SCALP TOULOUSE -La viralité du discours et des slogans du Front National : une contamination idéologique, par marie-Christine Bruyère

Ce terme de viralité  est le sous-titre du livre de Valérie Igounet : Les français d’abord.  Slogans et viralité du discours Front National ( 1972- 2017)[1]

Valérie Igounet, est historienne, spécialiste du négationnisme et de l’extrême-droite en France. Elle apporte une contribution originale à l’approche de ce parti, qui est devenu en quelques années un acteur majeur de notre vie politique.

Cette appellation : viralité, je ne l’ai pas lu de suite de la bonne façon ; j’ai lu  « virilité » avant d’écarquiller les yeux et de voir VIRALITE. C’est-à-dire infection, contamination et tout ce qui s’associe comme qualificatifs à la notion de virus. Ce terme, soyons clairs, V.Igounet l’emploie, pour le DISCOURS du Front National, pour qualifier la manière dont les idées du Front National se propagent et s’infiltrent « dans les profondeurs du gout ». Pour le dire autrement, c’est démontrer avec la rhétorique du FN, comment de protestataire, le vote FN a viré, basculé en un vote de conviction. C’est là le danger d’une épidémie, pour filer pas seulement la métaphore mais avertir sur le réel de cette contamination idéologique.

C’est ce qu’illustre un autre ouvrage de Valérie Igounet : l’Illusion nationale[2]. Avec Vincent Jarousseau, photographe-documentaliste, les deux auteurs sont allés, pendant deux ans, à la rencontre des habitants de trois villes tenues par des maires frontistes. Ces trois villes, sont représentatives de la réussite du FN. Il s’agit de Hayange (ville autrefois prospère des hauts fourneaux en Lorraine), Henin-Beaumont (dans le Pas de Calais région jadis minière et ouvrière) et Beaucaire (département du Gard région d’accueil après la guerre d’Algérie). Les deux auteurs ont utilisé, pour leur enquête, une méthodologie orale ; ils sont allés à la rencontre des  habitants ayant voté FN et prêt à élire MLP. Ils ont partagé leur quotidien : au café, dans des fêtes, ils les ont écoutés, sont rentrés dans une certaine intimité. Ils n’ont pas cherché à les convaincre et surtout ils ne les ont pas jugés. Ils se sont fait passeurs de leur position; tous les propos et les photos de cet ouvrage, qui se  présente sous la forme d’un roman- photos, sont à la virgule près, ceux qui ont été tenus et ont été validés par les intéressés. C’est un travail d’une grande valeur éthique.

Valérie Igounet se dit frappée après ces années de travail sur le terrain, de voir et d’entendre combien les militants ont intégré les slogans du FN. Le FN a su faire infuser ses discours. Donnons quelques exemples recueillis dans l’ouvrage : « Les français d’abord » ; « Etre français ça se mérite » ; « Stop à la submersion migratoire. » «  Quand les migrants viennent ici, en France on leur donne un logement, ils paient rien. Ils vivent tranquilles, nous on vit dans la précarité. » ; « Je ne suis pas forcément raciste, mais il y a des personnes qu’il faut éliminer de là. » « Je ne suis pas du tout raciste. Mais ce sont les français d’abord ».

Valérie Igounet a une formule remarquable pour résumer leur travail d’enquête : « Désespérant politiquement et déchirant humainement ».

C’est le diagnostic documenté d’une contamination idéologique qui s’est propagée. Quels en sont les aspects dangereux ?

Le Front national veut faire croire qu’il a changé mais il EST un parti d’extrême droite avec ses trois fondamentaux: la Xénophobie : eux et nous (dont le ressort est la haine et le rejet de l’autre étranger), le  Nationalisme : valeur nationale identitaire ; le Patriotisme avec la préférence nationale (qui a remplacé la priorité nationale). Le FN est un parti d’extrême droite, avec dans son ADN la haine de la République. Populiste il s’adapte dans ses propositions aux territoires : immigration dans le Sud ; emplois et précarité dans les bassins miniers…etc.

Ce qui a changé c’est que les slogans et la représentation, se sont tempérés. Et là c’est malheureusement une réussite : le FN s’est banalisé ! La maladie a progressé à bas bruit mais maintenant, Il y a le vote des ouvriers, le vote des jeunes et le vote des femmes.  Et c’est un vote affiché, assumé, voire qui procure une certaine fierté. Le FN a contaminé tous les milieux.

Dans  L’illusion nationale, les deux auteurs démontrent que pour nombres d’électeurs le FN symbolise un espoir, une autre vie, plus sûre….sans immigrés. Le parti d’extrême-droite leur vend un rêve : leur rendre une fierté. Ces deux années passées dans ces trois communes à échanger avec ces Français de toutes origines, ont confirmé …le danger : l’Illusion pourrait un jour devenir Nationale. L’antonyme d’Illusion c’est désillusion !
Donc ajoute Valérie Igounet : « Il faut attaquer politiquement le FN en déconstruisant calmement son discours. ». Voilà le traitement ; il sera de longue durée.

[1] Igounet V. Les français d’abord ; Slogans et viralité du discours front National (1972-2017), Inculte/dernière marge,2016.

[2] Igounet V.  Jarousseau V. L’illusion nationale, Les Arènes, janvier 2017.

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