, je n’irai pas voter. La première demande : « Ah bon, tu ne voteras pas, moi, je ne sais pas encore pour qui je vais voter. L’autre lui dit : Et pourquoi pas pour Marine ? » Et la première lui répond : « Sur l’avortement et la famille, elle est trop rétrograde ! »

« Bien dit ! » lui ai-je lancé.

Puis, je me suis dit que ces deux femmes n’avaient peut-être tout simplement pas eu le temps de regarder la télé ce soir-là, occupées par les travaux ménagers après leur journée de travail… et j’ai été voir dans le programme de MLP ce qu’il en était de ses propositions concernant la vie des femmes.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’elles sont quasiment inexistantes ! Marine aurait laissé tomber ce thème pour lui préférer celui de la sécurité nationale ? Est-ce un choix volontaire comme si, selon elle, les acquis du féminisme devaient être maintenus ne varietur ? Il m’avait pourtant semblé l’entendre dire à plusieurs reprises que si elle ne reviendrait pas sur la loi Simone Veil de 1975, elle souhaitait cependant un déremboursement de l’avortement car il existerait suffisamment de moyens de contraception aujourd’hui. Il est sûr que quand on a soi-même eu trois enfants en 10 mois, (MLP a eu un premier enfant suivi de jumeaux nés 10 mois ½ après l’aîné) on doit trouver logique que la contraception soit davantage privilégiée… plutôt que de faire de « l’avortement de confort » son mode de contraception, nous dit-elle. Idée carrément saugrenue car, sauf en cas de troubles psychiques, les femmes ne se servent pas de l’avortement comme moyen contraceptif. Bref, ces propos ont été tenus il y a quelques années, avant l’entrée dans la campagne qui semble avoir laissé ce chapitre de côté pour lui préférer des axes plus porteurs. Cependant, récemment, une altercation avec sa nièce a fait resurgir le débat. Marine désavoue les propos de Marion Maréchal Le Pen qui a affirmé le principe d’un déremboursement de l’avortement, ne reprenant de fait que ses anciens propos.

De la même façon, elle rectifie à nouveaux frais les dires de sa nièce concernant le mariage entre couples du même sexe. Cette dernière avait amalgamé le mariage homosexuel à de la polygamie… ce que Marine avait clairement contesté.

Ses idées évolueraient-elles brusquement au moment où elle fait sa campagne présidentielle ? N’est-ce pas une façon d’apparaître désormais en phase avec son époque et d’abandonner les idées rétrogrades de son père sur le couple et la famille ?

Mais la surprise vient d’ailleurs quand on découvre sur une seule ligne la phrase qui concerne sa politique concernant le droit des femmes.

« Défendre le droit des femmes : lutter contre l’islamisme qui fait reculer leurs libertés fondamentales. »

Ah voilà un argument de haute volée concernant le droit des femmes ! Mais de quelles femmes s’agit-il ? De très peu de femmes à vrai dire puisque la plupart des femmes françaises ne sont pas encore tombées dans les mains des islamistes… Et si en effet, quelques unes subissent la loi de leurs frères les obligeant à porter le voile et à prier toute la journée, alors, oui,  nous devons les défendre. Mais avouez que ce programme sur la question des femmes est orienté d’une drôle de façon. Dès lors, cette petite note sur l’islamisation et les libertés fondamentales m’apparaît comme un résidu de sa politique générale de purification de la France, résidu symptomatique de l’appel fait à une France promue aux Français de pure nationalité, ce qui va avec sa politique d’expulsion de tous les étrangers. Cette formation réactionnelle du message « La France aux Français », outre ses relents pétainistes, ne cache t-il pas le vœu mortifère d’un désir de purification ? Cette petite phrase sur l’islamisation des femmes le démontre.

Le deuxième point touche à la création d’un PACS amélioré qui viendra remplacer le mariage pour tous, sans effet rétroactif. Chers couples homos, si vous vouliez vous marier l’année prochaine, faites le plutôt tout de suite. Le risque en effet, est que la loi Taubira permettant le mariage homosexuel, soit définitivement soustraite et vous devrez vous contenter d’un PACS.

Quant à la GPA, bien qu’elle reste interdite en France, le programme de MLP précise qu’il s’agira de maintenir l’interdiction « face aux pressions d’autorités supranationales » (sic).

Quant à la PMA, elle sera la réponse médicale aux problèmes de stérilité. Ce qui signifie qu’elle ne s’appliquera qu’aux couples hétérosexuels en mal d’enfant.

A l’heure où j’écris, MLP a enfin lâché la garde et sa lecture révisionniste de l’histoire de la France pendant la seconde guerre mondiale vient faire la une des médias. Voilà où mène la volonté de faire de la France une entité nationale pure et sans faille !

 

 

 

Publié dans Billet d'Actu, Just published

6 janvier 1941 : le discours de Roosevelt contre la barbarie nazie, par France Jaigu

Le 6 janvier 1941, Franklin Delano Roosevelt se tient devant le Congrès américain. Il vient d’être réélu pour la seconde fois et s’apprête à faire l’un des discours les plus marquants de sa carrière, celui que tous les Américains connaissent et dont ils sont encore capables de réciter les derniers paragraphes.

Roosevelt cherche, onze mois avant Pearl Harbor, à tirer le Congrès de son isolationnisme, à convaincre ses concitoyens de s’engager aux côtés du Royaume-Uni dans le conflit contre la barbarie nazie : « depuis le début de notre histoire, nous sommes engagés dans le changement, dans une révolution perpétuelle, pacifique, une révolution inexorable, tranquille, qui s’adapte au changement sans camp de concentration, ni chaux vive dans la fosse ». Aucun Américain réaliste ne saurait croire à la paix que propose un dictateur et « ceux qui renonceraient à une liberté essentielle pour acheter un peu de sécurité provisoire, ne méritent ni la liberté ni la sécurité ». C’est pourquoi Roosevelt se sent malheureusement contraint, alors qu’il accomplit son devoir constitutionnel –informer ses concitoyens sur l’état de l’Union- de sonner l’alarme : l’avenir des États-Unis, leur sécurité et la démocratie se trouvent bel et bien impliqués dans un conflit qui se déroule au-delà de leurs frontières.

Pour la petite histoire, Roosevelt aurait éprouvé quelques difficultés à conclure son discours. Les derniers paragraphes, pourtant les plus lyriques, lui seraient venus après la quatrième correction : un soir, entouré de ses collaborateurs dans son bureau à la Maison Blanche, il se lance et dicte les lignes pour lesquelles le discours est passé à la postérité. Il décrit les quatre libertés essentielles dont jouissent les Américains et qu’il faudrait garantir « everywhere in the world » à l’avenir : freedom of speech, freedom of worship, freedom from want, et freedom from fear. Inutile de traduire, tout le monde aura compris : le rappel de ces libertés essentielles est malheureusement d’actualité.

Publié dans ALERTE, Just published

ALERTE ! Je ne mange pas de ce pain là, par Damien Guyonnet

M’est revenu à l’esprit cet ancien sketch de Fernand Raynaud intitulé « Le douanier ». L’humoriste interprète ce personnage répétant sans cesse qu’il n’aime pas les étrangers parce qu’ils mangent le pain des français. Dans ce contexte, l’unique étranger du village est la proie constante des propos racistes du douanier dont les parents sont pourtant issus de l’immigration. Ne supportant plus ce climat délétère, « l’étranger » décide, avec toute sa famille, de quitter le village. Et l’humoriste de conclure, sur un ton désabusé, que depuis ce jour-là ils ne mangent plus de pain car il était boulanger ! Ainsi cet « étranger », comme il le nomme, non seulement ne mangeait pas le pain des autres mais il était celui qui nourrissait le village. Cette histoire qui dénonce le racisme invite, à l’envers, le citoyen à énoncer : je ne mange pas de ce pain-là, celui au goût amer et à l’odeur nauséabonde qui nous est proposé par nos nouveaux douaniers.

Publié dans ALERTE, Just published

Pourquoi l’exemple d’Aube dorée en Grèce devrait nous alerter, par Marina Frangiadaki

Les media grecs s’intéressent beaucoup aux élections françaises et à la montée de Marine Le Pen. Divers articles et  reportages soulignent la tentative de dédiabolisation de Le Pen et essayent d’analyser cette stratégie du front national.

Dans son texte paru récemment au Lacan Quotidien, Esthela Solano notait que si Marine Le Pen gagnait les élections françaises le Rubicon serait franchi. En Grèce, le Rubicon a déjà été franchi quand l’Aube Dorée, parti neonazi est entrée au parlement grec aux élections de 2012. Ce petit groupuscule fondé à la fin des années ’70 par des nostalgiques de la dictature des colonels entrait par des élections démocratiques au parlement avec 21 députés. Il garde depuis un pourcentage constant de 7 % aux sondages.

Après le premier choc, ils entamèrent une campagne de dédiabolisation, usant d’un discours anti austérité, contre la communauté européenne et le FMI qui feraient souffrir le peuple grec et l’auraient blessé dans sa fierté nationale. Cette dialectique de stigmatisation de l’Europe se retrouve dans le discours de M. Le Pen, créant un responsable extérieur à tous nos maux. Stigmatisant.

Avec leur style jeune, moderne, veste en cuir, crâne rasé, muscles gonflés, bottes militaires, Aube doré ont créé un style redevenu à la mode parmi une partie de la jeunesse grecque. Je me rappelle avoir eu froid dans le dos regardant un reportage à la télé grecque sur le style vestimentaire de nos hommes politiques comparant un jeune député d’Aube Dorée au Tom Cruise de film Top Gun, la forme faisant oublier le fond : le tatouage nazi sur son bras. Même la secrétaire générale du parti communiste grec avait déclaré à l’époque qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter et qu’ils allaient s’assagir une fois entrés au parlement.

Quelle démonstration de ne rien vouloir savoir face au réel en question.

Depuis, nous avons assisté à des agressions multiples et graves dans les quartiers où résident des migrants, allant jusqu’au meurtre, l’agression d’une députée communiste durant une émission télé, et même l’assassinat d’un jeune musicien grec appartenant à la mouvance antifasciste en Septembre 2013. C’était trop. Il y eu enfin des arrestations, et un procès qui s’éternise.

Il peut paraître exagéré de comparer le front national à l’Aube Dorée. D’ailleurs Marine Le Pen déclarait dans une interview en 2013 n’avoir aucun lien avec les mouvements racistes de l’Europe niant toute affinité avec Aube Dorée. Pourtant le père Le Pen déclarait au début du procès des militants d’Aube Dorée en 2015 qu’il soutenait les accusés et que les accusations n’étaient que des attaques politiques adoptant ainsi la thèse du complot.

Les députés et militants de l’Aube Dorée ont toujours montré leur admiration envers le front national et sa réussite électorale. Face au danger d’être condamnés lors du procès, ils cherchent déjà une issue pour garder une place sur la scène politique. Des membres connus d’Aube Dorée ont déjà créé un nouveau parti qu’ils gardent encore loin de projecteurs des médias.

« Peut-être que Mme Le Pen les a rejetés (Aube Dorée) mais elle parle avec moi…. Elle pourra nous aider à nos débuts et cela nous intéresse de nous unir aves les mouvements patriotiques d’Europe ».[i] déclarait un des chefs de ce nouveau parti qui s’appelle Union Populaire Patriotique Nationale ; ses initiales forment le nom LEPEN en grec.

Marina Frangiadaki

[i] Interview d’un des chefs de ce nouveau parti, Christophe Rigos, déjà accusé de double meurtre et acquitté, donné le 18/10/2015 au journal grec Real News  et rediffusé par jailgoldendawn.com un observatoire créé par une équipe pluridisciplinaire de juristes, journalistes, sociologues, militants antifascistes etc qui suit de près le parcours de l Aube Dorée et de son procès.

https://jailgoldendawn.com/2015/10/18/%ce%b5%ce%bc%cf%86%cf%8d%ce%bb%ce%b9%ce%bf%cf%82-%ce%bc%ce%b5%cf%84%ce%b1%ce%be%cf%8d-%cf%87%cf%81%cf%85%cf%83%ce%b1%cf%85%ce%b3%ce%b9%cf%84%cf%8e%ce%bd-%ce%bd%ce%ad%ce%bf-%ce%ba%cf%8c%ce%bc%ce%bc/

 

 

 

Publié dans Foreign Office, Just published

ALERTE! Une pensée pour la culture

UNE PENSÉE POUR LA CULTURE

#unepenseepourlaculture

A quelques jours du premier tour, le Palais de Tokyo se mobilise, en partenariat avec le Quotidien de l’art, et invite artistes, intellectuels, professionnels du monde de la culture et associatif, ainsi que tous les amateurs d’art à produire « une pensée pour la culture ».

Oubliée, instrumentalisée ou diabolisée, la culture est l’un des angles morts de cette campagne présidentielle. Absente de la plupart des débats, reléguée par certains à une fonction d’animation, conspuée par d’autres pour qui elle rime avec « marché de la spéculation » ou « idéologie de l’absurde », la culture, aujourd’hui en France, a besoin de tout notre soutien.

Le mépris et les méprises dont elle fait parfois l’objet ne doivent pas pour autant nous faire oublier l’extraordinaire vitalité des artistes, des metteurs en scène, des chorégraphes, des écrivains, des cinéastes ou des musiciens qui tissent chaque jour un épais maillage intellectuel et artistique, mais surtout participent depuis toujours à l’invention de notre langue commune.

A quelques jours du premier tour, ayons une pensée pour la culture.

Une pensée qui claque ou qui infuse. Un mantra, un uppercut que les détenteurs du pouvoir à venir ne pourront faire taire ou mettre à terre, qui résonnera et nous accompagnera dans les années à venir.

Envoyez dès maintenant votre pensée à : unepenseepourlaculture@palaisdetokyo.com

A partir du 3 avril, les pensées seront affichées quotidiennement dans le hall du Palais de Tokyo et consultables sur le Tumblr https://unepenseepourlaculture.tumblr.com/, en suivant le fil Twitter #unepenséepourlaculture ainsi que dans le Quotidien de l’art et dans d’autres médias.

Rendez-vous le jeudi 27 avril au Palais de Tokyo

Publié dans ALERTE, Just published

Voter contre, par Assia Gouasmi-Chikhi


le 08 Avril 2017

 L’humour, « ce don précieux et rare auquel

tout le monde n’est pas apte,

même pour le goûter »[1]

Louis

Pas plus tard que la mi-février, un événement avait fait la une dans les réseaux sociaux partageant avec cette extrême rapidité qui les caractérise, ce que le journal Le point du 15 février titrait  « Marine Le Pen : La grosse bourde d’un journal algérien »[2]. Fait surprenant, voir même amusant à en lire les commentaires sur la toile. Le journal arabophone très lu en Algérie « Al Hayat » (La vie en arabe) avait relayé une information parue le 13 février dans le journal satirique français du Gorafi : « Marine Le Pen propose d’entourer la France d’un mur payé par l’Algérie »[3], s’inspirant de l’actualité américaine et enfonçant le clou avec humour de cette phrase « De toute évidence, l’Algérie, c’est notre Mexique à nous »[4].

Ce qui m’a fait sourire le 13 a viré au jaune le 15. Échangeant avec une amie qui m’écrivais que la chose paraît tellement vraie venant de MLP, qu’on la croirait capable… Je palissais déjà en répondant que justement, le pire est qu’on s’y habitue!

Que la satire soit prise à la lettre, est une chose, nous en avons fait l’expérience et les frais avec Charlie hier, aujourd’hui et sans aucun doute encore demain. Cependant, que la haine de l’étranger en soi devienne monnaie courante est tout autre chose.

Ce même 15 février, un autre candidat à la présidentielle relance le débat sur la colonisation de l’Algérie la qualifiant de « crime contre l’humanité »[5]. Les relations tendues entre l’Algérie et la France virent souvent à de la récupération électorale en ces temps de compagne présidentielle qui ne ressemble à aucune autre en France. Disons que le crime a recouvert le mur, tant pis/tant mieux, l’avenir nous le dira.

