SCALP MARSEILLE – Décomplexer la gauche, par Hervé Castanet

28 avril 2017

Une certaine droite se veut décomplexée. Posons l’orientation suivante : la gauche, ou tout au moins une certaine gauche, en France est, par contre, complexée. Il ne s’agit pas de sauver la gauche telle qu’elle est. Il s’agit de la décomplexer – de le proposer sans hésitation, gêne ou regret. La décomplexer n’est pas la droitiser ou l’amoindrir. C’est l’inventer. Profitons de l’occasion historique que ces élections révèlent.

Dans une tribune, parue le 4 décembre 2002 dans Le Monde, il y a donc près de quinze ans !, Jacques-Alain Miller écrivait que l’Homme-de-gauche, homme avec un H majuscule, est désormais au tombeau. L’Homme-de-gauche, soit le « pot-pourri d’images et de symboles hérité de la grande geste de la gauche », était donc mort. Nous n’avions pas vraiment voulu le croire préférant croire justement qu’il était peut-être au tombeau mais toujours vivant. Enterré mais vivant. Nous avions confondu le tombeau avec un réfrigérateur, sa mort avec une cryogénisation subtile. Cet Homme-de-gauche finirait bien par se réveiller. Bref, nous attendions sa résurrection. Nous attendions plus précisément que se réveillant, on puisse le retrouver tel quel à l’identique de ce qu’il fut : décidé et ferme, critique et vif, ses armes toujours affutées. Le combattant fatigué retrouve sa puissance.

Puis nous avons oublié la gauche. Nous avons politiquement – enfin, je parle pour moi – accepté d’être endormis par une droite plan-plan (Chirac), une droite histrionne (Sarkozy) – et un centre gauche (Hollande) qui acceptait trop facilement la loi du marché, la politique de l’Europe, les inégalités. D’autres combats nous occupaient : ainsi ces attaques répétées contre la psychanalyse et qui ne se répartissaient plus, comme habituellement, entre la gauche et la droite, les pour la psychanalyse, à gauche – et les contre, à droite.

Cela c’était avant. L’instant de voir est proche. Réveil assuré. Quand ? 15 ans après. Dimanche soir dernier. Macron est premier. Ouf ! Le Pen est deuxième. Elle a perdu, se dit-on aussitôt, car Macron + la gauche, c’est imparable. Avec Mélenchon à près de 20%, Hamon à plus de 6, c’est plié. C’est l’espoir d’une victoire certes peu glorieuse mais d’une victoire néanmoins car Marine Le Pen, la néofasciste, n’est plus aux portes du pouvoir. Vous savez la suite, la triste suite. Elle commence par un refus des résultats par les représentants de la France Insoumise sur les plateaux télé – non pas une prudence, une attente justifiée face à des données partielles. Oui, un refus. Pas n’importe quel refus. Pas un refus franc, provoquant, dévastateur – celui qui faisait hurler, il y a bien longtemps : le peuple aura ta peau. Non, un refus qui faisait prémices à ce qui suivit : une négation de l’acte, du c’est écrit, du c’est ça. Il fallait prendre du temps, continuer à ergoter, à rejouer le match. Non ce n’était pas possible : le peuple ne pouvait se tromper, la vérité de la lutte des classes ne pouvait se retrouver quatrième derrière des candidats si peu cultivés, si transparents. Par contre les médias, les journalistes, les instituts de sondages, oui, étaient dans l’erreur presque dans la manipulation. Mais comment cela fut-il exprimé ? Les faits dits ne sont pas forcément des faits vrais, et réciproquement. Le candidat Mélenchon est quatrième. Mais non, clament les insoumis, il faut le prouver. Vous n’allez pas croire tout ce que l’on vous dit. Les faits sont complexes, n’est-ce pas. En croyant ce que l’on vous assène, vous optez pour la pensée linéaire, la causalité mécanique.

Mais pourquoi ai-je compris dimanche soir non pas que l’Homme-de-gauche était au tombeau – je le savais – mais qu’il était mort sous sa terre ? Mort pour de vrai, comme disent les enfants qui savent que les fictions n’excluent pas un réel, au-dehors ? Il m’a fallu un second temps : l’intervention de Jean-Luc qui n’appela pas à voter pour Macron contre la vieille tradition de la gauche et son choix du désistement pour faire barrage à l’extrême droite et au fascisme. Au contraire, Jean-Luc établissait l’équation EM = MLP du point de vue des marchés et des oligarques.

