Briser le silence, par Frédérique Bouvet

Dimanche 23 avril, 19h, je suis dans mon bureau de vote du centre-ville de Rennes où je participe cette année aux dépouillements des bulletins. Je ne connais alors personne mais je discute avec ceux de ma table, deux hommes, une femme. La parité est respectée ! Les hommes branchés sur leur smartphone nous font part des dernières infos. La conversation s’engage sur ces élections particulières à l’issue incertaine, sur les chiffres qui à travers les sondages nous gouvernent et qui ont pu jouer parfois dans notre choix de vote.

20h10, après avoir dépouillé non stop les cent premiers bulletins à chaque table, nous apprenons les résultats nationaux. Emmanuel Macron serait en tête suivi par MLP pour ce premier tour des élections présidentielles. Silence durant quelques instants. Mon voisin murmure : « Y’a pas Mélenchon ». « Non, mais il y a MLP » répondis-je. Silence fracassant. Rennes est – après Paris – la seconde ville de France qui a voté le moins FN : 6,7%, soit moins qu’en 2012. C’est dire que le coup est rude… Ville à gauche comme la majorité des grandes villes de la région, la capitale bretonne n’a pas failli à sa réputation (26% pour JLM et 13,8% pour BH) mais a placé E. Macron en tête avec presque 32% des voix. Nous reprenons le dépouillement des bulletins avec la seconde fournée. Pas facile d’énoncer le nom de MLP : sept bulletins sur deux cents à ma table, c’est peu mais pour ma part, c’est encore trop.

20h30, les quatre tables ont fini leur travail. Nous voyons passer devant les fenêtres des dizaines de personnes – souvent jeunes – allant manifester et qui vont entonner des slogans comme « Macron Le Pen, on en veut pas ». Ce n’est pas alors MLP= Macron mais du Un avec Macron Le Pen. Nous sortons peu à peu de notre sidération et nous recommençons à parler. Je me rends vite compte que le front républicain est mort. Je suis inquiète.

Début de semaine. Impossible de banaliser, de faire comme si ce premier tour n’avait pas eu lieu. Pourtant à part la TV qui diffuse en boucle «  MLP la représentante du peuple et E. Macron, le candidat des riches », interprétation très simpliste, je suis frappée par ce silence qui règne. C’est souvent motus et bouche cousue. Cela fait une sacrée différence avec 2002. Certes, voter c’est un choix subjectif, intime mais quand la démocratie est en danger, il n’y a plus à tergiverser. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a des résistants au vote du second tour. Entre l’idéal et la pulsion de mort, c’est loin d’être plié. Et puis, nous qui pour la plupart n’avons pas connu directement une guerre, ne sommes-nous pas parfois des enfants gâtés ? Que d’exigences envers E. Macron qui devrait être le candidat parfait et répondre aux critères de chacun ! Alors continuons de briser le silence et d’engager des conversations spontanées notamment avec des inconnus dès que nous en avons l’opportunité. Parler, c’est notre arme. Le combat continue et au-delà du 7 mai !

Publicités
Cet article a été publié dans ALERTE, Just published. Ajoutez ce permalien à vos favoris.