JOURNAL EXTIME (18)

Hier soir, Rose-Marie Bognar et Didier Cremniter me raccompagnent chez moi après un dernier pot pris à l’Esplanade — toujours les Costes. Je leur fais part de mon embarras de richesses : tant de choses à dire de ce samedi, et si peu de temps pour dormir !

Le voyage à Montpellier. Les retrouvailles avec la ravissante Américaine Julia Richards, qui m’avait jadis accompagné à un dîner à la mairie, et que Georges Frêche avait draguée sous mes yeux à coups de citations latines, avant des tentatives plus osées quelques jours plus tard quand il l’avait invitée à le visiter dans son privé. Elle avait dû lui mentir et lui dire qu’elle était ma maîtresse pour mettre fin à ses avances. Julia est analyste, membre de l’Ecole de la Cause freudienne.

Le Forum organisé de main de maître, à ma demande, par mon collègue et ami le Dr Marc Lévy a été un succès. Les rudes débats avec les mélenchoniens du cru. Les échanges pointus avec l’éloquent bâtonnier Christol, indigné par la virulence de ce qu’il appellait mon réquisitoire contre Mélenchon et son mentor hitlérien, avant de se déclarer in fine « tout à fait d’accord » avec moi. Mes mamours politiques avec le socialiste Michaël Delafosse, jeune et bel homme plein d’allant et plein d’avenir. Le Pr Anne Brissaud à qui je n’avais pas eu l’opportunité  de dire tout le bien que je pensais de son explication de la stratégie d’influence de l’UDI dont la blonde jeune femme est membre. Les pitreries de tel énergumène, en analyse depuis des décennies « chez un lacanien », et se considérant comme un « membre de la famille », ce qui lui permettait de nous déclarer à tous que nous étions des nuls et que nous avions déçu par notre nullité les espoirs qu’il avait placés dans ce Forum. Le sénateur-maire de Castelnau-le-Lez, M. Grand, ami de Juppé, gaulliste d’anthologie, parlant en père noble, qui provoqua chez moi un violent transfert sauvage, lequel m’amena à penser qu’il serait beau d’être un castelnauvien et d’apporter sa voix de gauche à son maire de droite. Et pour finir M. Max Levita, professeur d’économie, le premier adjoint au maire, qui connut Judith en 1969, et se souvient d’elle clamant dans un meeting ce « Il faut détruire l’Université » qui lui valut d’en être chassée.

Je lui conte les dessous de l’histoire. Lacan s’en fut plaider la cause de sa fille auprès d’Olivier Guichard, alors ministre de l’Education nationale. Et celui-ci de répondre par un non possumus. L’injonction venait du président Pompidou, qui, lisant dans son lit L’Express, y avait trouvé l’entretien de Judith avec Michèle Manceaux. Il avait aussitôt décroché son téléphone, appelé Guichard, et lui avait enjoint  de vider cette femme sur le champ. Et c’est ainsi que la cacique de l’agrégation de philosophie de 1965 fut reléguée à l’enseignement par correspondance malgré l’entregent paternel.

Il me faudrait des heures pour raconter dans le Journal extime ce Forum si vivant où on ne m’avait pas laissé oublier un seul instant que j’étais le parisien descendu dans le Sud, et donc d’emblée, avant toute parole proférée, un envahisseur, presque un colonisateur, arrogant et brutal,  « condescendant », le membre d’une élite coupée des réalités, ignorant et méprisant les vrais gens, etc. Lacan parlait à ce propos de « préinterprétation ». Tu l’as dit !

Ce n’était pas tout. Le voyage lui-même, l’attente de l’avion le matin, les trois heures de train au retour, m’avaient permis de procéder à un dépiautage intégral de la presse du jour. J’avais commencé par Le Figaro magazine : les brillants portraits croisés de François Barouin et Laurent Wauquiez par Charles Jaigu, l’époux de France, membre de l’Ecole de la Cause freudienne ; la chronique pour une fois peu inspirée d’Eric Zemmour ; l’oraison funèbre impitoyable de Fillon par Carl Meeus, les analyses marxisantes du politologue Jérôme Sainte-Marie ; et la malicieuse colonne de François d’Orcival qui perd dans Le Figaro la mention « de l’Institut »  qui ne manque jamais de décorer son nom dans Valeurs actuelles.

