SCALP LILLE -Marine Le Pen n’existe pas, par Agathe Sultan

Qui se cache derrière le masque Marine Le Pen ? Une femme déterminée et libérée de l’emprise de son père ? Son « clone absolu », comme le disait sa mère ? Ou bien une machine de guerre programmée pour gagner les élections au FN ?

Marion Anne Perrine Le Pen, dite Marine Le Pen, née le 5 août 1968 à Neuilly sur Seine est une femme politique française. Depuis 2011, elle est la présidente du Front National où elle succède à son père.

Depuis son arrivée à la tête du parti, le FN a fait peau neuve et a décidé de faire rimer Marine avec mainstream. Comme l’évoquait Jacques-Alain Miller hier matin sur France Culture, nous sommes passés du régime de l’impossible au régime de la contingence. Par contingence, entendez ce régime dans lequel le hasard domine. Le fameux plafond de verre pourrait bien se briser à l’occasion de cette élection. Ce plafond de verre, dont Louis Aliot lui-même, le compagnon de Marine Le Pen, disait qu’il correspondait à l’antisémitisme du FN[1].

Alors comment en sommes-nous arrivés là ? Trente ans après l’adhésion de Marine Le Pen au FN en 86, vingt-quatre ans après son entrée en politique en 93, quinze ans après l’arrivée au second tour de Jean-Marie Le Pen ce fameux 21 avril 2002, nous avons assisté, presque impuissants, à la montée au zénith de ce parti dont nous pressentions le danger depuis toujours. C’est donc en l’espace d’une trentaine d’années que le FN a conquis sa place dans le paysage politique français, en devenant un parti à l’allure respectable. Voici ce qu’une impeccable stratégie, menée d’une main de maître, a permis, combinant un story-telling digne des plus grandes tragédies, et une minutieuse entreprise de dédiabolisation

La dédiabolisation est un terme inventé par le FN lui-même. Valérie Igounet[2], historienne et co-auteur avec Vincent Jarousseau, que nous venons d’entendre, de L’Illusion nationale, relève que c’est la solution qui a été inventée par Mégret et ses proches, au début des années 90, afin que le parti devienne plus crédible, qu’il fasse moins peur et qu’il ait ses chances de remporter des sièges aux élections. Une stratégie savamment pensée, et reprise à son compte par Marine Le Pen. Il s’agit ainsi de refuser la qualification d’extrême-droite, de proscrire toute référence aux idéologies d’avant-guerre, toute allusion au racisme, à l’antisémitisme. Il s’agit encore, note-elle, de faire passer pour invraisemblable l’idée d’un FN fasciste. Il s’agit, enfin, de proposer un discours plus social.

Novembre 2016 : Marine Le Pen inaugure en grande pompe son nouveau QG de campagne. Baptisé L’Escale, car il se situe à seulement quelques enjambées de l’Elysée, pour faciliter le déménagement en mai, dira t-elle, avec l’ironie qu’on lui connaît. Le public découvre alors médusé ce que Libération appellera « le grand détournement pop[3] ». Sur les murs blancs, sont accrochés une série d’images, empruntées à la culture. Le nouveau FN veut avoir l’air cool, il veut séduire les jeunes et brandit ses insignes.

La langue des Rolling Stones, « Tongue and lips », comme disent les anglais, « Hot lips », ce célèbre logo est l’emblème absolu du rock n’roll. Il évoque l’esprit rebelle du groupe, tout autant que la dimension sulfureuse de leur musique. Cette fameuse langue, la voici colorée à la mode bleu marine.

Banksi, le célèbre street artist, dont l’oeuvre est éminemment politique Voilà une de ses œuvres détournée. Un manifestant masqué, casquette sur la tête, jetant un bouquet de fleurs, comme il jetterait un projectile. Le bouquet de fleurs des champs a été remplacé par un bouquet de roses bleu marine. Marine Le Pen et Banksi auraient en commun leur anti-conformisme, explique un de ses conseillers.

On aura tout vu, plus les ficelles sont grosses et plus ils s’en donnent à cœur joie. Clint Eastwood, les Tontons Flingueurs, rose bleu marine au bout du calibre, Albert Einstein, tirant la langue, et même un montage de Florian Philippot, le numéro 2 du FN, photoshopé en James Bond ! Rien ne les arrête.

La rose bleu marine, là encore, quel talent ! A ceux qui pensent qu’elle symbolise l’UMPS, la rose des socialistes et le bleu des Républicains, Marine Le Pen rectifie. La rose est d’abord le symbole de la féminité dans la campagne, et dans le langage des fleurs, le bleu marine signifie l’impossible rendu possible. Exit la flamme bleu blanc rouge qui faisait si peur, exit encore le nom du parti, exit enfin, le nom de Le Pen. « Mais enfin, s’exclame un Twittos, ils fument quoi au FN[4] ? »

En 1993, alors que Marine Le Pen se lance en politique, elle le dit simplement : elle a déjà un nom, charge à elle, maintenant, de se faire un prénom ! Et c’est ce qu’elle fit. Sur une video de l’INA de l’époque, on la voit, parlant impeccablement, d’un discours si bien huilé. Elle a 24 ans. « Nous avons été confrontées, en qualité de filles de Jean-Marie Le Pen, à un grand nombre d’obstacles dans notre vie et peut-être que cela nous a forgé un caractère plus combattif et nous a donné une expérience certaine du sens des choses et de la valeur des choses[5] », dit-elle à la caméra.

