SCALP LILLE -LMLP LA LANGUE DE MARINE LE PEN, par Virginie Leblanc

Compte Rendu du Forum scalp de Lille

Programme SCALP LILLE

Texte paru initialement dans le numéro 12 de la revue Le Diable probablement,2022, Le FN au pouvoir, chroniques de l’impensable.

 

« Ce que quelqu’un veut délibérément dissimuler aux autres ou à soi-même, et aussi ce qu’il porte en lui inconsciemment, la langue le met au jour. […] les déclarations d’un homme auront beau être mensongères, le style de son langage le met à nu. »[i]

Ainsi s’exprimait Victor Klemperer en 1947 dans LTI, Lingua Tertii Imperi, La langue du Troisième Reich, lui que les nazis exclurent, pour sa judéité, de son poste de professeur de philologie à l’Université de Dresde. Son analyse essentielle de la manière dont l’idéologie du Troisième Reich s’était appuyée sur un véritable travail d’imprégnation de la langue même, dans tous ses aspects, y compris les plus quotidiens résonne très fortement aujourd’hui, en ce 21 avril 2017, soixante dix ans après : étudier la langue de Marine Le Pen donne en effet une idée précise de son positionnement, bien loin du bleu marine dont elle prétend avoir lavé le brun de son père.

S’il est bien une chose que Jean-Marie et Marine Le Pen ont en partage, c’est cette capacité à manier les mots, cette habileté à lancer la petite phrase assassine qui marque les esprits comme à proférer la harangue populiste qui emporte les foules, faisant du père et de sa fille des orateurs confirmés, prompts à déclencher la polémique douteuse. Pourtant, c’est précisément d’un tel héritage que Marine Le Pen prétend s’affranchir depuis son accession à la tête du parti en 2011. La rupture consommée en mai 2015 entre la fille et le père, tel qu’en tout cas les communicants qui l’entourent s’emploient à le marteler, porte même plus particulièrement sur le mot en trop, celui que le fondateur du Front national s’est obstiné à réitérer dans différents médias. Mais s’il est vrai que Marine Le Pen a qualifié les sorties paternelles sur les chambres à gaz de « faute politique », tout comme elle s’évertue jour après jour à lisser le discours de son parti et à en gommer les aspérités les plus discutables, comment a-t-on pu croire pour autant que le Front national avait changé d’âme, comme si la blondeur filiale en avait expurgé le contenu sulfureux ? Comment a-t-on pu penser qu’il suffisait de ne changer que l’apparence du discours pour donner les gages de ne plus être foncièrement d’extrême droite ?

« Le style est l’homme même »[ii]

Fidèle en cela à la tradition populiste depuis son émergence dans nos démocraties modernes, Marine Le Pen n’a jamais rien eu à envier à la violence lexicale et rhétorique de son père : discours publics comme tribunes écrites sont marqués par les figures de style traditionnelles de l’éloquence, à laquelle elle s’est formée durant ses études d’avocate. Interpellation de l’auditeur, formulations visant à frapper l’imagination, exagération et emphase, énumérations à valeurs accumulatives, ponctuation soutenue, répétitions et anaphores remplissent ainsi les critères de ce que Gustave Le Bon notait dans sa Psychologie des foules : « Qui connaît l’art d’impressionner l’imagination des foules connaît aussi l’art de les gouverner. »[iii]

On pourrait paraphraser Le Bon pour préciser que Marine Le Pen connaît, tout comme son père, l’art de terroriser les foules, en simplifiant à l’extrême l’explication des difficultés économiques, sociales et politiques traversées par nos sociétés. Elle flatte ainsi les peurs les plus instinctives d’électeurs prompts à trouver dans son discours une explication clefs en main à des difficultés où s’entremêlent pourtant un grand nombre de facteurs différents et imbriqués de manière complexe : « Combien de Mohamed Merah dans les avions, les bateaux qui chaque jour arrivent en France remplis d’immigrés ? Combien de Mohamed Merah dans les trois cents clandestins qui, chaque jour arrivent en Grèce via la Turquie […] ? Combien de Mohamed Merah parmi les enfants de ces immigrés, non assimilés, sensibles aux thèses les plus radicales et les plus destructrices, en rupture totale avec nos principes républicains ? »[iv]