« … il faut me rendre compte qu’en mon for intérieur la jonction entre l’hexagone et la France ne s’est pas opérée spontanément. Il faut me rendre compte de cette équation pour m’expliquer le frisson d’horreur et de dégoût que m’inspire le brandissement des emblèmes tricolores, lorsque les accompagne la vocifération d’un : « On est chez nous, on est chez nous, on est chez nous »[6].

Cette phrase prélevée du texte fort pertinent de François Leguil « Il aurait fallu un cri »[7] lu ce jour dans L’instant de voir, me touche particulièrement et me précipite à coucher ces quelques lignes, car passer du cri à l’écrit est une des solutions que je me suis trouvée.

À la veille de mes trente quatre ans, attendant mon deuxième enfant, je ne vois pas comment ne pas me sentir concernée par l’actualité, et encore plus par l’engagement des psychanalystes contre le parti de la haine, moi qui ai vécu plus de temps en Algérie qu’en France.

Aller Contre est le pli que j’ai appris à prendre depuis très très jeune pour rester vivante, libre de penser.

Comment expliquer alors le fait que je ne me suis jamais sentie aussi bien chez moi qu’en France, après vingt années passées dans un pays qui se déchire au plus haut point encore aujourd’hui ?

L’enjeu de ces présidentielles est de taille, il serait de la responsabilité de chacun de prendre la mesure de l’expression par le vote sans s’éparpiller dans ce qu’on appelle non sans lassitude  « les affaires ». L’extrême est déjà là, celui terroriste qui couvent depuis des décennies avec celui patriote.

Comment oublier ce qu’ont donner les élections législatives en Algérie en cette année 1991 ? Le FIS comme le F-haine a certes perdu jusque-là les élections mais a gagné en imposant ses idées et ses comportements et c’est en cela qu’il est plus qu’urgent de ne pas s’y habituer, en votant contre.

[1]    Freud S., L’humour, in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1986.

[2]    http://www.lepoint.fr/medias/marine-le-pen-la-grosse-bourde-d-un-journal-algerien-15-02-2017-2104855_260.php

[3]    http://www.legorafi.fr/2017/02/13/marine-le-pen-propose-dentourer-la-france-dun-mur-paye-par-lalgerie/

[4]    Ibid.

[5]    http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/02/18/colonisation-propos-maladroits-debat-utile_5081751_3232.html

[6]    Leguil F. « Il aurait fallu un cri », In. L’instant de voir : https://scalpsite.wordpress.com/2017/04/08/journal-extime-7-de-jam/

[7]    Ibid.

Publié dans Just published

SCALP CHOISY -LE FN SERA-T-IL L’ACTE MANQUE DES PARTISANS DE LA DEMOCRATIE ? par Anaëlle Lebovits-Quenehen

La somme des électeurs qui se disent défavorables au FN est supérieure à la somme de ceux qui lui sont favorables. Et parmi eux beaucoup se très opposés aux valeurs qu’il promeut. Comment comprendre dès lors que les électeurs qui affichent une farouche hostilité aux valeurs du FN la laissent peut-être passer en ne lui faisant pas le barrage qui s’impose ? Telle est la question.

Car Marine Le Pen est aux portes du pouvoir, déjà assurée d’être au second tour de la prochaine présidentielle – ce qui à soi seul est terrifiant quoi que l’on finisse par l’intégrer. Elle est en outre soutenue par un abstentionnisme qui atteint des records. Durant ce temps, nos concitoyens indécis représentent plus de 40% des électeurs. Dans le lot, encore des votes ou des abstentions qui favoriseront le Front National – c’est plus que probable. Bref, l’heure est grave, comme on le sait, mais le sait-on jamais assez ?

La logique qui préside à l’acte manqué, tel que Freud le découvre en inventant la psychanalyse semble un recours pour tâcher d’éclairer ce qui est  en jeu dans cette élection. Et l’acte manqué est toujours réussi, Freud y insiste. Lacan considérait dans cette veine les bonnes intentions comme des catins. Seuls les actes et leurs conséquences entrent en ligne de compte dans la perspective analytique qui accueille l’acte manqué et le croit digne d’être interprété. Tâchons donc d’interpréter a priori un vote anti Le Pen qui raterait sa cible et en favoriserait l’avènement à son corps défendant. Et allons pour ce faire aux conséquences d’un tel acte – car là est le sens véritable et néanmoins ignoré de l’acte manqué.

Quelles conséquences aurait l’acte manqué qui verrait Marine Le Pen accéder au pouvoir dans les semaines qui viennent ?

On entend çà et là parler de Résistance. Certains en rêvent – mais quand on rêve, on dort. Ils rêvent de ressusciter l’épopée glorieuse de la France Libre et du Maquis. L’avènement de Marine Le Pen au pouvoir en serait l’occasion. « Résistance ! Résistance ! », criait-on il y a peu dans les rues de Paris. La résistance arme à la main appelle le Front National quand il suffirait qu’elle lui fasse un barrage par les urnes pour ne pas avoir à lui résister dans un climat guerrier, et continuer par d’autres voies, démocratiques celles-ci, les résistances qui s’imposent – car elles s’imposent.

D’autres, plus téméraires, veulent la Révolution. Du moins en rêvent-ils, mais quand on rêve, on dort. Le chaos promis par l’avènement de Marine Le Pen l’assurerait à tout coup. Ce n’est plus la révolution aux fins de la dictature, comme chez Marx, mais la dictature aux fins la révolution. L’idéal révolutionnaire se renouvelle, en chiasme, et dialectiquement.

D’autres, plus réactionnaires, rêvent d’un monde où hommes et femmes n’aient qu’un seul destin possible : se marier pour avoir beaucoup d’enfants, comme en ces temps bénis où un homme était un homme, une femme était une femme, et où tout le monde savait ce qu’ils avaient à faire ensemble. Ce sont là les extraordinaires soutiens de François Fillon (et de la branche MarionMaréchalLePeniste du FN), et dont la structuration en mouvement politique date des manifestations contre le mariage pour tous. Cette foule et ses valeurs incarnées descendent aujourd’hui massivement dans la rue dès qu’elles en trouvent l’occasion pour dire son ras-le-bol de ce monde où tout fout le camp. Elle aussi rêve d’un passé glorieux – mais quand on rêve, on dort.

Résistance, Révolution, Réaction, voilà au nom de quelles valeurs, une partie de l’électorat pourtant opposés au valeurs du Front National pourrait néanmoins en faire le jeu à son insu. Bien d’autres de nos concitoyens rêvent à bien d’autres choses et dorment ce faisant. Ils rêvent tant et si bien qu’ils ne transigeront pas. Sur ce point au moins, ils sont d’accord : la décadence de la politique Française à laquelle nous assistons appelle l’expression ce qu’il nous reste de noble et de beau en ce bas monde (encore) démocratique : nos idées et notre libre arbitre doivent s’exprimer dans un prochain vote (ou par son absence), et tant pis si elle passe. Mais elle ne passera pas.

Un autre électorat fait face à celui-ci. Cet électorat résisterait peut-être, mais il n’en rêve pas. Il quitterait peut-être la France, mais il n’en rêve pas davantage. Il transigera et votera sans en rêver au premier tour pour le candidat le mieux à même de faire barrage à Marine Le Pen au second.

Car il faut imaginer le FN au pouvoir :

L’un des piliers de l’état de droit est la justice, cette justice qui si elle est rendue par des hommes – et peut donc se faire injuste de ce fait – existe néanmoins qui fait limite aux débordements de jouissance obscure de la plupart de nos concitoyens. Cette justice, il est essentiel qu’elle bénéficie d’une parfaite indépendance qui lui est assurée par la séparation des pouvoirs. Imaginons-en le sort si Marine Le Pen était élue, quand alors qu’elle n’est encore que candidate à la présidentielle, elle met dores et déjà en garde les juges qui se penchent de près sur ses affaires.

Imaginons à présent les historiens baignant dans une ambiance révisionniste et négationniste, contraints pour les plus carriéristes d’entre eux de réécrire l’histoire, justifiant la thèse napoléonienne selon laquelle « l’histoire est écrite par les vainqueurs ». Imaginons les autres n’ayant d’autres choix que de démissionner. Que deviendrait l’histoire de France sans contre-récit possible du roman national que certains historiens – ou prétendus tels – nous servent déjà, dans un discours identitaire sur la France des clochers, de Jeanne d’Arc et du camembert ? Un discours qui n’aura plus pour visée que la division et l’exclusion, faisant de l’histoire une prison faites pour nous priver d’avenir.

Imaginons aussi un peu les artistes subversifs – tous le sont à des degrés divers, les vrais en tout cas – ayant à produire leurs œuvres clandestinement dans une France où « le beau et le bien fait », comme s’exprime Marine Le Pen, deviendrait le critère d’une esthétique plus que douteuse. Imaginons ces artistes qui font la noblesse de la France, méprisés et piétinés par le ministère de la culture made in FN.

Imaginons encore ces journalistes qui n’ont pas assez bien accueilli Marine Le Pen sur leur plateau ou dans leur studio, ou pire, ceux qui l’ont combattue de leurs diatribes. Tous au chômage pour commencer, privés des moyens de leur subsistance, ce qui n’est pas rien. Mais est-ce le plus grave ? Quand Donald Trump charge les médias, les journalistes ayant osé s’opposer à Vladimir Poutine l’ont payé de leur vie – paix à l’âme d’Anna Politovskaïa. Et Marine Le Pen, on ne peut plus l’ignorer, a trouvé son maitre en la personne du président de toutes les Russies. Le rencontrant il y a peu, elle apparaissait, elle si fière et sûre d’elle par ailleurs, pour la première fois peut-être intimidée sous le regard du grand homme.

« Les juges, les artistes, les journalistes, les historiens : les dominants en somme. Les dominants s’adressent aux dominants », murmure la voix mariniste à l’oreille des Français qui ont trop bien intégré sa rhétorique infâme.

Alors, imaginons encore, comme Jacques-Alain Miller le suggère dans Le Monde du 12 mars dernier, un régime policier. Imaginons, oui, que les forces de l’ordre ne soient plus respectueuses de l’Etat de droit (et comment le serait-elle si l’exécutif qui fait leur hiérarchie n’adhère plus à ses valeurs ?). Imaginons nos concitoyens typés, au sang et aux patronymes impurs, déambulant dans cette atmosphère. Combien de Malik Oussekine, d’Adama ou de Théo ? Et combien de Français quitteraient alors la France pour répondre à ces dérapages ou les anticiper ?

Imaginons enfin le temps que durerait cet enfer quand on sait que c’est le propre des régimes d’extrême droite que de chercher, dés après être arrivés au pouvoir, à s’assurer d’y rester le plus longtemps possible pour réaliser leur prodigieux programme d’assainissement des mœurs et de relève du pays.

Est-ce là bien le risque que nous voulons prendre ?

Ce que nous saurons a posteriori de l’acte auquel nous sommes appelés les 23 avril et 7 mai prochains – s’il est manqué ou réussi – ce pourrait bien être un régime qui porte férocement et définitivement atteinte à la liberté qui nous l’indique le 7 mai au soir. Et si nous en réchappons en 2017, 2022 est à l’horizon. Il y a urgence à savoir si l’on veut oui ou non empêcher le Front National d’accéder aux pouvoirs exécutif et législatif pour les années à venir, ou si l’on prend le risque d’un matin brun où les rêves politiques de nos concitoyens tourneraient au cauchemar. N’avons nous pas mieux à faire dans les prochains mois, dans les prochaines années ?

N’est-il pas préférable d’user de ce temps qu’il nous reste à vivre en France, dans cette France des Lumières ternies par l’actuelle montée du Front National, mais qu’un jour nouveau éclaire aussi sous la menace, n’est-il pas préférable d’user de ce temps pour courir vers un risque plus grand que celui d’un passé idéalisé – car « on ne descend pas deux fois dans le même fleuve » Héraclite dixit ? N’est-il pas préférable d’user de ce temps qu’il nous reste pour opposer encore à l’identité nationale, la non-coïncidence avec soi-même qui affecte l’être parlant et en fait aussi, à l’occasion, la grandeur ? Car c’est là le propre des Lumières françaises que d’accueillir la singularité au sein d’un universel qui, s’il n’en n’assure pas la promotion, du moins ne lui fait pas obstacle.

S’il leur faudra encore un effort pour faire vivre la démocratie, les Français ont toujours, à l’heure qu’il est, le choix de l’audace

Publié dans Just published, SCALP

SCALP Nantes -De l’idéal démocratique au désir de démocratie : entretien avec Florent Guénard

SCALP Nantes lundi 3 Avril 2017

De l’idéal démocratique au désir de démocratie

Florent Guénard est philosophe, maître de conférences à l’Université de Nantes, directeur de la rédaction de la revue La vie des idées (laviedesidées.fr). Invité du Forum SCALP de Nantes pour ces travaux sur la démocratie, il nous dévoile quelques pistes de sa réflexion pour comprendre les enjeux de la démocratie actuelle et du désir qu’elle devrait susciter. Extraits.

Fouzia Taouzari : Dans votre livre La Démocratie universelle. Philosophie d’un modèle politique, vous explorez la question de la démocratie et de son avènement comme un idéal et vous terminez votre livre sur le désir de démocratie : en quoi votre élaboration peut-elle nous aider à comprendre l’éventualité réelle d’une élection du FN ?

Florent Guénard : Je me suis interrogé dans ce livre à la dévitalisation de la démocratie. On a fait de la démocratie un modèle dont on avait des raisons de penser qu’il allait s’étendre, qu’il allait gagner. J’ai rencontré à travers cette question de la démocratisation, la question du désir de démocratie. Ce désir de démocratie, il est très difficile de lui donner un contenu. On peut le nommer, on sait que ça existe mais c’est très difficile de dire ce qu’il y a derrière ce désir de démocratie. La plupart de temps, on considère qu’il y a désir de démocratie parce qu’il y a un désir de liberté. Mais le désir de liberté est très difficile à comprendre. On sait qu’on peut renoncer à sa liberté pour un peu plus de confort matériel, pour un peu plus de sentiment de sécurité. Le système de surveillance généralisé ne semble pas plus que ça choquer les masses. Il ne peut pas y avoir de démocratie sans désir de démocratie. Mais je ne peux pas nommer ni donner un contenu à ce désir de démocratie, si je m’en tiens aux critères les plus courants qui ont été utilisés dans la théorie politique pour essayer de fonder, légitimer ce régime.

Du coup, j’ai fait un pas de côté. Je me suis dit qu’il y a des gens qui savent ce que c’est que le désir de démocratie – non pas parce qu’ils l’auraient théorisé ou trouvé dans les livres – mais parce qu’ils en sont l’expression vivante. Ce désir les pousse à aller dans la rue, affronter des balles, s’exposer face à un appareil d’Etat. C’est pourquoi je me suis intéressé aux dernières expériences démocratiques.

La démocratie commence toujours par une révolution pour laquelle nous sommes prêt à exposer notre vie. Les acteurs de la révolution tunisienne – exemple récent d’une révolution démocratique – ont pu exprimer leurs motivations, leurs désirs. Ainsi, j’inverse la perspective, et au lieu de me placer du point de vue des théoriciens – qui vont dire : une démocratie c’est cela, on fixe un modèle et on voit comment celui-ci s’incarne et comment celui-ci peut se répandre. Plutôt que de prendre cette perspective, je pars du désir lui-même. Que disaient les « opposants » tunisiens ? Les opposants ce n’est pas un tout mais un grand nombre d’individus qui s’agrègent les uns aux autres pour former un ensemble. La révolte a commencé lorsqu’un marchand s’est immolé sur la place publique. Cette révolution, c’est d’abord une révolte sociale. Nous avons sous les yeux une révolution comme désir commun. C’est quelque chose qui est transversal. Comment peut-elle produire une révolution à partir des révoltes sociales, à travers leurs singularités ?… Ce que j’ai trouvé très intéressant, c’est que tout cela s’est réuni derrière le mot de démocratie. Ce mot démocratie porte un ensemble de significations et c’est ce mot démocratie qu’ils ont investi en disant : la démocratie, c’est la dignité. C’est-à-dire que j’attends de la sphère publique de la considération, une considération égale, autant que celle à laquelle mon voisin a droit. Ça veut dire aussi liberté, égalité ; liberté d’aller dans la rue, de manifester, d’exprimer son opinion etc. Le désir se produit par le langage.

