SCALP LILLE – Nous et le symptôme, par Christophe DELCOURT

Compte Rendu du Forum scalp de Lille

Programme SCALP LILLE

Qu’est-ce qui peut bien pousser un psychanalyste à appeler à voter contre une candidate à l’élection préférée des français ? En quoi suis-je qualifié, moi qui travaille dans le secret du dire, pour affirmer publiquement que le discours de MLP relève, comme le dit JAM, du mal absolu ? C’est justement que le FN, c’est une affaire de discours. Ça n’est pas uniquement une affaire de désespérance sociale. Chacun sait que ce sont également dans des régions aisées et tranquilles que le FN réalise des scores élevés.  Il faut entendre cette question du mal absolu comme une catégorie de l’éthique. Je vous propose de répondre à ces questions d’abord du côté du psychanalyste puis ensuite de celui du discours de MLP et du FN.

Un psychanalyste se définit d’abord par sa cure soit l’élaboration qu’il poursuit au long de sa vie des embrouilles de son symptôme. Je n’ai pas souvenir d’un début à ce fait que le « nous » a toujours porté pour moi la marque de la honte. Se sentir « nous »  il ne fallait pas. Cela valait comme impératif catégorique, au-dessus de toute volonté. Plus je tentais de  m’y inscrire, plus je me sentais étranger… C’est l’expression d’une position subjective, d’un sentiment très précoce d’être Un-tout-seul. La dite honte tenait au fait qui s’en déduit de ne pas oublier « eux », les exclus, les sans-grades, les violentés. Je n’ai jamais pu me sentir réchauffé, rassuré par l’appartenance grégaire. Au contraire, cela poussait à la fuite. Les diverses versions de la phobie infantile tentèrent un nouage pour contrer le réel qui allait se révéler ensuite. Cette sensibilité devint brûlure devant la révélation de la solution finale. L’Autre dans toute sa méchanceté révélait son potentiel sans limite. Il fallut le détour par l’analyse pour éclairer mon malaise dans la civilisation. Cette saloperie me regardait droit dans les yeux. Moi aussi je serais capable de cela dans une de ces contingences que le Surmoi laisse entrevoir pour le service des tourments dans le champ de la morale. De tout cela se déduit que l’appui décidé sur la dialectique « eux/nous » relève d’une volonté de méconnaissance voire d’une forclusion de la dimension du symptôme, d’une impossibilité – au sens du rapport au Réel – de la moindre rectification subjective qui est le socle de la pratique analytique : « Comment participes-tu à ce dont tu te plains ? »

Le Champ freudien est celui de la question éthique. Il est au-delà de la morale. Il suppose pour opérer une ouverture à cette partie de nous-mêmes dont parle Freud à la page 47 de son Malaise dans la civilisation : « La vérité est que l’homme essaie de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer« . Avouez que tout cela est très vivace dans notre monde. Etre au service de la civilisation, c’est d’abord reconnaitre nos penchants funestes. Je soutiens que le discours de MLP relève d’une volonté décidée de fermeture à toute considération de cette espèce parce qu’il refuse et rejette chez l’autre toute cause de désordre du monde. C’est l’argument de JAM qui nous montre la transformation du commandement de l’amour du prochain qui le fait proprement disparaitre, ce nebenmensch : tu aimeras ton prochain comme toi-même à la seule condition qu’il soit comme toi-même.

Le discours de MLP peut être repris du côté de la loi comme l’a fait Jean-Claude Milner lors du Forum du 18 avril. L’originalité de la révolution française est de savoir que la force n’a pas de portée sans le discours qui fonde la Loi. Milner distingue les droits de l’homme qui  valent pour tout homme dès sa naissance de la qualité de citoyen qui s’acquiert à la majorité. Cette distinction ne vaut que dans la mesure où un article de la Déclaration affirme qu’aucune disposition touchant au citoyen ne doit venir contredire l’article premier de la Déclaration Droits de l’homme et du citoyen. Tout le dispositif législatif que le FN se propose de mettre en place sur la citoyenneté contredit justement cet article.