Au tableau d’une France décrépite, abandonnée et trahie par un système politique élitiste et comploteur ‒ le fameux umps ‒, Marine Le Pen n’a de cesse d’opposer, dans la droite ligne de son père, le mythe d’une France éternelle, incarnée notamment par la figure héroïque de Jeanne d’Arc, emportant ses auditeurs dans le récit épique d’une lutte à mort, d’un duel entre les partisans d’un monde bipolarisé (le fn contre tous les autres), et dont le véritable peuple de France sortira à coup sûr vainqueur : « Des obstacles se dresseront devant nous encore, la bataille politique sera âpre évidemment, rien ne nous sera épargné, c’est une certitude, ça a déjà commencé. Et je les pense capables des pires extrémités. Mais nous triompherons de tout cela et, de ces batailles électorales, naîtra une Nation libre, fière, confiante, fraternelle où il fera, à nouveau, bon vivre ! »[v]. Cette France personnifiée et glorifiée, dont l’essence éternisée assure pour ainsi dire, tout comme dans le monde des Idées, une permanence mythique et anhistorique – prémisse à l’argumentation qui permettra d’exclure tous ceux qui n’y appartiennent pas –, un leader charismatique la guide et lui donne l’impulsion en s’incluant dans ce peuple grâce au pronom personnel « nous », qui contribue à donner vie à une « communauté imaginaire […] où le langage offre un capital identitaire compensatoire là où l’action politique n’offre que peu d’espoirs. »[vi]

Ainsi, c’est bien de la même rhétorique démagogique et xénophobe telle que développée depuis des années par Jean-Marie Le Pen dont la fille a fait usage sans le moindre fard pendant des années, mais pas seulement dans sa forme énonciative , car idéologiquement aussi, elle partage les mêmes obsessions. Quand il s’agit de représenter cette « France éternelle » et la manière dont on s’y inscrit, Marine Le Pen s’ancre tout à fait dans la permanence d’un certain discours, celui du naturalisme, véritable socle de l’extrême droite. Que faut-il comprendre en effet dans la description de cette « nature française, [cette] terre française, [ces] paysages, [cette] lumière, [cet] air français »[vii] sinon qu’on n’est Français que dans un acte lié à la nature, application au pied de la lettre  et totalement insensée de la notion de naturalisation ? « On ne naturalisera d’ailleurs aucun jeune Français, même si ses parents sont français depuis des générations, sans qu’il ne se reconnaisse une terre, une souche, des racines »[viii], lance-t-elle ainsi régulièrement, en s’inscrivant dans la plus pure tradition barrésienne, remettant en cause du même coup le droit du sol, soit ce qui fait la spécificité du modèle français[ix]. Aussi, sous couvert de « dédiabolisation », non seulement Marine Le Pen s’appuie et sur les thématiques  et sur les accents de tribun ressassés depuis des années par son père, mais elle va plus loin encore.

Liberté, égalité : sans fraternité et avec ambiguïté

Au moins le père avançait-il démasqué, comme si ses sorties de route avaient pour fonction de localiser clairement, dans le concert politique, l’obscure jouissance dévoilée dans le discours extrémiste. C’est au contraire à une vaste entreprise de toilettage de la langue du parti que s’attellent depuis des années Marine Le Pen et ses conseillers, véritable aggiornamento lexical et sémantique déjà initié par Bruno Mégret dans les années 1990 : Cécile Aldhuy et Stéphane Wahnich l’ont précisément montré, dans l’analyse qu’ils consacrent aux mots de la présidente du Front national[x], Marine Le Pen prise aux mots.

À l’époque de Mégret, il s’agissait de livrer une première bataille visant à faire tomber un certain nombre de tabous encore verrouillés dans notre société : au vocabulaire marxiste ou emprunté à la thématique des droits de l’homme, champs lexicaux alors prédominants dans la sphère politico-médiatique, il s’agissait d’en substituer un autre et de se réapproprier des symboles forts. Ainsi des notes émanant d’une cellule de réflexion sur l’image du parti frontiste recommandaient-elles aux militants de remplacer le mot « masses » par « peuples », « nationalisation » par « étatisation », ou encore « universalisme » par « mondialisme »[xi], cette globalisation soi-disant coupable de tous les maux. Mais cette libération de la parole s’est ouverte sur des terrains plus glissants encore : il suffit d’écouter l’ensemble des représentants de la classe politique dans les années 2000 pour constater à quel point elle a fait du chemin, du « ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire » inventé par Nicolas Sarkozy au « Français de souche » lancé par François Hollande à un dîner du crif en février 2015[xii].

La première bataille gagnée, celle des idées, Marine Le Pen en a entrepris une deuxième, celle de s’emparer des mots de la tradition française, les mots même de la République, de la laïcité, auxquels Jean-Marie Le Pen a pour sa part toujours répugné. L’opération de confiscation de tout un pan des thématiques de la gauche comme de son lexique fut si réussie, que François Hollande lui-même en vint un jour à comparer le Front national à l’ancien parti communiste[xiii], sans que personne ne s’en émeuve outre mesure, et avec les résultats que l’on sait. Après avoir convoqué à de multiples reprises la figure tutélaire de Jean Jaurès[xiv], la présidente du fn n’a de cesse de faire fond sur la question de la précarité sociale, de l’emploi et des retraites. Elle ne vise qu’un couple, « européanisme » et « mondialisme », liés implicitement, par allusion, à la question de l’immigration, et, partant, au communautarisme, aux signes ostentatoires de la religion et au multiculturalisme, au nom du lien social républicain : « Je veux réaffirmer notre modèle républicain et ses valeurs contre le multiculturalisme. »[xv]  Aujourd’hui, c’est Florian Philippot qui ne cesse de martelé que le parti de Marine Le Pen, même plus nommé Front National, est un parti de « patriotes », bien loin de l’extrême droite.