Qu’est ce qu’on appelle démocratie en France aujourd’hui ? Vous demandez à n’importe qui ce qu’est la démocratie, on vous répondra : des élections libres et compétitives. La démocratie est ainsi définie comme un régime où on consent, où on donne son avis. Est-ce que cela suffit de définir la démocratie de cette manière ? Si ce n’est que cela, alors elle n’est pas désirable, au sens où nous sommes prêts à considérer que nous pouvons sacrifier quelque chose pour qu’elle existe. Pour la rendre désirable, il faut reconfigurer la démocratie. Cela suppose de réinvestir l’idée démocratique. La démocratie n’est pas seulement un ensemble d’institutions, un mode d’organisation politique qui permet, plus ou moins, que coexistent nos conceptions privées du bonheur, elle est un bien en elle-même, car elle porte en elle des valeurs de justice sociale, de dignité, etc. Je ne fais que suivre ce que les Tunisiens et tous ceux qui sont prêts à s’exposer pour un changement de régime, nous disent !

(Retranscription : Fouzia Taouzari)

 

Publié dans Just published, SCALP

Pour mémoire. De l’utilité du front républicain, par Deborah Gutermann-Jacquet

Outre les critiques qui touchent le vote utile, certaines visent directement le Front républicain. On le dit usé, et on pointe sa perte de sens. Pourtant, la République s’est fondée sur un consensus minimum et s’inscrit d’abord dans une binarité de principes qui assurent son socle. Ensuite, elle produit des nuances de partis, de projets, de visées. Mais au préalable, elle doit d’abord ériger une bannière commune, qui fait barrière à ses détracteurs. A défaut d’un tel rassemblement, la Troisième République fut d’abord l’antichambre des prétentions monarchistes. Un symbole : ses deux premiers présidents, Adolphe Thiers puis le comte de Mac Mahon, étaient respectivement orléaniste et légitimiste. L’affaire Dreyfus donnera l’occasion de créer un clivage majeur, prompt à dessiner, au-delà de la division droite-gauche, le contour des valeurs de la République. Du côté de ceux qui les défendent, la communauté ne peut se fonder sur l’exclusion de l’Autre et sur la haine. Tous ceux qui veulent au contraire fonder négativement la communauté vont à l’encontre de ce consensus républicain historique. C’est pourquoi, à chaque fois que ressurgit ce spectre, il est nécessaire de refonder le pacte, et d’en éprouver autant la force que l’essence, au-delà du sens.

, par

Publié dans ALERTE, Just published

JOURNAL EXTIME de JAM (8)

LE JOURNAL EXTIME DE JACQUES-ALAIN MILLER

HUITIÈME LIVRAISON

LUNDI 10 AVRIL, 16:30

Partant au Forum de Strasbourg, je donne ici deux textes reçus aujourd’hui, du Dr Deffieux et de Mme Gutermann-Jacquet. J’y ajoute un extrait du Séminaire VI de Lacan pour un commentaire ultérieur.

 POUR VIVRE HEUREUX VIVONS CACHÉS

par Jean-Pierre Deffieux

Au cours des cinquante dernières années, dans la plupart de nos sociétés occidentales, la libéralisation juridique, morale, intellectuelle de l’orientation homosexuelle du désir a été majeure. J’ai eu envie, sans entrer dans la caricature, de distinguer dans les trois dernières générations des 60, 40 et 20 ans, les traits les plus visibles de la façon dont les homosexuels ont vécu et vivent avec leurs désirs.                                                                              

Je commencerai par le prototype des années 80. Je le choisis comme venant  de province, d’un milieu bourgeois, catholique, traditionnel, bien élevé, une sorte de François Mauriac.  Le jeune homme des années 80 a entre 18 et 20 ans, et des désirs inavouables le submergent. La société du coin est fermée, les copains sont sportifs et se moquent gentiment de ce garçon qui s’enferme dans ses livres et qui ne drague pas ostensiblement les jeunes filles.

La lutte intérieure est terrible, le jeune homme est seul, il ne dit rien à personne de sa souffrance, et bien sûr certainement pas à ses parents. Le voilà qui construit peu à peu à la force de son énergie un système de défense en béton. Il fait fi de ses désirs, il les enferme, il les refoule, il les renie….et il entre, contraint, dans le moule de la normalité. Il choisit une jeune fille amoureuse, prête à tout pour lui, il l’épouse et lui fait beaucoup d’enfants (il est bien connu que plus on a d’enfant plus on est normal).

L’épouse est délaissée, si ce n’est que les apparences sont sauves  dans les diners en ville, et le père est respecté.

Mais la culpabilité inconsciente domine, ravage. Le renoncement au désir, on le sait, est dur à porter et n’est pas sans conséquences. L’homme veut être impeccable. Et je ne peux me priver de rappeler cette vieille réclame bien connue et ici de circonstance :

« Omo qui rend le blanc plus blanc »

« Omo est là, la saleté s’en va »

Elle s’en va et elle revient, comme dit la chanson. Elle revient de façon détournée sous les formes diverses  de la faute : la tromperie, la malhonnêteté, voire la trahison. L’homme fautif de son refus du désir trouve une issue dans la faute sociale qu’il cache comme il peut, ne lâchant pour rien au monde la voie de la respectabilité. Mais il ne suffit pas de se dire honnête pour parvenir à l’être. Il y a en nous des démons qui nous dominent.

Et pendant ce temps la femme discrète trinque, subit les coups, se dessèche de l’absence d’amour. Pour certains, c’est toute une vie comme cela, terrible, à planquer par tous les moyens le moindre signe ostensible. Pour d’autres, il y a quelques incartades, quelques rencontres furtives, voire un amour caché et coupable, vécu dans le plus grand secret.

J’insiste dans cette génération des 60 ans, sur la place du désir homosexuel fautif, qu’on ne peut pas ne pas payer et ne pas faire payer. Faire payer cette faute à l’Autre, au sens des biens matériels et risquer de s’y faire prendre.

Ces hommes sont souvent étonnamment contre toute dépénalisation de l’homosexualité, contre le PACS et encore plus contre le mariage pour tous. C’est en tout cas, ce qu’ils soutiennent pour ne pas prendre le moindre risque d’être démasqués.

La dépénalisation de l’homosexualité en 1982, en France, a certainement eu des conséquences en partie inaperçues, pour la société et pour les intéressés qui ont peu à peu modifié profondément leur style de vie .

Entre 1970 et 1980, aux États-Unis, en France et ailleurs, les homosexuels sont sortis du ghetto et ont exigé la reconnaissance de leur choix. Ils ont davantage assumé leur orientation et n’ont plus renoncé à la vivre. Ce fut la grande époque de la bissexualité, manière de s’arranger de l’homosexualité différemment des générations précédentes.

On a pu, par exemple, aimer une femme et assumer ses désirs pour des hommes ou l’inverse, ou les deux. Et même si l’on a voulu rester discret pour des raisons liées à sa profession, on a mené sa vie sans renier ses désirs. On s’en est arrangé avec le sourire. Les conséquences en ont été plus légères, c’était l’époque du compromis plus ou moins discret.

Aujourd’hui en ce début du XXIe siècle, la liberté est encore plus grande. On s’accorde le temps de choisir, le droit d’osciller, d’aller de l’un à l’autre sexe et on ne s’en cache plus.

Quel étudiant de nos jours n’a pas fait son coming out ? Lequel n’a pas déclaré à ses parents et à sa famille son choix de vie ?

La notion de normalité sexuée peu à peu s’éloigne. On est comme on est ! Malheureusement, ce n’est encore pas le cas dans beaucoup de parties du monde.

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES AMITIÉS PARTICULIÈRES

par Deborah Gutermann-Jacquet

Homosocialité, homosexualité, passions électives, amitiés particulières et plus – si affinités, en somme – telles sont les dénominations variées à partir desquelles peut s’approcher le lien de mâle à mâle.

Derrière l’oubli

Ce lien subtil, qui va de l’amitié chaste à la passion charnelle – entre hommes – fut ainsi progressivement oublié, avant que d’être décrié par l’imposition d’une culture hétérosexuelle balisant les contours fermes d’une masculinité et d’une féminité normées, conçues dans un strict rapport d’opposition. Le XIXe siècle a joué dans cette transformation un rôle charnière. Lui qui voulait rendre hommage à la grandeur de l’Empire en glorifiant le guerrier s’est vu imposer par la paix, le triste modèle de l’époux. Le sort de ce dernier, hélas aussi peu enviable qu’héroïsable, alimenta à son insu le culte de figures plus transgressives.

Nobles amants, valeureux compagnons 

Ainsi, si engoncé et bourgeois que le siècle de Napoléon pût être, il a lui-même valorisé le modèle hérité de la Grèce antique, celui qui voyait l’éraste et l’éromène constituer un couple idéal, là où la femme n’était qu’un pis aller, une faute de goût nécessaire à la reproduction. Les plaisirs étaient ailleurs, éprouvés dans une homosocialité qui a pris des formes variées : du compagnonnage guerrier antique, aux chansons de geste médiévales qui exaltaient l’amitié passionnée et virile des chevaliers – n’allant cependant pas jusqu’à l’union charnelle. La non-mixité favorisait cet entre-soi précieux, où l’érotique se subsumait dans la culture, les lettres et l’art de bien dire. Un art qui s’est confondu, à l’époque romantique, avec celui de bien se dire, ou se raconter, à l’ami.

Mélange des genres

Le Romantisme opère le mariage des valeurs bourgeoises avec, pêle-mêle, l’idéal antique, l’idéal chrétien et les résidus du libertinage. Il en ressort une certaine confusion, où les amitiés masculines sont vantées dans les lettres, autorisées au collège, puis reniées à l’âge d’homme. Le bon goût y reste cependant attaché, ce qui ne sera plus le cas dans les modèles fin de siècle, dont Proust atteste en faisant assister le lecteur à la grandeur, puis à la décadence et à la chute du baron de Charlus. Un Charlus si noble, virant déjà au ridicule dans Sodome et Gomorrhe, pour incarner finalement dans Le Temps retrouvé la figure dégradée du vice. Ici s’enracine peut-être ce retournement du regard porté sur les amours masculines : de l’idéal à la valorisation ambivalente, jusqu’à la fascination obscène.

Les amis de cœur

Nous sommes loin d’Hölderlin qui, en 1799, mettait dans la bouche de son Hypérion ces mots, adressés à son compagnon d’armes, Alabanda : « J’avais connu auprès de lui un inexprimable bonheur ; de ses étreintes où je perdais cœur, je m’étais souvent réveillé invulnérable, son feu m’avait réveillé et trempé comme de l’acier ». Hölderlin fait référence au bataillon sacré d’Epaminondas, cette armée rendue invincible par les paires d’amants qui la composent et se protègent mutuellement, rivalisant de bravoure dans un climat d’émulation passionné. L’équivoque de la relation amicale /amoureuse d’Hypérion et Alabanda est soulignée à plusieurs reprises, notamment lorsque le premier s’exclame : « Ce sont nos fiançailles, plaisantai-je, rien d’étonnant que nous nous croyions en Arcadie ! ». Tout le bouleversement de l’époque s’éprouve dans le plaisantai-je. Une formule de prévention qui marque la transformation de la communion charnelle en communion des âmes. Ainsi, le compagnon d’armes amoureux devient-il, dans ce premier XIXe siècle, l’ami de cœur. Un ami de cœur qu’Hölderlin avait lui-même en la personne de Neuffer et que les collégiens de son époque ont également eu pour combler la solitude de leur pensionnat. 

L’intimité des dortoirs, dont les pages des journaux intimes et les correspondances effrénées font trace, permettront de poursuivre l’étude de ce lien électif et ses transformations à l’âge d’homme.

 LACAN

Si vous me le permettez, je terminerai sur une remarque qui introduit la place à laquelle nous devons nous situer, nous analystes, par rapport au désir.

Ça n’ira pas, en effet, si nous ne savons pas nous faire une certaine conception cohérente de notre fonction par rapport aux normes sociales.

Ces normes sociales, s’il est une expérience qui doive nous apprendre combien elles sont problématiques, combien elles doivent être interrogées, combien leur détermination se situe ailleurs que dans leur fonction d’adaptation, c’est bien celle de l’analyste.

Dans cette expérience du sujet logique qui est la nôtre, une dimension se découvre à nous, qui est toujours latente, mais aussi toujours présente, sous toute relation intersubjective. Cette dimension, celle du désir, se trouve dans un rapport d’interaction, d’échange, avec tout ce qui, de là, se cristallise dans la structure sociale. Si nous savons en tenir compte, nous devons arriver à peu près à la conception suivante.

Ce que je désigne par le mot de culture – mot auquel je tiens fort peu, et même pas du tout – c’est une certaine histoire du sujet dans son rapport au logos. Assurément, cette instance, le rapport au logos, a pu rester masquée au cours du temps, et, à l’époque où nous vivons, il est difficile de ne pas voir quelle béance il représente, à quelle distance il se situe, par rapport à une certaine inertie sociale. C’est pour cette raison que le freudisme existe à notre époque.

Quelque chose de ce que nous appelons culture passe dans la société. Le rapport entre les deux, nous pouvons provisoirement le définir comme un rapport d’entropie, pour autant que ce qui passe de la culture dans la société inclut toujours quelque fonction de désagrégation.

Ce qui se présente dans la société comme la culture – et qui est donc entré, à des titres divers, dans un certain nombre de conditions stables, elles aussi latentes, qui déterminent les circuits des échanges à l’intérieur du troupeau – y instaure un mouvement, une dialectique, qui y laisse ouverte la même béance que celle à l’intérieur de laquelle nous situons la fonction du désir. C’est en ce sens que nous pouvons poser que ce qui se produit comme perversion reflète, au niveau du sujet logique, la protestation contre ce que le sujet subit au niveau de l’identification, en tant que celle-ci est le rapport qui instaure et ordonne les normes de la stabilisation sociale des différentes fonctions.

Ici, nous ne pouvons pas ne pas voir ce qui rapproche toute structure semblable à celle de la perversion de ce que Freud énonce dans son article Névrose et psychose dans les termes suivants.

 Il est possible au moi, dit-il, d’éviter la rupture d’aucun côté de ce qui se propose à ce moment-là alors à lui comme conflit, comme distension, pour autant qu’il laisse tomber toute revendication à sa propre unité, et qu’éventuellement il se schize, et se sépare. Freud nous donne alors l’un de ces aperçus qui rendent toujours ses textes spécialement illuminants, au regard des textes plus communs de la littérature à laquelle nous avons affaire dans l’analyse. C’est ainsi que nous pouvons nous apercevoir de la parenté qu’il y a entre les perversions, en tant qu’elles nous évitent une répression, et tous les Inkonsequenzen, Verschrobenheiten und Narrheiten der Menschen.

Il vise précisément, de la façon la plus claire, tout ce qui se présente dans le contexte social comme paradoxe, inconséquence, forme confusionnelle, et forme de folie. Le Narr, c’est le fou, dans le texte de la vie sociale la plus commune et la plus ordinaire.

Nous pourrions dire en somme que quelque chose s’instaure comme un circuit tournant entre, d’une part, le conformisme, ou les formes socialement conformes, de l’activité dite culturelle – l’expression devient ici excellente pour définir tout ce qui de la culture se monnaie et s’aliène dans la société – et, d’autre part, la perversion, pour autant qu’elle représente au niveau du sujet logique, et par une série de dégradés, la protestation qui, au regard de la conformisation, s’élève dans la dimension du désir, en tant que le désir est rapport du sujet à son être.

C’est ici que s’inscrit cette fameuse sublimation dont nous commencerons peut-être à parler l’année prochaine. À la vérité, rien ne justifie mieux tout ce que je suis en train d’essayer d’avancer devant vous, que la notion que Freud a apportée sous le nom de sublimation.

