Est-ce que la psychanalyse peut nous préserver de la toxicité du discours FN ? par Géraldine Caudron

 

« La psychanalyse concerne les sujets un par un, dans leur particularité. C’est une histoire privée. Mais ce privé, d’être noué au langage, est par là même pris dans la grande Histoire, l’histoire publique. Cela vaut pour l’intime de chacun. Quelle que soit sa biographie, de quelque pays qu’il vienne. Pour tous ceux des générations posts-nazies, la petite et la grande histoire se sont bien nouées dans la poubelle des camps. »[1] La femme qui parle ainsi appartenait à une génération précédente. Anne-Lise Stern avait 22 ans lorsqu’elle fut déportée à Auschwitz-Birkenau.

J’ai été en analyse avec cette grande psychanalyste, membre de l’École freudienne de Paris, analysante de Jacques Lacan, auteure du livre témoignage « Le Savoir-Déporté. Camps, Histoire, Psychanalyse.« . Depuis le 6 mai 2013, (nous commémorerons l’anniversaire de sa mort la veille des élections), Anne-Lise Stern n’est plus là pour faire entendre ce savoir-là, né de son expérience du camp, nouant ce qu’elle avait vécu là-bas à ce qu’elle avait repéré dans ce qui se dit et se répète ici, et encore plus maintenant.

C’est une question que je me suis souvent posée avec angoisse et qui m’a longtemps travaillée. Comment vivre en sachant que la Shoah a eu lieu ? Est-ce que ça peut se reproduire ? Quand le trou du réel des camps s’est dévoilé jusque dans ma clinique avec un cas d’enfant, je me suis mise en quête d’ouvrages. C’est par la lecture fulgurante de son livre que j’avais souhaité rencontrer Anne-lise Stern pour un contrôle, puis poursuivre ma cure avec elle. Ma première analyste ne pouvait pas entendre ce que je cherchais à comprendre de ce que la Shoah et la langue du troisième Reich avait produit et transmis comme traumatisme impactant directement le langage. D’une deuxième génération née après, et de surcroit « non juive », je ne devais pas être concernée à ce point, me disait-elle. Il ne fallait pas penser de ce côté là. Avec Anne-Lise Stern, j’avais trouvé un lieu d’accueil et d’adresse sans ambages, sans censure, sans jugement, où élaborer mes questions les plus intimes, les plus indicibles sur le sujet, depuis ma génération et sans être juive. Ma souffrance liée à cet héritage inouï de l’Histoire constitué par l’existence des camps de concentration, qui était insupportable et contre laquelle je m’étais fabriqué des défenses coûteuses, pouvait être enfin déchiffrée. En séance, nous parlions parfois de son expérience de la déportation, son corps en était marqué, « ça se charge d’y penser pour moi, ce numéro d’Auschwitz qui tatoue mon bras.(…). Même si je ne l’exhibe pas, les autres – que je parle, que je me taise – y pensent par force, eux aussi à ça. »[2]. Parce-que je voulais savoir, et que je pouvais savoir, ma cure avec Anne-lise Stern m’a permis de sortir d’une fascination du voir-ça et d’un point de  jouissance insu, pris dans l’horreur de signifiants toxiques hérités de mon histoire privée noués à l’histoire publique de la seconde guerre mondiale, redoublés par la guerre d’Algérie. Ce point de jouissance, Anne-Lise Stern me l’avait interprété, et ce fut salutaire, libérateur, un instant de voir qui a ouvert sur le temps pour comprendre, sur une élaboration et une symbolisation rendue enfin possible me permettant de sortir du réel trop réel, ce réel des camps imaginarisé auquel je restais fixée. J’ai pu retrouver dans mon histoire familiale cet arrière grand-père mort du typhus, dans un camp de concentration en 1942, déporté parce-que dénoncé comme résistant communiste, dont personne ne m’avait parlé, mais dont mon père porte le prénom. Derrière le mot typhus avait été refoulée l’horreur du camp de Gross-Rosen, comme un effacement de la mémoire du camp de concentration. J’ai pu ressentir un apaisement de constater que cet aïeul s’était engagé dans la lutte au péril de sa vie, transformant le devoir de mémoire culpabilisant, en inscrivant un héritage et une mémoire incarnée du combat contre le fascisme, dont je me sentais désormais reconnaissante et redevable.