En un coup politique magistral et sournois, Marine Le Pen a totalement dévoyé les valeurs traditionnelles d’une gauche éclatée, bâillonnée par sa bonne conscience, ne parvenant ni à redessiner ses idéaux, ni à reprendre la main sur ces questions hautement inflammables en ces temps de percée de l’extrémisme islamiste : en effet, comment ne pas percevoir que sous couvert d’égalité des citoyens et de liberté de culte c’est bien la religion musulmane et ses pratiquants qu’elle vise, envahissant l’espace public de polémiques sur la viande hallal dans les cantines ou sur les prières devant des mosquées surchargées ? « [Nos élites ont fait croire qu’] on avait pour résumer le droit et même peut-être le devoir de vivre autrement que comme des Français, avec d’autres codes, d’autres mœurs, d’autres traditions, d’autres lois. Nos élites ont organisé ou encouragé cela, cédant à toutes les revendications communautaristes, les justifiant, les anticipant même parfois avec zèle pour peu qu’elles leurs permettent quelques gains électoraux le moment venu : menus de substitution, horaires de substitution, programme scolaire de substitution, jours fériés de substitution et demain, loi de substitution, culture de substitution. »[xvi] Martelant des mots totalement vidés de leur sens – tel le signifiant « laïcité » –, mais faisant en apparence le jeu de la République, elle a réussi à cantonner les autres partis au mieux à éteindre le feu de sa haine xénophobe, au pire à jongler dangereusement avec les mots de l’exclusion.

La force de la langue de Marine Le Pen, en une période où peinent à se dessiner des solutions politiques alternatives, c’est qu’elle fait appel chez ses auditeurs à l’idée d’une communauté nationale rassurante, à une identité propre, par le biais d’un discours qui se boucle sur lui-même, et incarné quasiment physiquement par un orateur qui prétendrait le personnifier – soit un Autre qui existe, et qui sait où aller. Ou, comme l’écrivait Jacques Lacan : « L’idée imaginaire du tout telle qu’elle est donnée par le corps, comme s’appuyant sur la bonne forme de la satisfaction, sur ce qui, à la limite, fait sphère, a toujours été utilisée dans la politique, par le parti de la prêcherie politique. Quoi de plus beau, mais aussi quoi de moins ouvert ? »[xvii]

Il est urgent que cette clinique des discours ne reste pas lettre morte. Il est urgent, pour tous ceux qui considèrent que la République n’est pas qu’un mot, de s’engager véritablement dans cette bataille lexicale, simple vecteur mais unique vecteur de nos idées et de nos valeurs. Si nous perdons cette bataille, qui pourra dire qu’il ne savait pas que la toxicité d’une langue[xviii] déborde toujours sur celle des actes ?

[i]
Victor Klemperer, lti. La langue du iiie Reich, Paris, Albin Michel, 1996, p. 35.

[ii]          Cf. Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, Discours sur le style, 1753.

[iii]          Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, Alcan, 1895, p. 66.

[iv]          Cf. Marine Le Pen, « Discours de Nantes », 25 mars 2012, consultable à cette adresse : http://tinyurl.com/pzqnha7.

[v]           Cf. Marine Le Pen, discours du 1er mai 2015, http://tinyurl.com/nfdtbjg.

[vi]          Cf. Cécile Alduy et Stéphane Wahnich, Marine Le Pen prise aux mots, Paris, Seuil, 2015, p. 123.

[vii]         Marine Le Pen, 2012, citée par Stéphane Wahnich, Causette, n°56, mai 2015, p. 22.

[viii]         Ibid.

[ix]          Cf. Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Marine Le Pen, Paris, Grasset, 2011, p. 184-185.

[x]           Cécile Alduy et Stéphane Wahnich, Marine Le Pen prise aux mots, op. cit.

[xi]          Ibid., p. 19-20.

[xii]         « Français de souche, polémique autour d’un mot utilisé par Hollande », Le Monde, 24 février 2015, http://tinyurl.com/lqc5jzh.

[xiii]         « Madame Le Pen parle comme un tract du parti communiste des années 70 », a-t-il lancé sur la chaîne Canal plus, le 19 avril 2015.

[xiv]         Par exemple sur le calendrier des vœux de Steeve Briois, à Hénin-Beaumont, en janvier 2014, par cette citation de Jaurès : « Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance inébranlable pour l’avenir ».

[xv]          Cécile Alduy et Stéphane Wahnich, Marine Le Pen prise aux mots, op. cit., p. 95.

[xvi]         Marine Le Pen, discours du 1er mai 2015, op. cit.

[xvii]        Jacques Lacan, Le Séminaire, livre xvii, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 33.

[xviii]        Cf. Victor Klemperer, op. cit., p. 40.

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