Qu’est-ce que la sublimation, en effet ? Qu’est-ce qu’elle peut être, si nous pouvons la définir avec Freud comme une activité sexuelle en tant qu’elle est désexualisée ? Comment pouvons-nous même la concevoir ? – alors qu’il ne s’agit plus là ni de source, ni de direction de la tendance, ni d’objet, mais de la nature même de ce que l’on appelle en l’occasion l’énergie intéressée.

Il vous suffira, je pense, de lire l’article de Glover dans l’International Journal of Psycho-analysis où il aborde avec les soucis critiques qui sont les siens la notion de sublimation, pour saisir à quel point celle-ci est problématique. Elle le reste, à moins de définir la sublimation comme la forme même dans laquelle se coule le désir. Ce que l’on vous indique en effet dans Freud, c’est justement que cette forme peut se vider de la pulsion sexuelle – ou, plus exactement, que la pulsion elle-même, loin de se confondre avec la substance de la relation sexuelle, est cette forme même. Autrement dit, fondamentalement, la pulsion peut se réduire au pur jeu du signifiant. Et c’est ainsi que nous pouvons aussi définir la sublimation.

La sublimation, comme je l’ai écrit quelque part, est ce par quoi peuvent s’équivaloir le désir et la lettre. Ici – en un point aussi paradoxal que l’est la perversion, entendue sous sa forme la plus générale comme  ce qui, dans l’être humain, résiste à toute normalisation –  nous pouvons voir se produire ce discours, cette apparente élaboration à vide que nous appelons sublimation, et qui, dans sa nature comme dans ses produits, est distinct de la valorisation sociale qu’on lui donnera ultérieurement. Les difficultés qu’il y a à coller au terme de sublimation la notion de valeur sociale sont particulièrement bien mises en valeur dans l’article de Glover dont je vous parle.

 La sublimation se place comme telle au niveau du sujet logique, là où s’instaure et se déroule  tout ce qui est,  à proprement parler, travail créateur dans l’ordre du logos. De là, viennent plus ou moins s’insérer dans la société, plus ou moins trouver leur place au niveau social, les activités culturelles, avec toutes les incidences et tous les risques qu’elles comportent, jusques et y compris le remaniement des conformismes instaurés, voire leur éclatement.

Pour situer dans son plan propre, son plan animateur, ce dont il s’agit concernant le désir, nous pourrions, au moins provisoirement,  pointer le circuit fermé que constitueraient ces quatre termes du graphe – d, (S/×a), S(A/), et (S/×D).

Le problème sur lequel nous débouchons ici est le même que celui sur lequel je vous ai laissés la dernière année, dans mon rapport sur La direction de la cure  au Congrès de Royaumont.

Le désir du sujet, en tant que désir du désir, ouvre sur la coupure, sur l’être pur, manifesté A/ sous la forme de manque. En fin de compte, à quel désir le sujet va-t-il s’affronter dans l’analyse, si ce n’est au désir de l’analyste ? C’est précisément pour cette raison qu’il est tellement nécessaire que nous maintenions devant nous cette dimension sur la fonction du désir.

L’analyse n’est pas une simple reconstitution du passé, l’analyse n’est pas non plus une réduction à des normes préformées, l’analyse n’est pas un éthos. Si je devais la comparer à quelque chose, ce serait à un récit qui serait lui-même le lieu de la rencontre dont il s’agit dans le récit.

Le problème de l’analyse réside dans la situation paradoxale où se trouve le désir de l’Autre que le sujet a à rencontrer, notre désir, qui n’est que trop présent dans ce que le sujet suppose que nous lui demandons. En effet, le désir de l’Autre qu’est pour nous le désir du sujet, nous ne devons pas le guider vers notre désir, mais vers un autre. Nous mûrissons le désir du sujet pour un autre que nous. Nous nous trouvons dans la position paradoxale d’être les entremetteurs du désir, ou ses accoucheurs, ceux qui président à son avènement.

Comment tenir pareille position ? Elle ne peut assurément être tenue que par le maintien d’un artifice qui est celui de la règle analytique dans son ensemble. Mais quel est le dernier ressort de cet artifice ? Comme toujours, c’est à la fois la vérité la plus triviale et la plus cachée.

 Sans doute l’analyse est-elle une situation où l’analyste s’offre comme support à toutes les demandes et ne répond à aucune, mais est-ce seulement dans cette non-réponse – qui est bien loin d’être une non-réponse absolue – que se trouve le ressort de notre présence ? Ne faut-il pas faire une part essentielle à un élément qui est immanent à la situation, et qui se reproduit à la fin de chaque séance ? J’entends, ce vide auquel notre désir doit se limiter, cette place que nous laissons au désir pour qu’il s’y situe – bref, la coupure.

La coupure est sans doute le mode le plus efficace de l’interprétation analytique. Cette coupure, on veut la faire mécanique, la soumettre à un temps préfabriqué.  Eh bien, non seulement nous la mettons effectivement tout à fait ailleurs non seulement que nous la mettons effectivement, mais nous ajoutons que c’est l’une des méthodes les plus efficaces de notre intervention. Sachons y insister et nous y appliquer.

 Cela dit, n’oublions pas la présence, dans cette coupure, il y a quelque chose, de ce que nous avons appris à reconnaître sous la forme de l’objet phallique, latent à tout rapport de demande comme signifiant du désir.

Pour terminer cette leçon, et faire je ne sais quel rappel qui sera comme une pré-leçon vous annonçant ce qui inaugurera nos leçons de l’année prochaine, j’aimerais conclure par une phrase que je vous proposerai en énigme. On verra si vous êtes meilleurs dans le déchiffrage des contrepèteries que je ne l’ai constaté au cours d’expériences faites sur légion de mes visiteurs.

Dans une revue parue à Bruxelles vers 1953-1954 sous le titre de Phantômas, un poète, Désiré Viardot, a proposé cette petite énigme ferméedont nous allons voir si un cri de l’assistance va nous montrer tout de suite la cléf – La femme a dans la peau un grain de fantaisie.

Ce grain de fantaisie, c’est assurément ce dont il s’agit en fin de compte dans ce qui module et modèle les rapports du sujet à celui, quel qu’il soit, à qui il demande. Et sans doute n’est-il pas pour rien que ce soit sous la forme de la Mère universelle que nous ayons trouvé à l’horizon le sujet qui contient tout.

 C’est ce qui fait que nous puissions à l’occasion nous méprendre sur le rapport du sujet au Tout, en croyant qu’il nous serait livré par les archétypes analytiques, alors qu’il s’agit de bien autre chose, à savoir de la béance qui ouvre sur ce quelque chose de radicalement nouveau qu’introduit toute coupure de la parole.

Ici, ce n’est pas seulement de la femme que nous avons à souhaiter ce grain de fantaisie – ou ce grain de poésie–, c’est de l’analyse elle-même.

1er juillet 1959

Publié dans Foreign Office, Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME

LQ- SCALP- Le SCALP de Bordeaux, par Catherine Lacaze-Paule

Article publié dans Lacan Quotidien  654

Le 19 mars le SCALP (1) de Bordeaux était décidé et fixé à la date du 8 avril – un délai très court pour accueillir au moins 300 personnes (2). Le titre : « Vivre la République. L’appel des psychanalystes ».

L’hôtel I… où nous nous réunissons depuis plus de vingt ans sans laisser de notre présence « plus de traces que le pied d’une gazelle sur un rocher » (3), après une confirmation de la location, nous laisse tomber : c’est le thème qui coince, il fait craindre…

Qu’à cela ne tienne, le doyen de l’université de Bordeaux, nous

ouvre les portes d’un très bel amphithéâtre d’astrophysique de 300 places,

à deux pas de l’université de Droit, appelée Bordeaux-Montesquieu et de

celle des Lettres, Bordeaux-Montaigne. Le Vice-président du conseil

d’administration, Dean Lewis, tout à fait déterminé, fait entendre les

missions de fonction publique de l’Université : être un lieu d’indépendance et de sérénité, accueillir, transmettre, former, donner le sens de la critique ; son rôle et sa tradition comprennent d’ouvrir ses portes à tous les objets d’étude scientifique (4).

Il est remarquable d’entendre le souci des universitaires présents de se dresser une fois de plus face à l’obscurantisme menaçant d’un refus de la pensée. Chacun à sa façon rappelle que la recherche, l’étude n’ont jamais eu de frontière, qu’elles sont ouvertes au monde et qu’aujourd’hui le savoir scientifique file sur le net à une rapidité inouïe. Antoine Tabarin, Professeur d’endocrinologie du CHU de Bordeaux fait brillamment entendre les impasses du repli dans la Science et les contrevérités historiques de l’idée de race. Il n’y a pas plus de frontières que d’océans entre les scientifiques, les citoyens et les psychanalystes.

Quant aux élus politiques, nombreux à répondre à notre invitation, ils apportent leur contribution forte, chacun indiquant son positionnement face aux dérives extrémistes et la façon dont il s’estime en devoir d’y répondre par des actions dans le monde. Alexandra Siarri, adjointe à la mairie de Bordeaux, en charge de la cohésion sociale et territoriale, auteur du livre Bordeaux est avenir, et Naïma Charaï, porte-parole de Benoit Hamon, en ont porté le témoignage, ainsi que Nadia Maccali, (élue municipale de Bègles) qui a lu un texte de soutien écrit par Noël Mamère. Interviennent également Tanguy Bernard (référent Gironde) et Xavier Camps (responsable de la mobilisation pour la société civile), deux porte-parole d’En Marche, Clément Rossignol-Puech (élu de Bègles, Vice-président à la métropole de Bordeaux et chercheur en physique, nanosciences et épistémologie au CNRS) et Maryse Montagon, responsable commission santé PCF.

Chacun, selon sa place et sa fonction, fait objection au discours tenu par le FN. On relève des points communs à tous. Ils ont le goût de la parole et de la rencontre, se déplacent là où les gens sont et en témoignent. C’est dans une conception de la civilisation et de l’histoire, qu’ils affirment une détermination pour accueillir, favoriser, inventer l’action collective – y compris en soutenant les associations. Au cours de leur mandat, ils se confrontent souvent aux idées politiques des élus FN qui, dans les instances de décision, soit s’absentent, soit s’opposent systématiquement aux budgets alloués aux bibliothèques, à la culture, aux associations. Bref, ces élus sont des hommes et des femmes courageux – parfois menacés de mort –, qui ont les manches relevées. Ils n’ont de cesse de penser la complexité, ils s’en orientent.

Des représentants des associations de défense des libertés et contre le racisme, un avocat (5) témoignent ensuite de leur quotidien, certains donnant un historique des pratiques concrètes, d’autres, une approche juridique précise des changements opérés compte tenu de la multiplication de lois et face à l’extension des contrevérités à combattre.

Un producteur cinématographique, David Hurst, dresse le bilan de l’exception française et des conditions de productions de films, souligne l’appui fondamental de l’Europe qu’il oppose à la vision de l’extrême de droite de la culture : véritable paysage de terre brulée et de cendre.

Dans un silence retentissant, la violoncelliste Julie Läderach, présentée par Philippe Méziat , journaliste de Jazz, fait vibrer son corps et son instrument, puis deux comédiens du TNBA, Bénédicte Simon et Julien Duval, lisent un extrait de Matin Brun (6). Les applaudissements nourris, pour ces artistes, pour leur performance, creusent subitement la perte que nous subirions si jamais la culture était pourchassée par le FN.

La novlangue de l’extrême droite, perceptible dans beaucoup d’exposés, est analysée d’une façon stupéfiante par une doctorante en science de l’information et de la communication, Charlotte Blanc, trouvant ainsi l’occasion, à son étonnement, de rendre publics, hors de son laboratoire de recherche, les résultats de sa thèse. Voici quelques uns des éléments de cette novlangue qui pourraient former, par la transformation des mots où est injectée la haine habituelle au FN, un « pestilège » : tandis que l’information devient la « ré-information », Radio courtoisie déverse, en flux sur ses ondes, des torrents haineux de « sodophobe », « gaystapo », « homosexualistes », « homophiles », « femen-isation » et se propose de même de lutter contre la « métisolatrie », la « décivilisation » et « l’infamille ».

Signe du temps et de son désir affirmé, Jacques-Alain Miller est venu à Bordeaux pour « Vivre la République » avec nous. Et lors d’une jam session dont il a le secret, il prend la parole sur le thème : « Logique de mes votes au 1er et 2e tour de l’élection présidentielle ».

Il se trouve par un hasard bien combiné que J.-A. Miller est à Bordeaux devant un public nombreux de politiques, psys, médecins et soignants, étudiants, intellectuels, universitaires et artistes, le 8 avril 2017, soit près de 49 ans après Jacques Lacan qui, le 20 avril 1968, y tenait une conférence devant des étudiants en psychiatrie. A Bordeaux, ils ont chacun interprété la civilisation. Nous avons reçu un enseignement.

C’est en position d’analysant que J.-A. Miller nous fait partager le dégagement d’une logique, à partir de ses identifications, des choix, des rencontres de lecture, de la recherche des positions du pire et de l’évitement des écueils en politique. Sa démonstration, son art d’enseigner comment savoir lire les termes, les extraire, les dénuder, les développer, les positionner, sans passion ni sentiment, mais par rhétorique et par calcul frappent. Après avoir situé la haine et ce qui peut y faire face, s’en déduit logiquement le vote qu’il convient de faire pour les deux tours. À lire dans son Extime à paraître sur le blog Instant de Voir et dans Lacan Quotidien. Son discours en acte fait « vivre la République », « vivre vrai », « virer le vrai » et « vibrer » son auditoire.

Comme le note Philippe La Sagna, nous connaissions la psychanalyse appliquée, mais ce jour nous avons mis en œuvre la « république appliquée à la société civile ». La satisfaction obtenue de cette journée appelle une suite. Déjà Strasbourg accueillera J.-A. Miller pour un autre SCALP le 10 avril et le Forum du 18 avril à La Mutualité à Paris constituera un moment phare de cette série.

1 : SCALP: Série de Conversations Anti-Le Pen organisées par le Forum des psys, l’ECF et les ACF.

Plus d’infos sur scalpsite.wordpress.com

2 : La commission d’organisation, composée de Philippe La Sagna, Jean-Pierre Deffieux, Daniel Roy, Marie Laurent et Catherine Lacaze-Paule, a pu compter sans réserve sur l’aide des membres de l’ACF.

3 : J. Lacan, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, p. 320.

4 : Mais pas à tous les sujets fantasques, souligne-t-il, comme par exemple de démontrer que la terre est plate, tel que l’avait soutenu une thèse présentée dans une université étrangère – remarque qui fait rire l’assistance.

5 : La Licra, la ligue des droits de l’homme, Smail Kaci, Clothilde Chapuis, avocat au barreau de Bordeaux

6 : Pavloff Fr., Matin brun, Cheyne, 2002.

Publié dans Just published, Lacan Quotidien, SCALP

ALERTE! Brève de CMP ou Discours de la servitude volontaire, par Josselin Schaeffer

Hier je m’agitais un peu pour participer à la diffusion du forum SCALP à Lille le 21 avril prochain. J’interpellais une collègue sur un point technique concernant le moyen de grouper des adresses mails. Une discussion s’engagea :  » je ne trouve pas que la psychanalyse devrait s’impliquer comme elle le fait  » me dit-elle.

Je tentais alors de lui exposer les raisons qui me semblaient justifier cette prise de position contre la ségrégation et la haine. Qu’il me semblait, finalement, que ce nous faisions tous les jours avec les enfants dont nous nous préoccupions ( psychologues en CMP de pédopsychiatrie) n’était pas autre chose que cette lutte parfois longue et délicate contre la pulsion de mort,  » pour un lien social civilisé « . J’ajoutais que la liberté était l’incontournable compagne de la psychanalyse et que, comme le programme santé de MLP le stipulait, la pratique psychanalytique ( notamment avec les autistes) se verrait probablement vite interdite ou du moins rendue impossible dans les dispositifs financés par des deniers publics… Le combat n’était pas purement psychanalytique, il visait, au-delà, à défendre les ingrédients indispensables de notre démocratie, de notre culture voire de notre civilisation. Je n’en finissais plus, nourri que j’étais par le formidable travail de pensée lancé par l’Ecole et l’appel de Christiane Alberti.