Il y avait aussi Marianne, avec son numéro extraordinaire, le meilleur que cet hebdo ait jamais publié, le meilleur que j’aie lu depuis très très longtemps dans la presse française. Il est grand temps que Marianne réussisse le sorpasso du Nouvel Observateur, en pleine déconfiture politico-morale depuis que le trio BNP a guillotiné Aude Lancelin, sur l’injonction, dit-elle, de François Hollande. L’exemple de Judith en 1965, sous un autre Prince, montre que cette hypothèse n’a rien d’invraisemblable. La belle Aude, agrégée de philosophie comme Judith, s’est vengée de belle manière en obtenant le Prix Renaudot pour sa description à l’acide sulfurique de l’intimité du journal (sans cancans sexuels malheureusement). Ses pages sur Jean Daniel, le pape de L’Obs, et sur Matthieu Croissandeau, son incapable Secrétaire d’Etat, sont des morceaux d’anthologie. Le malheureux organe fondé par Kahn et Szafran et repris par M. de Chaisemartin, aujourd’hui en situation de cessation de paiement, a manifestement trouvé en Renaud Dély le directeur qu’il lui fallait.

J’avais envie de parler de tout le monde ici réuni : Jacques Juillard à son meilleur, érudit et prophète ; Jean-François Kahn, pour une fois calme et précis,  et qui disait la même chose que le sénateur Grand à Montpellier : « Que Marine Le Pen, le 7 mai, renforcée par la droite pétainisée, dépasse les 40% (merci, la presse de gauche !) et le signal d’alarme prendra la forme d’un coup de tonnerre. ». Et le défilé de grands noms du « komentariat » français : Marcel Gauchet, les Pinçon, Hervé Le Bras, François Ruffin, Gaspard Koenig, Christophe Guilluy, Dominique Reynié, Guy Konopnicki, Caroline Fourest, et une petite nouvelle, Florence Weber, directrice du département de sciences sociales à l’Ecole normale supérieure.

Et je ne suis pas au bout de ce que je voudrais dire de ce numéro, qui comporte encore un dossier sur le duel en littérature, cinéma, etc., la chronique gastronomique du génial Périco Légasse, une analyse du boulangisme, « Un populisme à la française ». Tout est talentueux, direct et gai, alors que L’Obs est sinistre, mal écrit, et d’une qualité constante dans la médiocrité et la méchanceté.

Reste tout le reste de la presse nationale, à quoi s’ajoute encore The Times, que j’ai dépiauté pendant le charmant déjeuner où nous avait rejoint mon vieil et fidèle ami Augustin Ménard, accompagné de sa femme Monique, mélenchonienne, mais de bonne, de très bonne compagnie.

Et il y a en plus maintenant les dernières parutions que nous venons d’acheter au Drugstore. Comment rendre compte de tout ça ? Par quoi commencer ? je suis perdu.

C’est alors que Rose-Marie eut l’une de ces répliques foudroyantes qui lui viennent parfois on ne sait d’où : « Faites comme dit Françoise Giroud, les plus belles fraises sur le dessus du panier. »

« Giroud a dit ça ? — Oui. —  Et ça veut dire ? — Que dans le journalisme, on commence par le meilleur, parce que les gens lisent vite et peu. — Je vais faire ça !  — Et c’est quoi, votre meilleur ? — C’est l’idée que j’ai eue ce matin à 10h15 en buvant mon double espresso au café d’Orly. Elle m’a illuminé. Un vrai intant-de-voir. — Ah ! et c’est quoi ? — Vous verrez demain. »

A suivre

 

  1. J’ai réussi à trouver la référence sur Google, après maintes tentatives, car le moteur de recherche transformait « plus belles fraises » en « plus belles fesses ». Voici : « On demandait à Françoise Giroud, alors rédacteur en chef de L’Express, quel était le secret du bon journalisme. Elle répondit : “Mettez les plus belles fraises sur le dessus du panier“. Elle avait raison : pour le public et le journaliste, “l’ordre logique“ n’existe pas. Il n’y a qu’un ordre d’intérêt. »
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