C’était fait. L’instant de voir produisait sa scansion : l’Homme-de-gauche était mort et bien mort. Par contre, l’électeur de gauche, lui, est bien présent, actif, pas avare de paroles et de prises de positions. Et que disent certains d’entre eux – ceux qui se disent vraiment de gauche ? MLP et EM, c’est la peste et le choléra. Donc, on s’abstient ou bien l’on choisit de voter nul ou blanc. J’ai dû me forcer pour saisir que ce que j’entendais était bien ce qui se disait. Entendu à la radio : Tu comprends, nous on est jeune, et on veut nous faire croire qu’il n’y a qu’une solution à deux termes, que c’est elle ou lui. Eh bien, nous on s’y refuse. Et aujourd’hui même des lycéens portent des pancartes : Ni banquier. Ni raciste.

J’appelle gauche complexée, cette gauche qui promeut l’éternisation du raisonnement, qui refuse de conclure, de poser un acte et d’accepter ce que les révolutionnaires et les combattants du temps de l’Homme-de-gauche savaient : que si l’arme de la dialectique pouvait casser des briques, comme disait le président Mao, c’est parce qu’elle savait que la dialectique implique sa sortie, sa fin, sa mort. La dialectique aboutit toujours à une réduction où s’isole blanc ou noir, oui ou non. Le ou est exclusif, radical. Car la dialectique mène au point où la dialectique cesse puisque l’ultime reste de l’opération n’est plus dialectique. Impossible de revenir en arrière. Lacan ne dit pas autre chose : laisser passer (soit : rater) le moment de conclure éternise aussitôt le temps pour comprendre. L’acte que la dialectique a permis est la mort de la dialectique. La gauche complexée a perdu sa mémoire, elle a oublié ses classiques. Politiquement, dans le moment actuel, elle ne vaut pas mieux, objectivement, que la droite qui n’appelle pas à voter Macron et qui n’est pas celle de Jean-François Copé. Cette gauche-là est peut-être, au un par un de ceux qui s’y réfèrent, plus sympathique que cette droite-là, mais objectivement elle est son double, son miroir fidèle.

Cette gauche est complexée parce qu’elle ne joue qu’avec deux registres : l’imaginaire et le symbolique, pour reprendre les catégories de Lacan. Le premier lui permet de lever l’espoir, de promouvoir un principe espérance, comme disait Ernst Bloch, de faire résonner l’utopie d’un monde autre. Le second relève de l’analyse, des propositions et des programmes : il est anticapitaliste et mondialiste. Le registre ignoré – mais subitement révélé par Mélenchon et les dirigeants de la France Insoumise – est celui-ci : le réel. Le seul qui assure le nouage des deux autres. Mais quel est-il ? Il est l’os du choix qu’objectivement le vote implique : un ou radical, sans troisième terme – car le troisième terme c’est avant, du temps de la dialectique. Le réel est ceci : j’accepte de ne plus penser, de ne plus rêver d’un autre temps, d’un autre choix. L’acte rompt la pensée, c’est le reste de la réflexion – son irréductible.

Marine Le Pen, bien meilleure dialecticienne et stratège que la France Insoumise, sait cela. Que maintenant, il faut cogner ! Tel est le mano a mano final. Il faut détruire la candidate néofasciste dans les urnes comme MLP veut détruire la démocratie.

Décomplexer la gauche en passe aujourd’hui par cette affirmation d’urgence: l’équivalence EM = MLP est une position irresponsable qui aime aveuglément le symbolique jusqu’à croire que nous vivons dans un monde sans réel. Que dire suffit et que l’acte est au choix, en supplément, si l’on veut.

En réaction, une gauche décomplexée est une gauche qui tire des conséquences du réel que la dialectique isole. Et qu’à ce réel, chacun est tenu – qu’il le veuille ou non. Le dire, est- ce une leçon d’antifascisme ? Mais oui, c’en est une ! Et même si cela ne te plait pas, à toi électeur de Mélenchon qui hésite, à toi électeur de Mélenchon qui n’hésite pas mais qui comprend ceux qui hésitent, à toi qui ne détrompe pas la jeunesse du choix radical, je te dis que la gauche décomplexée désormais te le crie ainsi sans hésitation : halte au fascisme ! Coup pour coup, bulletin Macron contre bulletin MLP.

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