« Et la neutralité ? » ajouta-t-elle? Point de neutralité, lui dis-je, quand les enjeux sont de cette importance.

« Elle ne sera jamais élue… « . L’histoire passée et les élections récentes nous montraient que le risque était malheureusement bien envisageable et que les conséquences pouvaient être dramatiques.

« Elle ne pourra pas gouverner si elle est élue. Si elle passe, avec tout ce raffut, la psychanalyse sera la première visée. Tu ne penses pas qu’elle devrait plutôt se faire discrète, [se faire oublier, c’est moi qui ajoute] pour pouvoir poursuivre après au cas où ». La peur, déjà ! Avec une telle remarque, avec cet affleurement significatif, je comprenais que MLP avait déjà gagné, que même pas encore élue, elle gouvernait déjà (Anaëlle Lebovitz Quenehen, Tribune parue dans libération du 19 mars 2017, « le FN gouverne déjà »). La déclaration comminatoire de MLP à l’endroit des fonctionnaires qu’elle avait prononcé lors d’un meeting faisait retour (Meeting de Nantes du 28 février 2017). Que justement, elle tirerait vite profit des effets de la peur puisque, avant même qu’elle ne dispose des pouvoirs que lui conférerait la fonction, certains esprits pouvaient avoir intégré cette logique caractéristique des peuples soumis à l’autoritarisme, à la menace et à la haine. Il fallait tout faire ne serait-ce que pour gagner 5 ans et espérer et travailler à une inversion de tendance.

La servilité et le silence pour échapper à la menace? Non, j’ai choisi d’user jusqu’au bout de « ce petit truc » dont parlait Cécile Favreau ( « Mon petit truc à moi » publié dans L’instant de voir, le 7 avril 2017), la liberté d’expression, plutôt que de me cacher sous les couvertures en attendant le jour.

                                                                  Josselin Schaeffer, psychologue,

membre de l’ACF-CAPA.

Publié dans ALERTE, Just published

SCALP NANTES : retranscription de la table ronde « Education »

Séverine Papot, directrice et animatrice socio-culturelle d’un quartier de Nantes était l’invitée de la table ronde consacrée à l’éducation du Forum Scalp de Nantes. Elle nous a fait saisir la manière dont ce qu’on appelle l’éducation populaire et qui n’est pas l’école contribue au tissage démocratique de notre société. Extraits.

Séverine Papot : Je vais être très factuelle et partir du terrain que je connais, de ce que j’ai vécu. Je travaille dans une maison de quartier à Nantes qui avait la chance d’avoir une salle de spectacle, donc c’est quand même assez important parce que c’est ce qui a joué dans ce que j’ai mis en place ensuite. J’ai été animatrice socio culturelle et j’ai travaillé avec énormément de public. Et c’est à ce moment-là que j’ai touché du doigt ce que cela pouvait être, la pauvreté, parce que j’ai travaillé avec des gens qui bénéficiaient d’ADT quart monde et non pas qu’avec des gens qui savaient en parler. Et suite à cela, j’ai eu du désir oui, des envies de donner encore plus parce que l’égalité pour moi c’était quelque chose d’insuffisant. Et je suis encore plus sur l’équité : c’est-à-dire donner plus à ceux qui ont moins pour qu’un jour ils arrivent peut être à l’égalité.

J’ai monté un projet que j’ai appelé « Des livres et vous » grâce à une fabrique de livres qui revend des livres à un euro. Je suis allée voir de multiples partenaires, des écoles de quartiers (privées et publics), et j’ai invité tout le monde à travailler autour des livres et de la lecture. J’ai rencontré des auteurs et des illustrateurs qui ont créé de petits personnages, les enfants de toutes les écoles sur un territoire donné.

Les enfants et les enseignants qui ont bien voulu participé, ont créé des personnages et des histoires et pendant une semaine ils sont venus voir les auteurs et les illustrateurs et surtout acheter des livres. Et ce qui était bien c’est que, que l’on soit de l’école privée, public, qu’on soit du quartier, tout le monde venait, tout le monde participait, avec une extrême bienveillance. Et je ne sais pas, je pense que je ne suis pas faite pour combattre la haine, je pense que je ne sais pas faire, mais par contre j’ai vu énormément de bienveillance, de rencontres, des gens – ça a touché 1500 personnes quand même, ce n’était pas rien. Et ça s’est fait avec beaucoup de respect. Je n’ai jamais eu à gérer aucuns conflits. Il y avait une implication des enfants qui a entraîné une implication des parents. Au bout de plusieurs années, les écoles qui avaient du mal à sortir de leur quartier, tous les habitants se retrouvaient pour « Des livres et vous ».

 

Eric Zuliani : Vous disiez tout à l’heure que vous ne saviez pas comment combattre la haine. C’est sûr que ce n’est pas des projets qui visent ça particulièrement. Par contre on peut voir en quoi cela suscite le vivre ensemble. Comment cela a été accueilli ?

 

SP : Ça a adhéré assez vite, d’abord dans les écoles de la cité, par ce que les directeurs ont remarqué que les familles ne sortaient pas de la cité et n’allaient même pas jusqu’à la maison de quartier pour voir des spectacles. Donc ça a adhéré très vite parce que les gens se sont dit : nous n’avons pas de relation avec ces familles, parfois ils ne parlent pas la même langue. Mais moi ce que j’ai proposé ce n’était pas du tout un enjeu de réussite scolaire c’était un enjeu que les enfants puissent créer ensemble et puissent s’impliquer et impliquer les parents.

 

Solenne Albert : Je suis sensible à l’énonciation que vous portez. Par rapport à la première table ronde où l’on disait qu’il y avait une forme de désenchantement pour la démocratie. Finalement là l’enchantement on le retrouve, on vous sent vraiment enchantée, passionnée par votre travail. Et je voulais vous poser une question tout à l’heure vous disiez que c’était un peu un choix forcé d’être là. Et l’on voit bien, au contraire de ce que vous disiez, que vous combattez la haine, c’est-à-dire avec vos armes qui sont celles de la démocratie.

 

SP : Dans ce que j’ai proposé, ce qui était très important c’est que l’on avait remarqué que chez beaucoup d’enfants issus de familles qui venaient d’arriver en France, il n’y avait pas de livres. Et moi j’ai travaillé avec un partenaire qui vendait des livres à un euro. Ces mamans n’avaient pas encore un savoir lire le français. Elles pouvaient enfin acheter un ou deux livres parce que c’était accessible. Quand on met de côté les enjeux de réussite scolaire, les gens sont plus à même, soit de s’investir, soit de faire un pas de côté. On est devenus très complémentaires de l’école, quand ils nous laissent la place. (Retranscription, Solenne Albert)

 

Publié dans Just published, SCALP

SCALP NANTES – Artiste invité à la table ronde consacrée à l’Art: Régis Perray

Régis Perray, artiste nantais était l’un des invités de la table ronde consacrée à l’art du Forum SCALP de Nantes. Il dit se situer dans l’action : « Je ne suis pas un performeur ; j’ai décidé d’occuper ma vie par des activités totalement inutiles, répétées, ça fait 20 ans. Quand je patine sur le parquet du musée de Nantes pendant 1 mois ½, tous les jours, ça s’appelle Patinage artistique. Dans les différentes salles du musée, je déambule en patin de laine, en tant que visiteur, artiste. Tous les jours, j’y suis de 8h à 9h par jour. Je suis comme quelqu’un qui va au travail. J’ai une vraie activité de nettoyage et de cirage ». Extrait

« Est-ce que c’est de l’art ou pas, moi je n’en ai strictement rien à faire. La question c’est pour le spectateur, à lui d’en juger. Qu’est-ce que je fais quand je vais balayer autour des pyramides ?[1] Je fais quelque chose de complètement inutile, mais je recommence tous les jours (…) je suis quelqu’un qui vient un peu chatouiller les institutions ».

Il aime, nous dit-il, parler de ce qu’il sait faire, c’est ce qu’il appelle son réel : « Je ne suis pas historien, ni philosophe, j’ai pas ces armes là pour me battre. »

C’est donc un homme de terrain, il réagit : « J’ai été confronté à l’antisémitisme, avec des tags nazis présents partout, je vivais à Lublin en Pologne, près de la frontière Ukrainienne. J’ai décidé très tôt que ces tags nazis me dérangeaient, en tant que citoyen et artiste (…). Je vois quelque chose qui me dérange, je ne peux pas passer du temps à réfléchir, j’y vais, effacer tous ceux que je pouvais voir. Je les efface ça fera peut-être deux, trois, une dizaine de moins et parfois après quelques jours, ils revenaient. Il existe deux vidéos notamment, dont une qui fait partie de la collection du musée des Beaux-arts de Nantes et qui fera partie de l’exposition inaugurale. Ces vidéos s’appellent : ‟Bataille de neige contre tag nazi‟ et l’autre : ‟Effacer tag nazi‟[2].

Je sais bien que quand j’ai effacé ce tag nazi, cette série de tags nazis, du fait que j’étais un étranger là-bas en Pologne, j’ai été régulièrement menacé et je sais bien qu’en France, ça a une portée politique ; quand je suis menacé de mort notamment par des sympathisants frontistes du Nord-Pas-de-Calais et que je suis obligé d’aller porter plainte. Je ne nie pas cette portée politique mais au départ, moi, j’efface quelque chose que je ne veux plus voir donc je ne réfléchis pas. Est-ce que c’est politique de lancer de la neige sur des tags nazis, est-ce que c’est poétique ? Un peu de tout ça.

Moi je fais des œuvres car elles arrivent à un moment donné et que je dois les faire. (…) l’artiste créer une œuvre qui résonne pour beaucoup d’entre nous (…) ça peut avoir une force mais elle est toujours d’ordre plutôt symbolique».

Adresse site internet de Régis Perray : http://www.regisperray.eu/index.html

Retranscription, Benoite Chéné

[1] Gravats et Pyramides. Gizeh, Egypte, Mars 1999.

[2] Bataille de neige contre tag nazi : « les juifs au gaz ». Janvier 2004, Lublin, Pologne – vidéo 3’47’’. Collection musée des Beaux-Arts de Nantes.

Publié dans Just published, SCALP

Et si Marine Le Pen était élue… par inadvertance ? par Jean-François Cottes

Nous voici convoqués les 23 avril et 7 mai à une échéance qui s’annonce décisive car elle met en jeu ces libertés chéries auxquelles nous sommes tant attachés et qui nous réunissent ce soir.

Or voici que s’avance l’ombre glaçante d’une question : ces libertés sont-elles menacées ?

Elles le sont assurément, et c’est ce qui nous a amenés le 13 mars à lancer l’Appel des Psychanalystes contre Marine Le Pen et le parti de la haine, contre l’extrême-droite. Cet Appel a reçu près de 15000 signatures de soutien et attend la vôtre.

« – Vous exagérez » nous dit-on. Voyons si nous exagérons.

Prenons les trois principaux arguments que l’on nous oppose.

  1. « Certes, le FN a été fondé par d’anciens collaborationnistes, des fascistes, des militants d’extrême droite et des Français qui ont combattu sous l’uniforme SS pendant la seconde guerre mondiale mais Marine Le Pen ce n’est pas son père, son parti a changé, il est maintenant pour la démocratie et la république. »

Et pourtant les médias, y compris des médias grand public, ont démontré la présence au plus haut niveau du Front National, dans la garde rapprochée de Marine Le Pen, aux commandes des finances de sa campagne de fascistes avérés, de nostalgiques du 3ème Reich, d’admirateurs de Hitler qui se réunissent le 20 avril pour célébrer l’anniversaire de naissance de leur Führer. Mme Le Pen n’est pas simplement une populiste ou une nationaliste, elle est la candidate d’un parti d’extrême-droite qui s’enracine dans la tradition fasciste la plus nauséabonde. En somme chez les Le Pen, c’est du père au pire (Lacan). Le père ne voulait pas du pouvoir, la fille s’apprête à le prendre. D’ailleurs savez-vous l’anagramme de Marine Le Pen : amène le pire.

  1. « – Si elle était élue, nos institutions républicaines limiteraient sa nocivité, elle ne pourrait agir à sa guise, en outre elle ne disposerait pas d’une majorité à l’AN, la cohabitation lui serait imposée, elle aurait les mains liées. »

Sur ce point, on ne peut imaginer ce qui surviendrait si MLP était élue. Cela provoquerait un tsunami qui répandrait la dévastation dans notre pays. Où a-t-on vu que l’accession de l’extrême droite au pouvoir se soit jamais accomplie dans le respect des lois démocratiques et républicaines ? Au contraire, partout cela s’est traduit par la remise en cause de l’état de droit, de la société civile, de la liberté d’opinion, de nos libertés chéries. Qui peut prédire les effets d’un tel séisme ? Par exemple sur les élections législatives ? Quelle panique saisirait les partis qui sont déjà dans un si piteux état? Quels ralliements enregistrerait le FN ? Sans parler de la panique financière, des tensions générées dans l’espace public et privé, des affrontements prévisibles… la politique du pire n’est jamais celle du psychanalyste.

  1. « – Elle ne peut pas être élue, elle ne brisera jamais le plafond de verre des 50%, le front républicain jouera au second tour, alors à quoi bon toute cette agitation ? Vous ne convaincrez pas ses électeurs de ne pas voter pour elle. »

D’abord à ce jour les sondages d’opinion prévoient tous que MLP sera au second tour. Par ailleurs la projection des sondages d’intentions de vote à ce jour laisse prévoir dans tous les cas de figure l’élection du candidat opposé à MLP, que ce soit Macron ou Fillon, voire Mélenchon.

Mais ne devons-nous pas considérer les sondages d’intention de votes avec circonspection ? 2016 n’a pas été avare en surprises sur ce point. Le déclin des idéologies, l’individualisme croissant, le déclin de l’identification par les discours conduisent à la volatilité, l’indécision, la versatilité, un fort taux d’abstention.

Le danger majeur c’est l’abstention, le vote blanc ou nul.

C’est ce que l’on peut conclure en lisant Serge Galam. Il est physicien de formation, chercheur au CEVIPOF Sciences-Po et au CNRS, spécialisé dans les théories du désordre. Il intervient depuis trois semaines dans le débat pour croiser les sondages avec l’étude de la formation des majorités. Sa discipline est la sociophysique. Elle lui a permis de prédire la présence de JMLP au second tour en 2002, la victoire du non au referendum européen et plus récemment l’élection de Trump, ou la victoire de Fillon à la primaire de la droite.

Concernant l’élection présidentielle, il considère que si MLP n’atteindra pas 50% d’intentions de vote au second tour, elle peut toutefois atteindre 50% des suffrages exprimés et l’emporter à la faveur de ce qu’il appelle l’abstention différenciée. On sait que les conditions sont réunies pour que les électeurs « forcés » de voter contre MLP se mobilisent beaucoup moins que les électeurs de MLP. Le mécanisme qui a joué en faveur de Chirac en 2002 pourrait ne pas fonctionner suffisamment. N’oublions pas que l’élection se fait au pourcentage et non au nombre de voix. L’électorat d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon ou de Benoit Hamon ne se précipitera pas vers les urnes pour voter FF. De même celui de FF pour EM. C’est ce que Galam nomme l’abstention inavouée. Celle que l’on n’avoue pas au sondeur puisque ce sont les intentions qu’il recueille, mais surtout celle que l’on ne s’avoue pas à soi-même. Ici vient se loger l’inconscient : actes manqués, oublis, inhibition, symptôme, angoisse – au point où se creuse la marge entre intention et action, entre pensée et acte.

Et si MLP était élue non par sa progression, mais par un affaiblissement de la conviction de ceux qui s’y opposent. Et si Marine Le Pen était élue… par inadvertance ?