La machine était lancée, et avec elle, les premières lignes d’une fiction, digne des plus passionnantes tragédies. Ou bien d’un conte qui commencerait ainsi : il était une fois un ogre qui vivait dans un manoir avec sa femme et ses trois filles[6]

A voir les photos de l’époques, les trois sœurs semblent tout droit sorties du film de Sofia Coppola, The Virgin suicides. A la différence du film, elles ne font pas que fantasmer les garçons car leurs parents les laissent souvent seules dans leur grand manoir et elles aiment y inviter du monde.

L’histoire raconte que la fidélité de Marine Le Pen à son père commence le jour du fameux attentat de 1976, qui manquât d’emporter sa famille, à l’aide d’une charge de 5 kg de dynamite. Elle aperçoit alors ce qui, de l’engagement politique de son père, conjoint jouissance et pulsion de mort. Il est prêt à risquer sa vie… et celle de ses filles.

La légende décrit aussi une Marine Le Pen délurée et night clubbeuse, qui écume les dance floors des grandes boîtes parisiennes, du Palace aux Bains. De cette époque, on retient une mémorable interview de Thierry Ardisson[7], qui converse clope au bec, avec la grande-soeur, Marie-Caroline (celle qui trahit la famille plus tard, en choisissant le camp des mégrétistes). Interrogée sur le « détail » de l’Histoire, elle ne dit pas autre chose que son père, tout en noyant des poissons avec un joli sourire. On sent que l’antisémitisme est une tradition familiale.

Le roman continue, et montre une Marine Le Pen qui danse la nuit et étudie le droit le jour. A cette époque, à la fac de droit, rue d’Assas, elle se lie d’amitié avec ceux qui deviendront ses hommes de l’ombre, son équipe bis[8], ceux qui financent le parti, grâce à des sociétés de communication et de sécurité. Ces hommes sont des militants du GUD (le Groupe Union Défense). Ils prônent l’ultra-violence et vouent une admiration sans borne à Hitler. Mais ça, la légende ne le raconte pas.

Devenue avocate, elle défendra même des sans-papiers[9] car elle a, dit-elle, le goût des combats contre l’injustice. « Qu’en pense papa ? » titrait alors France Soir, qui était tombé dans le piège tendu par le couple père-fille, ce couple qui n’a eu de cesse de jouer la carte de la tragédie en plusieurs actes, une tragédie jalonnée de coups de théâtres et de coups de poignard dans le dos.

Cette tragédie met en scène une fille déterminée, aux prises avec un père toxique, dont elle se sépare in extremis, avec courage et bravoure. Elle n’a pas hélas, fini de s’écrire, car un nouveau chapitre voit arriver une rivale, qui n’est autre qu’une sœur ennemie ou plutôt une nièce, bien décidée à en découdre.

Cette tragédie pourrait-elle m’émouvoir, si Marine Le Pen venait toquer à la porte de mon cabinet, se plaignant de papa, de maman et de ses sœurs pour demander une analyse ? Peut-on tout écouter, peut-on tout entendre ? Il y a des jouissances, si obscures, qui, d’en appeler à la peur et à la haine de l’autre, ne pourront trouver chez l’analyste d’oreille consentante. Il y a des symptômes que l’on n’a rien à gagner à essayer d’encourager. Si les contre-indications à la psychanalyse sont rares, être Marine Le Pen en est une, assurément !

En cette veille d’élection, nous faisons le pari, en unissant nos forces aujourd’hui, que les Français feront le choix de la démocratie et que le sursaut républicain aura raison de ce programme de haine, pour cette fois, au moins, et pour gagner un peu de temps pour construire une alternative acceptable !

[1]Plenel E., Pour les musulmans, Editions La Découverte, 2015, p. 24

[2]http://blog.francetvinfo.fr/derriere-le-front/2015/06/26/la-dediabolisation-cest-quoi-au-juste.html

[3]http://www.liberation.fr/france/2016/11/17/fn-le-grand-detournement-pop_1529167

[4]http://mobile.lesinrocks.com/2016/11/24/actualite/limagerie-front-national-devoile-strategie-de-marine-pen-2017-11880748/

[5]INA, 15 mars 1993, https://www.youtube.com/watch?v=2gdZmFp4Br8

[6]http://www.vanityfair.fr/actualites/france/articles/le-pen-les-filles-de-logre-claude-askolovitch/26858

[7]http://www.ina.fr/video/I07262256

[8]https://www.mediapart.fr/journal/france/151013/la-gud-connection-tient-les-finances-de-marine-le-pen?page_article=2

[9]http://laregledujeu.org/2017/02/07/30792/la-jeunesse-cachee-de-marine-le-pen/

Compte Rendu du Forum scalp de Lille

Programme SCALP LILLE

 

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