On peut également l’analyser en terme d’action sur le langage comme l’a démontré CDLS lors de son intervention au même Forum 18 :  »  [elle] repose sur une destruction systématique du sens des mots, l’usage de néologismes et de « néosémantèmes », c’est-à-dire de mots courants auxquels un sens nouveau est donné, ou du détournement du sens et des références… L’hypothèse de Sapir-Worfh énonce que le langage n’est pas seulement un moyen d’énoncer des idées, mais ce qui permet la formation même de ces idées. » A tous les termes fondateurs de la République sont ainsi attribuées les idées phares du programme. La liberté, c’est sortir de l’Europe…  C’est « un détournement du sens, calculé au millimètre, qui vide la mémoire d’un pays, fait que son histoire perd sa substance et ne peut plus servir de référence pour les générations futures. MLP reconstruit ainsi une nouvelle version du passé et une néoréalité pour l’avenir                 » conclut CDLS.

On peut également l’analyser en termes de logique. MLP est la reine du sophisme. Elle part de constats assez faciles à observer et qui sonnent clairement aux oreilles de tous ceux qui souffrent des transformations produits par la domination de la finance sur l’économie. Voilà des années que l’on nous rebat les oreilles avec les errances de la finance débridée qui casse systématiquement le lien social. Et puis rien n’est fait, pas même la toute petite taxe Tobin…  MLP tire de ces constats des conclusions erronées aboutissant à des propositions qui conduiraient la France à un grand renfermement nostalgique aux conséquences économiques catastrophiques.

C’est le point central des diatribes de MLP que je voudrais souligner. C’est un discours qui vante le passé glorieux au profit de la jouissance étriquée du petit propriétaire. Elle joue sur l’angoisse du petit propriétaire à qui le système prendrait ce qu’il a si durement acquis. Elle manie avec équivoque ce terme de peuple  dont elle se dit la candidate. Mais ce discours ne vient pas de n’importe où. Faites-en l’expérience. Ecoutez les discours de campagnes de MLP, ils sont tous sur le site du FN, c’est long et pénible. Vous y verrez le style de la mise en scène et la rhétorique des chauffeurs de salle, lieutenants de MLP qui s’avance désormais drapée dans un  « je suis une femme…je suis une mère… assez peu convaincant. Et maintenant lisez les discours de la NSDAP en 1933 qui comme en 2017 exigeait de la position de victime du peuple allemand humilié une légitime revanche. Changez quelques mots et vous retrouverez le même discours : l’abolition des traités humiliants, la fierté du peuple, la liberté de choix, etc… Mais surtout, MLP n’a cessé de marteler tout au long de la campagne « un Peuple, une Nation… » qu’elle a fini par compléter à Bordeaux par « un chef » ! Ça ne vous rappelle rien ? mais si, souvenez-vous… Ein Reich, ein Volk, ein Fürher… Pour vous convaincre des effets de ce discours, voyez l’excellent reportage de Complément d’enquête de France 2 à Hénin-Beaumont. Les braves gens comme les édiles n’hésitent pas à exprimer publiquement, dans les lieux mêmes de la République, une ségrégation brutale et une volonté de « faire pisser le sang » à ceux qui se mettent en travers de la vérité frontiste.

Je voudrais enfin faire une remarque concernant deux traits de MLP. Elle ne peut pas sourire. Quand elle essaye, son visage nous montre un rictus figé qui évoque le malaise. Ensuite sa voix que je pense plus cultivée dans son adresse politique. Il me semble y avoir dans cette voix un trait qui la rattache, dans le grain comme dans le phrasé à celle de son père. C’est un style qui ici se transmet.

La psychanalyse propose un « nous » qui ne s’oppose à aucun « eux ». C’est un « nous »  qui sait chacun affecté de cette marque d’incomplétude et de ratage que constitue, au mieux, le symptôme. Toute la question est celle du mode de nouage de ce symptôme. Ce qui est certain est que nous vivons une époque de fermeture. L’ouvrir est donc essentiel !

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