Car si d’un côté il y a l’appel au maître très sévère qui dit, comme lors du débat des 5  « Je veux remettre la France en ordre » (MLP), de l’autre il y a le laisser-faire, la pusillanimité, la veulerie, la lâcheté, la couardise, la pleutrerie, la faiblesse, l’insouciance, l’inconséquence – toutes formes que prend l’action de ce que Lacan nomme le je-n’en-veux-rien-savoir et il y a aussi la ténébreuse fascination pour le Mal, la jouissance mauvaise que Freud a appelé la pulsion de mort.

C’est ainsi que le pouvoir suprême pourrait être remis, par inadvertance, à l’extrême droite, aux ennemis du genre humain.

Voter est un droit, et un devoir civique. Voter devient un devoir éthique, un acte au sens plein du terme, quand MLP peut prendre le pouvoir.

MLP peut-elle être élue ? Dans le doute, je ne m’abstiens pas.

Tout se jouera entre désir et volonté. Est-ce que je veux vraiment ce que je désire ?

Publié dans Just published, SCALP

Ne pas vouloir voir, ne pas vouloir ça-voir, par Gabriela Medin

 

Que dit la presse espagnole des élections françaises et de Marine Le Pen ?

Depuis l’Espagne, pays aussi proche que distant, aucune peur de Le Pen. Il n’y a pas d’alarme, et l’élection est un des sujets de l’agenda européen parmi d’autres.

À l’instar de la presse française, avant que certains dont les psychanalystes, ne sonnent le tocsin, l’aveuglement est de mise. L’intérêt pour les petites guerres de clan l’emporte sur les enjeux qui nous guettent. On préfère commenter la « trahison » de Valls ou la montée de JL Mélenchon. Cela témoigne surtout d’une vison auto-centrée, en effet, le parti socialiste espagnol est au bord de l’implosion. Pour Mélenchon, ce qui est mis en avant, c’est l’influence de Podemos, soit encore une vision hispano centrée. El Pais a eu un entretien avec Sophia Chikirou chef de communication du parti, , qui a reconnue s’être grandement inspirée des erreurs et succès des  campagnes de Bernie Sanders et Podemos à l’heure de planifier leur propre stratégie.

L’idée globale est que les vieux partis ne peuvent plus répondre aux enjeux d’aujourd’hui. Cette supposition fait le lit des partis extrêmes, mais nul en Espagne semble s’en émouvoir.

Et pourtant, l’angoisse et l’horreur ne sont pas loin, pas dans les journaux, mais dans mon cercle de connaissance : en parlant avec des françaises expatriés, nombreux sont ceux qui m’ont confirmé que de nombreux collègues au travail voteront FN. Devant mon expression d’horreur ils ont ajouté : heureusement il y a un second tour. Point aveugle, déni de ce qui se joue aujourd’hui en Europe et dans le monde, la montée des extrêmes et des populismes. La presse joue un jeu dangereux et si le Front National venait à remporter les élections en France, nul doute que ceux qui attendent leur heure dans l’ombre, nostalgiques du franquisme et autres populistes, ne se réveilleront.

Mise en garde ! Aveuglement ! Le combat se mène maintenant et il y a fort à faire en Espagne également.

 

 

Publié dans Foreign Office, Just published

Marine Le Pen – aujourd’hui, par Susanne Hommel

 

J’allume la télévision. Marine Le Pen parle et les hurlements d’Adolf Hitler que j’ai entendus petite fille, me reviennent. Ce n’est pas la même voix, mais cela m’évoque le même vacarme qui résonnait dans les paroles de Hitler que j’entendais dans les vieux postes de radio en bois, le haut-parleur couvert d’un tissu marron.  La voix de Hitler vociférait, hurlait. La voix de Marine Le Pen est différente. Elle ne connaît pas de modulation, pas de rythme, pas de musique. Elle est linéaire, métallique, pas de tremblement, pas d’hésitation. Ce n’est pas une voix objet (a) cause de désir. Elle ne cause pas de désir, elle le couvre, interdit la pensée, appelle plutôt à la jouissance, donc c’est un instrument du Surmoi qui dit : «  Jouis  » comme Lacan l’a dit dans son Séminaire XX, Encore : « Rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi. Le surmoi, c’est l’impératif de la jouissance – Jouis ! »[1]

Le visage de Marine, le visage de Trump, le visage de Geert Wilders, la race pure, le blond aux yeux bleus, ceux dont Hitler voulait peupler la terre, le monde. Il est donc en train de gagner.

Je me souviens d’une séance d’analyse en 1997. Comme quelques autres membres de l’École de de la Cause Freudienne, j’avais pris un samedi matin le train pour Strasbourg pour participer à une manifestation contre la tenue du Congrès du Front National, dont le Président était le père de Marine, Jean-Marie Le Pen. Au retour de Strasbourg, j’ai dit en séance : «  En 1945, quand Hitler a perdu… » Dans le silence épais de l’analyste, j’ai entendu un questionnement, un doute, et j’ai dit : il n’a pas perdu, il est en train de gagner.

Que deviendrait la pratique psychanalytique si Marine Le Pen gagnait ? Et le traitement des autistes, et celui de toutes les personnes autres, les artistes, les poètes ? La langue serait appauvrie comme elle l’était pendant le nazisme, comme Victor Klemperer l’a si bien écrit dans son journal de 24 volumes et son livre LTI, Lingua Tertii Imperii, La langue du Troisième Reich, publié en 1947. Il a démontré comment les nazis ont modifié peu à peu la langue allemande en vue d’inculquer aux Allemands les idées nazies. Marine Le Pen et ses sbires feraient, et même font déjà, la même chose. Sournoisement, goutte à goutte, des morsures de serpent injecteraient du venin dans le trésor de signifiants. En fait, ceci a déjà lieu.

Elle le fait déjà dans ses discours mensongers qu’elle présente comme LA VÉRITÉ et qui sont un tissu d’inventions destructrices, meurtrières du désir.  Sa visée est de nous empêcher de penser, elle veut obtenir que nous soyons fascinés par les « dieux obscurs »[2], comme Lacan le dit dans le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Je suis née en Allemagne en 1938. On m’a souvent reproché de trop parler de l’époque du nazisme. Parfois je me le suis reproché aussi. Mais cette fois-ci il faut que je dise ce que la victoire de Marine nous annonce.

À ce moment de l’histoire, les psychanalystes ont le devoir éthique d’intervenir à chaque instant de la vie. Dans leur fonction d’analystes leur tâche est de maintenir éveillé le désir de ceux qui viennent lui parler, mais aussi de tous les citoyens.

Et si on perdait son travail parce que l’on se marie avec un Juif ou une Juive, avec un homme ou une femme de religion islamique ? Si un chef de service dans un hôpital devait quitter la France ? Et si certains citoyens devaient porter un insigne indiquant leur religion ?

La peur rôderait partout. Il est nécessaire de dire NON.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 10.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 247.

 

Publié dans ALERTE, Just published

Pour mémoire, par Deborah Gutermann-Jacquet

L’année 1934 s’ouvre sous de tristes auspices : outre la crise économique, les scandales politico-financiers se multiplient et cristallisent sur l’affaire Stavisky. Les ligues d’extrême droite s’agitent et, à la faveur de cette dénonciation de la république corrompue, investissent la rue. Les défilés virent à l’émeute, des barricades sont érigées, les ligues empruntant les codes de la gauche révolutionnaire. Les manifestations culminent le 6 février où un coup d’état est craint. Cette date fait ainsi anniversaire à l’extrême droite. C’est comme un rêve manqué de prise de pouvoir. Deux jours plus tard, les républicains lançaient une contre-offensive et s’unissaient. Les forces démocratiques qui ont vaincu à ce moment-là n’ont, certes, pas éradiqué le péril qui gangrénait toute l’Europe, mais elles ont permis l’avènement du Front populaire et la sauvegarde de la République jusqu’à la défaite de 40. Ce furent six ans de répit. Si la mobilisation d’aujourd’hui permet d’éviter le pire, les cinq ans à venir ne seront pas une douce parenthèse, mais gageons, un temps court et compté pour engager une lutte de fond.

 

,

Publié dans ALERTE, Just published

SCALP -Un retour du Forum Scalp de Rennes d’hier soir, par Jean-Noël Donnart

Chère Christiane Alberti,

Un retour du Forum Scalp de Rennes d’hier soir.

Notre pari a été gagné je crois : une salle comble (150 personnes),  au-delà de notre public habituel, un forum mené tambour battant : 4 séquences, 19 intervenants pour des flèches efficaces, donnant l’occasion à chacun de repartir avec des arguments.

Outre les membres de l’ECF et ACF très mobilisés, nous avions comme invités : un médecin généticien (le docteur Pasquier), un géographe (Hervé Regnauld) et un magistrat (Ollivier Joulin, du syndicat de la magistrature) qui ont pris la parole de manière très percutante et engagée. Jean-Claude Maleval a donné l’orientation au départ (à partir de son texte paru dans LQ) entre la pente sacrificielle du « c’est perdu d’avance » façon héros tragiques et ses conséquences morbides et d’autres positions contrant l’effet de déliaison de la pulsion de mort.  Pierre-Gilles Gueguen a conclu sur l’éthique des conséquences à distinguer de celle des intentions. Les 4 séquences étaient ponctuées de questions et réactions : Nous ne sommes plus à l’époque du vote dissimulé et honteux, comment parler à la jeunesse et contourner l’ironie généralisée, comment contrer le discours invasif sur le net… Sophie Marret-Maleval a souligné pertinemment l’importance des forums pour pouvoir faire front contre ce qui dépasse toute argumentation : l’énonciation retorse de MLP et de ses sbires, soit : discuter à plusieurs, publiquement, viser le bien-dire, démonter le piège des arguments tordus et simplistes, des mots « toxiques ». Chacun à Rennes hier soir y a été sensible je crois, et nous avons pu faire entendre, via Victor Klemperer, que MLP « gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. » (Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, 1996, p.40-41). Soulignons « le plus secret » : Ce dernier a été dénoncé, articulé et mis à ciel ouvert, de 19 façons, hier soir à Rennes. Les meilleurs moments ont été filmés, nous préparons ce qui pourrait en être diffusé.

Des retours, déjà : « ça donne des arguments pour penser » et des indécis d’hier ne le sont plus. Aussi : « ils sont tous un peu des poètes », laisse entendre ce qui des nuances de la langue est passé publiquement. « Cela faisait beaucoup de bien » : le corps était aussi de la partie.

Ce forum a resserré les liens de notre communauté, permis de nouveaux contacts, et souligné un effort que nous avons certainement à poursuivre à Rennes : développer de manière plus accentuée nos contacts avec la « société civile », le monde de la culture, de la justice et de l’éducation, les politiques aussi. On va s’y atteler. Une question du public :  d’autres forums sont-ils à prévoir entre les deux tours ? l’ECF/ACF a créé un désir de parler, de bien dire et de débattre.

Bien à vous

Jean-Noël Donnart,pour le bureau de Rennes de l’ACF-VLB

Publié dans Just published, SCALP

JOURNAL EXTIME (12)

EDITORIAL

Samedi de Pâques, grasse matinée. Je paresse au lit tout en lisant le Journal qui vient sortir de Marc Lambron. C’est écrit en français, ça ne prend pas la tête, c’est parfaitement futile, les dernières nouvelles d’il y a vingt ans sur le microcosme du microcosme, et je dois admettre que j’adore ça. Je suis pour le vote utile et la littérature inutile.

Est-ce grave, docteur ? Est-ce une contradiction fatale au mental ? Ce qui me rassure, c’est qu’un fameux guérillero citoyen de ma connaissance est depuis l’adolescence un fan de Drieu.

L’inutile est utile par son inutilité même. Le luxe, nécessité vitale. Etc. C’est le niveau hypokhâgneux de la question. Allons un peu plus loin. L’idée totalitaire est que tout doit servir la cause. Donc, que tout est moyen au regard d’une fin posée comme absolue. La fin est l’exception qui confirme que tout le reste n’est que moyen. C’est la matrice de la maîtrise, au  sens de Lacan, dont je monterai une autre fois la puissance pour penser les impasses et apories de la solution totalitaire apportée au problème du lien social.

11h, entretien au téléphone avec Maria sur le Forum 18. Notre beau programme s’est écroulé. Le tiers des effectifs s’est débandé. Mais le centre du dispositif tient, « The Center holds. » Ce serait très différent s’il fallait se dire que « The Center cannot hold. » Une lampée de Kipling : « Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie / Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir… » Et nous voilà repartis, dans l’esprit des sept nains : « Siffler en travaillant. »

Il a bien fallu trois heures pour panser le programme et le repenser. J’aime bien mieux la seconde version que la première. Cependant, à mes yeux, l’enjeu majeur du Forum comme happening sera d’obtenir que nos orateurs s’en tiennent aux dix minutes prévues.

Je reviens aux douceurs de cet état de flemmardise supérieure en quoi consiste en général le soin de son âme. Samedi-dimanche-lundi sans rien à faire que ses dévotions au Signifiant, sous la forme que chacun préfère, c’est le pied.

EçA DE QUEIROZ

Rangeant la bibliothèque surencombrée de notre cuisine, je tombe sur les « Lettres de Paris » d’Eça de Queiroz qui m’avaient tellement plu que je m’étais promis de lire toute l’œuvre. Qui m’a fait connaître ce nom ? Ce n’est pas Nathalie Georges-Lambrichs, bien que le livre ait été publié dans la collection que dirigeait sa cousine Colette aux éditions de la Différence. Ce doit être mon cher Jorge Forbès. Je le fais lire à Rose-Marie pour en parler avec elle.

Il était né en 1845. A partir de 1872, il entame une carrière consulaire et ne reviendra plus au Portugal qu’en visite ou en villégiature. Ses Lettres s’échelonnent de 1880 à 1897. Elles ont été écrites pour des journaux portugais ou brésiliens.

Suis-je nationaliste sans le savoir ? J’avoue avoir le museau caressé quand je lis : « Mais d’ici peu, il n’y aura ni ruines, ni monuments dignes de voyage, chaque ville, chaque nation, s’efforce d’annihiler son originalité traditionnelle, dans ses façons comme dans ses édifices, dans les règles de la police comme dans les vitrines des bijoutiers, pour s’offrir le style parisien. » La lettre est datée du 6 juin 1880.

Un mois plus tôt, le 8 mai, Flaubert décédait. EDQ lui rend un hommage ému. J’aime comment il cerne en quelques lignes l’ambition de « L’Education sentimentale » : «  peindre la faiblesse des caractères contemporains ramollis par le romantisme, et expliquer par l’effémination des âmes toutes les instabilités de notre vie sociale, la désorganisation du monde moral, l’indifférence et l’égoÏsme des natures, la décadence des classes moyennes, la difficulté à gouverner la démocratie… »

Le 23 mai, c’était l’anniversaire de la semaine sanglante de la Commune de Paris. Eça de Queiros rappelle les « représailles démentielles » des Versaillais, leur pratique de « l’extermination à l’ancienne », « l’hécatombe de la plèbe », « cette Saint-Barthélémy conservatrice » qui lui fait penser aux massacres ordonnés par le roi du Dahomey en l’honneur de l’idole Gri-Gri, ou à ceux des Carthaginois pour apaiser « le noir et étincelant Moloch » (« Salammbô » !).

Le gouvernement Grévy « a obtenu que ce jour-là la masse communiste restât à la maison pour pleurer ses morts, dans le silence des alcôves. » Quand quelqu’un se risquait tout de même à manifester, « la police lui démontrait à coups de matraque que la République est un gouvernement fort et contondant… »

On voudrait tout citer. L’esprit caustique du journaliste portugais tire sur tout ce qui bouge. Il n’épargne pas les héritiers des Communards. « Que vont-ils faire au Père-Lachaise, des courronnes d’immortelles à la main, ces révoltés, ces exaltés, qui, en principe, abhorrent la religion et ses cérémonies ? » La mort ne devrait pas être pour eux  « autre chose qu’une banale transformation de substance. »  Remarque très lacanienne : vous croyez ne pas croire, vous croyez quand même, sans le savoir.