Lors d’une séance sur l’actualité de la montée du FN et de son discours négationniste, Anne-Lise Stern avait évoqué le terme de « dénazification », sorte de mot écran destiné à faire croire que tout était terminé de ce côté là, comme le « Plus jamais ça » sur lequel nous nous étions endormis. Mon analyste y réagissait tous azimut. Je me souviens de sa colère toujours prête à éclater, de sa solitude dans sa lutte à contre sens du travail de l’oubli de l’histoire, de son vif désir de transmettre encore et toujours et ce jusqu’à la fin de sa vie, d’alerter en enseignant, et en démontant les effets mortifères d’un discours de haine, issu de l’idéologie nazie qui n’a jamais cessé de diffuser son venin. Le FN en est tout empoisonné. Et nous en subissons tous les jours un peu plus la contamination.

Depuis les résultats du premier tour, j’ai une nausée persistante, événement de corps qui signale un réel. Je me connecte à internet, en ces temps complexes et tourmentés, plus que de coutume. Je lis de ci de là des posts politiques, de plus en plus violents, de plus en plus haineux. Parfois, je ne prends pas suffisamment garde et je suis tentée de relayer ce qui s’affiche comme « contre le FN » et qui, à y regarder de plus près, laisse surgir un je ne sais quoi qui m’alerte. Une ambiguïté s’y est glissée, provocant un malaise. L’empoisonnement par la Langue FN est là. C’est donc tout un travail de lecture, de repérage, de réflexion, d’analyse, et de désactivation de signifiants FN qu’il faut effectuer et remettre sans cesse sur le tapis. Le langage est mis à mal et envahi par ses mots slogans qui diffusent leur programme de haine. Après Victor Klemperer[3], c’est un nouveau philologue qui pourrait prendre le relais de l’étude de la Lingua Tertii Imperii, (qui n’est pas une langue morte) et étudier ses rejetons dans les effets du discours FN, connecté dés sa fondation à l’idéologie nazie. Tous les codes et les mots du langage commun sont désormais attaqués par cette novlangue toxique : mots dévoyés, suremployés, changés, détournés, retournés, si ce n’est, vidés de leurs significations, créant la plus grande confusion, propice à la propagation de l’idéologie de l’extrême droite et à la fascisation des esprits, en surfant sur l’émotion. Tout va très vite dans l’agitation des propos FN qui ont pignon sur rue désormais, renforcés par la propagande très virulente d’internet.

Aussi virulente parce-que sans complaisance, la farce ayant valeur d’interprétation de Jacques-Alain Miller donnée dans « Le bal des Lepéno-Trotskystes »[4] faisant tomber les masques, par un rappel de l’histoire des hitléro-trotskistes au moment du débarquement « ayant nui à la Résistance et collaboré avec l’occupant et les nazis français », est une flèche qui vise dans le mille. Hier soir, 1er mai, aux Bouffes du Nord, JAM a été interrompu pour la deuxième fois en tentant d’alerter à sa manière, et avec sa singularité, nos concitoyens sur le retour du nazisme, réincarné dans des versions disparates. Cette censure m’a fait prendre conscience que le pire est à attendre pour dimanche. Les prises de paroles courageuses de JAM, à rebours de ce qui ne peut pas se dire, y engageant son corps, et sa voix profonde, me rappellent celles d’Anne-Lise Stern au sujet de son expérience de la déportation : « En témoigner publiquement risque de tourner au psychodrame, ou de coûter trop cher à celui qui s’y offre. »[5].

 

L’emballement de la fin de campagne présidentielle dans un climat de grande hostilité jamais connu jusqu’alors, porte l’effet des signifiants du nazisme, réactivés par le discours du FN. Le 7 mai, c’est un rendez-vous avec l’Histoire que nous avons, la veille de la commémoration du 8 mai 1945, célébrant la défaite du nazisme et de la capitulation de l’Allemagne. Et c’est seul, au un par un, épars désassortis en marche pour la démocratie, dans la solitude de l’isoloir, que nous allons y répondre, avec l’arme du vote Macron en acte.

Anne-Lise Stern avait répondu en partie à ma question sur le retour du pire. En Lacanienne, elle ne m’avait laissé aucun espoir. Aucune garantie ne peut être apportée par un homme ou un parti politique à ce qui se rejoue aujourd’hui du malaise dans la civilisation. C’est bien à chacun, depuis son histoire privée prise dans l’Histoire, et de ce qu’il en fait, de se positionner clairement. Jamais la question de ne pas céder sur son désir de démocratie n’aura été aussi fortement posée par une élection. Che voi ?

[1] Anne-Lise Stern, « Passe, du camp chez Lacan. Berlin » in Le Savoir-Déporté, Paris, Seuil, 2004, p 241.

[2] Ibid. p 241.

[3] Victor Klemperer, auteur  de l’essai Lingua Tertii Imperii (Langue du Troisième Reich : carnet d’un philologue).

[4] Lacan Quotidien 673, Jacques-Alain Miller, Le bal des lepénotrotskistes.

[5] Ibid. p 241.

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