Et pan sur la police ! « Plus étrange que tout est l’influence du rouge sur le moral de la police, comme chez nous (au Portugal) sur le tempérament des taureaux. » On comprend qu’un drapeau rouge claquant au vent « puisse irriter la bile d’une police bien organisée ; mais où est le crime d’une pauvre couronne d’immortelles teintes en rouge ? Car, comme l’a si nettement exprimé M. Andrieux, le préfet de police, ce qui a offensé la république et l’ordre ce fut l’impudence de cette couleur écarlate ! »

Andrieux, Andrieux, préfet de police… Mais le père caché d’Aragon s’appelait Andrieux – et il était préfet de police ! Est-ce le même ? Oui ! Wikipédia consulté répond que Louis Andrieux a été préfet de police du 4 mars 1879 au 16 juillet 1881. C’est bien le futur papa de Louis Aragon.

Il y a encore cette phrase sur les vaincus de la Commune : « Il sont devenus aujourd’hui des citoyens formidables, non plus armés du fusil révolutionnaire, mais d’un bulletin de vote légal, et au lieu de dresser des barricades dans les rues, ils font les députés socialistes aux élections. »

Tout ceci est dans la première des Lettres. Je vous laisse découvrir dans les autres le parallèle établi entre Guillaume II et Moïse ; les scandales de la « Revue des deux mondes » (les deux mondes dont il est question sont : 1) la France ; 2) le reste du monde) et les amours coupables de M. Buloz, son directeur ; l’entrée dans la langue du vocable interview, « horrifiant » ; la Révolution française « restée comme abandonnée et sans défense contre la gueule dévoreuse du Temps » ; et la Lettre désopilante sur Sarah Bernhardt.

Bref, en matière de journalisme, je laisse Péguy à d’autres, je suis moi de l’école d’Eça de Queiros.

CORRESPONDANCE AVEC ANTONIO DI CIACCIA

Bruxelles, 16 avril 2017

Cher Jacques-Alain,

Je n’ai pas eu le temps hier de vous faire part de ma préoccupation en ce qui concerne le nom de Lacan, son enseignement et sa transmission actuelle en Italie.

Malgré les efforts de ceux qui se réclament de vous et de l’AMP, il faut constater que le Champ freudien en Italie, la Scuola et nos Instituts de formation ne font plus le poids sur ces points nodaux. Après avoir reçu la formation dispensée dans le Champ freudien, des personnes nous ont tourné le dos, ont constitué des groupes, et pillent sans vergogne ce que vous avez apporté. La situation me paraît aller de mal en pis, vu les capacités médiatiques dont ces personnes disposent et les appuis politiques qu’ils ont sollicités.

Il faut réagir. Et il faudra le faire sur plusieurs plans.

Lacan appartient à tous et n’appartient à personne. Mais la lecture que vous, Jacques-Alain, en avez donnée est vôtre, et c’est notre devoir à nous de savoir la faire passer. Exactement comme vous l’avez dispensée : un Lacan qui sait interroger, qui ne donne pas des réponses prêt-à-porter. Un Lacan qui n’est pas la reprise de vieilles historioles habillées à la mode. Un Lacan qui demande à chacun d’y mettre du sien. 

Je crois que le moment est venu de donner toute sa place à ce noyau formateur qu’est votre enseignement.

Je vous prie donc de m’accorder de pouvoir publier en volume la traduction en langue italienne de vos cours de L’Orientation lacanienne.

Je m’en chargerai, si vous me le permettez.

Bien à vous,

Antonio

 

Cher Antonio,

Je vois qui vous visez. Quand M* était sur mon divan, je voyais très bien se dessiner l’entreprise dans laquelle il allait s’embarquer. Non seulement j’ai laissé faire, mais je lui ai permis de s’y livrer en le libérant d’un certain symptôme qui l’entravait dans ses démarches.

Sa fin d’analyse eut la même candeur que celle de G*. Le rêve terminal de l’analyse de celle-ci était le suivant : elle faisait tourner une broche. Qui était embroché ? Son analyste (moi). Je la félicitai, lui demandai de l’écrire, lui promis de le publier : ainsi fut fait.

            Lacan a bien raison de souligner les affinités qui lient le désir de l’analyste à la position masochiste. Cependant, il recommande à l’analyste de ne pas s’abandonner à cette jouissance.

A mon usage, je traduis ça dans les termes suivants. Je veux bien être traité comme de la m… dans la stricte mesure où la logique de la cure le comporte. Mais passées les bornes, et contrairement au dit d’Alphonse Allais, il y a des limites. Point trop n’en faut.

Ainsi G* travaille honnêtement, en tandem avec son mari, elle enseigne et elle publie. Il y a deux ou trois ans, elle avait été chargée à sa demande par les organisateurs d’un Congrès de philosophie de me véhiculer de mon hôtel au Congrès, et nous avons devisé gentiment, j’étais content de la revoir, j’ai de l’estime pour cette fille.

C*, c’est autre chose. Elle avait pour moi une adoration intellectuelle confinant à une sorte de folie. Vous savez que son amie Françoise Schreiber a raconté dans le volume du Seuil, « Qui sont vos analystes ? » que pendant dix ou quinze ans, mandatée par C*, elle assistait à mon cours, prenait des notes abondantes, les rapportait aussitôt à C*, de façon que celle-ci puisse les exploiter sur le champ dans le cours qu’elle donnait deux heures après moi.

Dans le volume du Seuil, C* est appelée « Paula Polaire ».  Evidemment, tout le monde dans le milieu sait qui est Paula Polaire. On ne saurait parler àn ce propos des « prospérités du vice » car ce groupe, découpé dans le Champ freudien, n’en finit pas de décliner et de dépérir. Savez-vous, Antonio, où C* a installé les locaux parisiens de son groupe ? Rue d’Assas, à deux pas de chez moi.

C° a été l’analysante de Lacan. Elle se moquait de lui devant moi pour avoir accusé Paul Ricœur, le philosophe qui fut, aux dires de Macron, son mentor, de l’avoir plagié. « Comment un Ricœur pourrait-il plagier un Lacan ? Et puis, les idées sont à tout le monde. » J’ignorais à l’époque ses manigances de klepto

Retour à M*. Deux voies s’ouvraient pour lui à la fin de son analyse. Ce nouvel Hercule, garçon beau et intelligent, était tenté par la voie de la vertu, qu’il identifiait à celle de son analyste. Il choisit, le sachant, sinon celle du vice, du moins celle de la facilité. Ce que vous décrivez, en somme. Il travaille moins qu’il ne pille, si je comprends bien.

Bon. Antonio, je vous fais confiance. Prenez mon séminaire sur « L’Un-tout-seul », et faîtes-en un livre que nous signerons ensemble.

Lacan m’avait dit ça pour son Séminaire. Il avait l’âge que j’ai maintenant. Je refusai tout net. Mais vous et moi, nous sommes des pairs, nés la même année, vous du 12 février, moi du 14. Nous sommes deux chevaliers adoubés par Lacan qui sommes restés fidèles à notrer suzerain. De plus, dans la querelle de l’EFP en 1980-1981, vous m’avez choisi, moi, et n’en avez jamais démordu. Nous sommes des Compagnons de la Dissolution, si je puis dire. Donc, cher Antonio, nous signons ensemble ou il n’y a rien de fait.

Vous ajouterez, retrancherez, ce que bon vous semblera, en fonction de vos goûts et intérêts (l’Eglise ! saint Paul ! saint Thomas d’Aquin !) Je relirai, mettrai mon grain de sel. Ce sera vraiment un ouvrage à quatre mains.

Mes amitiés à Michelle.

A vous, JA

AVEC CHOMSKY par Marco Mauas

Cher JAM,

Je continue mon échange avec Chomsky depuis une semaine. Je lui ai envoyé un article du Guardian, « Freuds’Revenge », autour du triomphe de la psychanalyse sur le cognitivisme, pour l’inviter à réfléchir avec moi sur son refus d’admettre que la psychanalyse est un facteur essentiel dans l’action politique.

Il a lu cet article. Il ne ferme pas les portes. Mais il est dur. Il parle du « neoliberal assault. » Et moi, je lui ai répondu avec « adjective assaut » pour qualifier ainsi son criticisme des intellectuels européens.

À vous.

 

PLEONASME ET PLEONASME

Le Figaro magazine de ce matin annonce page 10 la parution d’un « Petit traité singulier des pléonasmes insoupçonnés ». J’achèterai. Mais déjà j’objecte.

L’idée d’une chasse aux pléonasmes fleure bon le Figaro de toujours : « dégraisser le mammouth » (je sais, c’est un ministre socialiste qui l’a dit, mais c’est tout comme) : chasse au gaspi ; chasse aux dépenses sociales qui, de structure, sont toujours trop – trop nombreuses, trop généreuses, luxueuses, superfétatoires – bref, pléonastiques.

Je fais un procès d’intention au Figaro ? Mais certainement ! Mais comment donc ! Je n’ai aucune raison de prêter au Figaro d’autres intentions que celles qu’on lui connaît et qu’il revendique : redresser la France par de belles et bonnes saignées de Monsieur Purgon, avec clystères émollients à l’appui. Qu’est-ce qu’une saignée, sinon la purgation d’un sang pléonastique ?

Au reste, il est bien difficile de déterminer ce qui est pléonasme et ce qui ne l’est pas, car la langue est naturellement pléonastique. Il y a pléonasme et pléonasme.

Je ne développerai pas davantage ce thème à rai dire passionnant, car je fais maintenant une grève-surprise, et le Figaro n’y est pour rien (voir ci-après).

TOUTE LA GOMME !

J’ai fait l’emplette du n°46 des « Grands Dossiers des Sciences Humaines », publication trimestrielle couvrant les mois de mars, avril, mai 2017. Elle annonçait en couverture ; « Les GRANDS PENSEURS du LANGAGE ». Eh bien, il y en a au moins un qui manque, et qui aurait pu aussi bien « n’être pas né ».

Un nom gommé, un nom promu. Je fais connaître à l’opinion éclairée que l’homme à la gomme, coordinateur du dossier en question d’où toute mention de Machin Chose est proscrite, se nomme :

NICOLAS  JOURNET.

            Lecteur, retiens ce nom. Nicolas JOURNET. Son porteur ira loin.

L’AMOR VIRIL  DANS LES CHANSONS DE GESTE MEDIEVALES

par Deborah Gutermann-Jacquet

Si la « pratique hétérosexuelle est universelle, la culture hétérosexuelle, elle, ne l’est pas » ; « c’est-à-dire [que les sociétés] n’accordent pas toujours la primauté symbolique au couple homme-femme et à l’amour dans les représentations culturelles, littéraires ou artistiques ».

Ainsi s’exprime Louis-Georges Tin, en ouverture de son ouvrage de 2008, L’invention de la culture hétérosexuelle. Se fondant entre autres sur l’analyse de l’américain John Boswell, il indique que l’hétérosexualité amoureuse serait peut-être une « particularité de nos sociétés occidentales », et non une évidence.

C’est à une analyse de ces représentations alternatives à l’universel supposé de l’hétérosexualité que Louis-Georges Tin s’intéresse. Il indique d’abord, se référant à Georges Duby, comment, à l’époque médiévale, l’amor était avant tout viril, comme en témoignent la Chanson de Roland, qui célèbre l’amitié fougueuse de Roland et Olivier, ou encore la chanson de geste Ami et Amile. Ces deux héros forment un couple chevaleresque qui se jure un amour éternel. Ainsi, Ami et Amile « s’embrassent et s’étreignent avec une tendresse si violente / Que pour peu ils s’étoufferaient et se tueraient l’un l’autre ». Même si chacun prend épouse, la fidélité à toute épreuve est celle qui les lie et les fera mourir ensemble, après que l’un se soit sacrifié pour sauver la vie de l’autre.

Mais ces amitiés passionnées, ou amours masculines, ne sont pas seulement réservées au domaine littéraire et artistique. Des contemporains, à l’image de Roger de Hoveden, ont notamment dit combien Philippe Auguste était épris à sa manière, toute chevaleresque, de Richard Cœur de lion, avec qui il partageait le même plat et le même lit. Bien que ces amours soient majoritairement restées chastes, elles n’en mettent pas moins en valeur la supériorité du lien de mâle à mâle sur le lien d’homme à femme, qui lui est secondaire, avant d’être porté aux nues par l’amour courtois.

Pourtant, Louis-Georges Tin, analysant les différentes versions des récits de cette veine courtoise, montre que l’imposition de ce modèle hétérosexuel ne va pas sans charrier des tensions avec celui qui lui précède et vantait l’homosocialité masculine. Prenant l’exemple de Tristan et Iseult, il montre que la version de Thomas prend unilatéralement pour texte et sujet la passion entre un homme et une femme, tandis que les versions antérieures, comme celle de Béroul font de l’attraction de Tristan pour Iseult, au mieux un accident, au pire une catastrophe, leur passion étant le résultat de l’absorption d’un philtre, tandis que le couple vrai est celui qui est formé par Tristan et son oncle, le roi Marc à qui Iseult est promise. Une version d’Eilhart von Oberg indique même que Marc avait tant d’affection pour son neveu qu’il aurait refusé à plusieurs reprises de se marier, souhaitant rester libre et dédié à son amour pour Tristan.

Si ces dilemmes renvoient tour à tour à la puissance du lien de fidélité vassalique comme à l’importance du lien avunculaire dans la société féodale, il n’en demeure pas moins que le changement de tonalité des récits, qui effacent peu à peu cette dimension virile pour exalter la naturalité de la passion d’un homme pour une femme, témoignent d’une mutation culturelle. La même qui fit soupçonner les chevaliers qui ne s’y soumettaient pas d’être sodomites, comme en témoignent les lais de Marie de France jugeant suspect le chevalier qui délaisse sa dame.

C’est ainsi que l’accusation de sodomite, prit, selon Tin, son essor au XIIIe siècle.

 

LACAN BAISE BESSON

Jeudi matin, j’aperçois sur l’étagère d’une bibliothèque de la Règle du jeu une plaquette de chez Gallimard. Je la tire, et le titre me tire l’œil : « Sarkozy à Sainte-Hélène ».

« Maria, je peux le prendre ? — Désolée, c’est l’exemplaire dédicacé par Patrick Besson à Moix. Je peux vous en avoir un. — Nooon, je l’achèterai. »

C’est un mince recueil de nouvelles brèves. Je cherche la nouvelle-titre, je tombe sur une autre : « Nabilla fout Lacan. » Il s’agit d’un dialogue : Nabilla est en séance avec Lacan. Ils échangent de menus propos. Lacan lui montre « L’Origine du monde » Il demande à être payé. Nabilla aussi, car elle a entendu Lacan se manuélisant dans son dos. Lacan lui allonge les 500 euros demandés.

Oh que c’est nul ! On ne reconnaît ni l’un ni l’autre. Ni l’un, homme de cabinet, homme-mystère ; ni l’autre, la mousmé de la frimande à la fesse moussante, le contraire d’une limande, hissant sa frimousse et son frifri pour les faire mousser urbi et orbi. C’est bien la peine de les mettre en frime, la pétasse maousse et le maître psy, pour leur faire dire un script si tarte.

Cela dit, c’est la pire des nouvelles du recueil. Les autres sont beaucoup mieux. Quelques-unes sont même très bien. Besson est inégal, il y a des jours sans (je le lis dans le Point).

La pensée de Lacan taraude Besson, c’est clair. Après avoir lu le texte de ma chère Deborah, je risquerai l’hypothèse suivante.

« Nabilla fout Lacan » serait à interpréter sur le modèle Tristan et Yseult. A savoir : le véritable couple amoureux serait fondé sur l’attraction qu’éprouverait Lacan pour Besson ; Nabilla serait l’intruse. Le thème vénal serait là pour signifier qu’en vérité, la star de télé-réalité n’aime pas plus Lacan que Lacan ne l’aime. Ainsi, le personnage-clé de l’histoire serait Besson Patrick, invisible dans l’énoncé parce que caché au niveau de l’énonciation, dans le rôle de l’auteur. La nouvelle entère serait en fait un fantasme masturbatoire de Besson, activité niée, puis déplacée sur le personnage de Lacan.

Bien des traits propres à l’œuvre imaginative, foisonnante et fantaisiste de Patrick Besson s’éclairent si l’on considère qu’il s’agit de fragments néo-masturbatoires de rêves éveillés.

REFLEXIONS AVANT UN VOTE par jean-Pierre Deffieux

JAM à Bordeaux le 8 avril affirmait qu’il ne faisait pas de sentiment en politique, ue son vote n’était jamais un vote de conviction, qu’il ne se laissait pas entraîner par un espoir.

Ainsi fait le psychanalyste dont le moteur de l’action n’est pas le sentiment et même qui ne peut être psychanalyste qu’à ne pas mettre en avant le sentiment dans l’action. Ce n’est pas qu’il est inhumain, c’est qu’il s’appuie sur un autre élément (l’objet a) pour ouvrir au sujet la voie de son désir ou/et le rapport que le sujet entretient avec ses modes de jouir au point qu’il puisse parfois les remanier.

Quand on entre dans l’isoloir, seul avec soi-même, qu’est ce qui fait alors qu’on prend ce bulletin-là plutôt qu’un autre ? Est-ce qu’on mesure bien les conséquences de son acte ? D’accord, je sais, qu’est-ce qu’un bulletin parmi des millions d’autres ? C’EST LE VOTRE.

Quelle est donc alors la logique du vote ? Selon JAM, c’est la logique de la « raison pratique » au sens d’Emmanuel Kant. Je l’entendrai dans le sens du laisser de côté le penchant, le sentiment, l’affection, l’admiration, la croyance, l’amour au sens large qu’on peut avoir pour un candidat. Le senti…ment, le senti trompe.

Ce qui serait mieux serait de considérer le candidat comme une machine dont la logique du fonctionnement peut satisfaire. Mais je sens que cela n’est pas encore suffisant pour vous décider !

Si l’amour n’est pas un bon critère de vote, la haine en est un. Par notre vote, éloignons la haine de tout ce qui n’est pas soi, la haine sous son visage patelin, la haine du « Ne vous inquiétez pas, nous voulons votre bien ! »

Je regardais cette semaine sur France 5 une soirée entièrement consacrée à l’immigration, remarquable. Ces jeunes de 11 à 15 ans qui venaient d’Afghanistan et de Syrie, avaient traversé mer et montagne, avaient failli perdre la vie plusieurs fois, ces adolescents dont les familles avaient été disséminées et tuées et qu’on avait lâché dans « la jungle » de Calais, perdus, mélangés, affamés, violés, sans toit ou presque. Ils avaient trainé pendant des mois, tentant de s’accrocher soir après soir aux roues des camions sur l’autoroute dans l’espoir de passer en Angleterre, sans succès la plupart du temps, beaucoup retrouvés, écrasés par un camion.

Ils n’ont à part cela rencontré personne, pas une instance, pas un représentant de l’état. Ils n’ont trouvé aucun secours. Et un matin, on a brûlé en quelques heures ce qui était devenu leur « maison » parce qu’il fallait mettre fin à cet envahissement de l’étranger.

Je penserai longtemps à ce jeune homme, désespéré, au milieu des décombres de ce qui avait été son toit, et retrouvant quelques débris des objets qui l’avaient accompagné pendant quelques mois. Il avait 15 ans, seul au monde, sans avenir.

Tout cela s’est passé sous un régime de gauche qui ne voulait pas cela, même s’il l’a laissé faire.

Mais pensons aussitôt à ce que serait un exercice affirmé, décidé, imposé de la haine de l’Autre, de celui qui n’est pas comme soi. Et QUI est comme soi ? Où commence la différence ? Ou y aurait-il une quelconque légitimité à vouloir l’éliminer ?

Votons donc contre la haine, mais hors sentiment.

Encore un mot : avez-vous entendu ce matin dans les médias François Fillon ? Il disait ouvertement qu’il placerait dans son gouvernement des responsables de « Sens commun ».

BOURDIN ET MACRON

C’est le dimanche de Pâques. Je me réveille à 8h30 pour voir Macron « interviewé » (mot horrifiant) par Bourdin. Qui est la star des deux ? Il y a deux stars.

« Butch Cassidy and the Kid ». Encore mal réveillé, je pense à ce film. C’est que les deux, Bourdin et Macron, font la paire. Les deux sont beaux. Le plus vieux, « Paul Newman », a plus de piquant, le plus jeune, « Robert Redford », a des traits plus fins, mais plus fades. French Pride : la politique française aligne des hommes aussi séduisants que des stars hollywoodiennes, ce que les Américains ne réussissent que de loin en loin : John Kennedy, Ronald Reagan…

Bourdin cherche Macron sur son côté Alcibiade de Plutarque, séducteur  toujours d’accord avec l’nterlocuteur  quel qu’il soit.

Macron répond… Nooon ! Il a manqué la bonne réponse ! Il aurait du reprendre ce dit de saint Paul dans les Corinthiens que j’aime tellement : « Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver quelques-uns. » A la place, Macron se présente comme « l’homme du non ». Peu crédible.

            J’écoute ce qui suit d’une oreille de plus en plus distraite tout en feuilletant le dernier livre paru sur Lamennais, d’Aimé Richardt, quand soudain les choses se tendent sur l’écran de mon Mac. Il est question de « Sens commun ».

Macron n’a pas l’air sur ce sujet de jouer les Alcibiade. « C’est l’émanation politique, dit-il, de la Manifestation pour tous. » Ce sont des gens, explique-t-il, qui ne sont pas à l’aise dans la société contemporaine : ils veulent réduire les droits des autres et sont persuadés que les médias mentent, que les juges n’ont aucune impartialité, etc. »

« Est-ce le retour des ligues ? » demande Bourdin. Macron répond que, comme l’avait souligné Alain Juppé, François Fillon a visiblement décidé de réveiller des forces qui sont dangereuses pour la République. « François Fillon, énonce Macron, attaque le cœur de la démocratie. »

La fin de l’entretien est quelconque. Je retiens que le poète préféré de Macron est René Char.

 

« SENS COMMUN »

11h à 13h : je suis interviewé par Radio Lacan, que représente à Paris Patrick Almeida, un jeune analyste-analysant d’origine brésilienne. Les questions, au nombre dix, ont été préparées par des psychanalystes de l’Association mondiale, réunis à Buenos Aires, Salvador de Bahia, Paris et Tel-Aviv. En deux heures de temps, j’ai répondu aux deux premières. Je conviens avec Almeida de continuer lundi prochain, au lendemain du premier tour.

Je suis étonné d’avoir si peu parlé de « Sens commun » dans ce Journal alors que je suis les aventures de ce groupe depuis le début et avec une admiration croissante. Il est vrai que je sais très peu de lui, et que la presse semble dans le noir.

Qu’ai-je lu ? Qu’ai-je entendu dire ?

Qu’un groupe s’était formé à partir des « Veilleurs » de la Manif pour tous (seul Macron dit : Manifestation). 

Qu’il voulait porter les idéaux de ladite MPT dans le combat politique.

Qu’après avoir fait le tour des partis politiques de la droite et du centre, ils n’avaient pas opté pour le parti le plus proche de leu sensibilité, à savoir celui de Christine Boutin, mais pour l’UMP, devenue Les Républicains.

Qu’ils avaient successivement séduit Jean-François Copé puis Nicolas Sarkozy, qui leur avaient mis le pied à l’étrier dans l’appareil du parti.

Qu’à la primaire de la droite et du centre, ils avaient choisi de soutenir François Fillon, alors à la traîne dans les sondages, et que celui-ci devait sa victoire à la mobilisation de leurs neuf mille membres. 

Qu’ils avaient été d’une loyauté parfaite à l’endroit de M. Fillon lors de l’épisode « Lâchages, reniements, trahisons » qu’avait enduré le candidat à la présidentielle.

Que c’est encore à eux qu’il devait d’avoir rempli la place du Trocadéro.

Et que c’est encore et toujours sur eux qu’il comptait aujourd’hui pour refaire son handicap et gagner sa place au second tour de la présidentielle.

            Je lis ce matin dans le Huffington Post :

« Sens commun fait partie des hommes et des femmes qui sont fiers de leur pays, attachés à leurs traditions, pour lesquels j’ai beaucoup de respect. Cette façon qu’ont une partie des commentateurs et des élites politiques de classer les Français et de jeter une forme de discrédit sur certains d’entre eux est insupportable, a lancé l’ancien premier ministre dans l’émission Forum Radio J diffusée ce dimanche. Et de répondre “pourquoi pas“ à la question de nomination de certains membres dans son équipe ministérielle. »

            D’avoir tracé de mémoire cette trajectoire impeccable accroît encore mon émerveillement. Quelles mains sûres ont-elles guidé ces jeunes pousses dans cette voie à la fois digne et triomphale ? Il y a une telle perfection dans la conception des desseins comme dans leur mise à exécution que je pressens que la partie d’échecs est jouée par un très grand maître, un Italien sans doute.

Ce n’est pas faire injure à la porte-parole et muse de Sens commun, Madeleine de Jessey, que de penser qu’une jeune femme de 27 ans, même normalienne (promo L 2009 ; je suis L 1962) et maintenant agrégée de lettres classiques et thésarde, n’a pas été seule à concevoir, tel Zeus Athéna, cette si belle créature politico-religieuse qui porte le nom si chaste de Sens commun.

Quel est le mentor de Madeleine de Jessey ? Quel est le Vautrin de ce Lucien de Rubempré féminin ? Voudrez-vous nous le dire, Madeleine ? Je me permets de vous appeler par votre prénom, vous pouvez faire de même si vous acceptez de me répondre, nous sommes archicubes, après tout.

 

MADELEINE DE JESSEY 

Je suis des suiveurs de Madeleine de Jessey sur Twitter. Malheureusement, elle émet très peu, comme Sens commun d’ailleurs, ou c’est que mon Tweeter aura été mal réglé.

Je parcours la presse sur le net après avoir interrogé Google sur M de J. On obtent tout de même quelques informations. Je restitue en vrac celles que je viens de glâner.

Il y a d’abord sa photo, que je place en tête de cette livraison du Journal.

« Elle aime Anouilh et Giraudoux » dit tel périodique. Madeleine est giralducienne ! Mais oui ! Je songe au texte si amusant de Sartre où, à propos de Giraudoux et de « Choix des élues », il évoque ce qu’il appelle le monde d’Aristote. « Situation I » n’est jamais loin de ma table, je retrouve la page sans difficulté.

            « N’est-ce pas Aristote qui fut logicien d’abord — et logicien du concept, et magicien par logique ? (Lacan qui adorait Aristote logicien et n’avait aucune sympathie pour la magie, ni pour Sartre d’ailleurs, se retourne dans sa tombe). N’est-ce pas chez lui qu’on trouve ce monde propret, fini, hiérarchisé, rationnel jusqu’à l’os ? N’est-ce pas lui qui tient la connaissance pour une contemplation et une classification ? »

            Quel rapport avec Madeleine de Jessey, me direz-vous. Ah ! C’est que je pressens que ceci a quelque chose à voir avec le monde de Sens commun. Nous verrons sous peu si je me trompe.

            Il y a aussi Anouilh. Beaucoup à dire sur cette élection, mais je passe. Je vais devoir me rendre au Forum de ce soir, et bien que je n’y parle pas, il serait mal vu par mes amis que j’arrive en retard.

            Madeleine écrit du théâtre entre ses heures de cours, et a imaginé une comédie musicale, « Don et mystère », pour les Journées mondiales de la jeunesse de Rio.

Elle se passionne pour les liens entre la Bible et la littérature. Le fichier des thèses indique qu’elle a déposé son projet avec le Pr Dominique Millet-Gérard, sous le nom de Madeleine Bazin de Jessey. Intitulé : « “Cette femme était très belle…“ Réflets et fulgurances de Bethsabée dans la Littérature et les Arts » La thèse est en préparation à Paris 4, dans le cadre de l’Ecole doctorale Littératures françaises (sic) et comparée (Paris) depuis le 22.07. 2014.

Une belle jeune femme présentant « une belle thèse » sur le thème : « Cette femme était très belle… » Il y a là un effet vertigineux de « mise en abyme » tout entier monté par Madeleine. Quelle riche nature !

Mais une bosseuse aussi, qui s’engage corps et âme : « Pendant que mes amis allaient en boîte, je m’enfermais dans ma chambre pour bosser. Pour découvrir la “vraie vie”, j’ai fait six mois d’humanitaire à Jérusalem, avec les Filles de la Charité. » 

Un ami militant lui trouve une ressemblance avec Nathalie Kosciusko-Morizet, le « côté “roots” des Veilleurs en plus » « Elle est frêle, menue, mais déterminée… Elle aurait pu rester au chaud dans un think tank de normaliens, elle est venue participer aux veillées, textes à la main. »

Sur le passage des « Veilleurs » de la Manif pour tous à Sans commun, on trouve ceci : « Après avoir été l’un des visages médiatiques des Veilleurs, elle s’aventure en politique. Avec quatre autres militants, plus âgés, plus établis, elle lance ce jeudi Sens commun, une association qui veut injecter l’esprit de la Manif pour tous au sein de la droite parlementaire. Fatigués de voir le mouvement s’étioler, les comparses ont décidé de rompre avec « l’apolitisme » affiché des manifestations pour rejoindre l’UMP qui, de son côté, lorgne avec gourmandise sur la « génération LMPT ».

« Jean-François Copé nous a dit : “Je vous ouvre les portes, mais ne venez pas cracher sur l’UMP.” » Dans une tribune publiée sur Boulevard Voltaire, Madeleine de Jessey explique : « Il ne tient qu’à nous de démontrer [aux cadres de l’UMP] que l’étiquette la plus vendable, c’est la nôtre. Si l’UMP est opportuniste, soyons sa meilleure opportunité ! Il ne s’agit pas de se laisser récupérer, mais de récupérer ce qui devrait nous appartenir en premier lieu. »

Saisissant ! Vraiment remarquable ! C’est un « Ceci est à moi. » On pense au « Tartuffe » ou au « Second Discours » de Jean-Jacques. Ou plutôt au Chat botté dans la version d’origine : « Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blez appartiennent à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachez menu comme chair à pasté. »

Ses amis à Normale sup sont mélenchonistes, mais elle continue de manger avec eux. Un Veilleur qui l’a rejointe un midi à l’ENS s’étonne : « Je m’attendais à la voir entourée de jupes plissées et de pantalons beiges, et je l’ai trouvé causant avec une fille de la Ligue antifasciste. » En revanche, les choses ont été plus compliquées avec ses amis homosexuels : « Ils ont été très blessés par ma démarche, ne l’ont pas comprise. »

Wikipédia renvoie au « Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables » sur Gallica, et précisément à l’item « Bazin et Bazin de Jessey ». Il appert que « la famille Bazin de Jessey est une vieille famille de la haute bourgeoisie de Dinan. Jules Bazin, né dans cette ville en 1818, demanda l’autorisation de joindre à son patronyme le nom « de Jessey » sous lequel il était déjà connu. La famille donna à Dinan et à Saint-Malo une lignée d’armateurs, de banquiers et d’ecclésiastiques au long du xixe siècle. »

            Oh, mais cela est hautement significatif ! Si mes souvenirs de khâgne sont exacts, c’est près de Dinan que se situait la Chesnaie où travaillèrent les frères Lamennais dans l’idée de fortifier la monarchie et de réformer l’Eglise. Cela m’avait frappé jadis, l’anecdote des deux frères travaillant de concert AMDG, Félicité de Lamennais étant le cadet.

            Il est 18 :15. Le Forum commence à 19 :00. Je me douche, me pomponne, et file. Je ferai les corrections depuis la tribune. La suite au prochain numéro.

Un Spécial Lamennais, pourquoi pas ?

 

 

 

 

 

Publié dans Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME, Just published