Le « Téléphone sonne » déraille, par Deborah Gutermann-Jacquet

Lundi dernier Nicolas Demorand consacrait son émission de France Inter, « le Téléphone sonne » aux résultats du premier tour qui avaient été donnés la veille. Il était entouré de trois spécialistes de politique, censés décrypter la situation et répondre aux questions adressées par les auditeurs. L’un d’eux, Pascal, appela pour dire qu’électeur du FN, il ne comprenait pas qu’un barrage se constitue contre ce parti qui selon lui, n’était ni raciste ni xénophobe. Il ajoutait notamment que si quelqu’un lui prouvait qu’il l’était, il cesserait de voter pour.

Nicolas Demorand s’attacha à ne pas répondre et questionna plutôt l’auditeur sur son vote FN, puis sur son intention de vote pour le deuxième tour, et enfin sur son malaise. Il passa ensuite la parole à ses collaborateurs qui répondirent, avec gêne et de manière démagogique, en endossant le point de vue de l’électeur de Marine Le Pen. Sur le racisme et la xénophobie du FN, une analyste dit ainsi, du bout des lèvres, qu’il était vrai qu’à la création du FN, il y avait des partisans de l’OAS, des collaborateurs de Vichy, mais que les temps avaient changés et qu’aujourd’hui plus que de racisme, il fallait parler « d’ethnocentrisme », comme en témoignerait la formule « les Français d’abord ». A en croire cette spécialiste, il n’y aurait pas d’équation entre « Français d’abord » et « étrangers dehors ». De même, faudrait-il disjoindre « préférence nationale » et la haine de l’étranger. Porter cette parole-là revient non seulement à légitimer la langue du FN mais à l’épouser. Or, la traduction de cette langue est en théorie la vocation des analystes politiques.

La même spécialiste poursuivit en ajoutant que les accusations plus virulentes portées sur le FN tenaient finalement du « jeu politique ». Et elle indiqua que le parti avait changé, comportait des mesures sociales, etc. Dans un contexte électoral d’une telle gravité, s’orienter ainsi revient quasiment à entonner un hymne au programme.

La lâcheté dont ces journalistes et spécialistes ont fait preuve dans cette émission, au lendemain de l’élection qui porte l’extrême droite aux portes du pouvoir, ne peut laisser indifférent. Que, sur une grande antenne de radio, à une heure de grande écoute, les « spécialistes » donnent dans le déni de réalité, au regard de l’histoire et du présent, qu’ils abandonnent toute grille d’analyse sérieuse et, sous prétexte de respect de l’auditeur frontiste, ne lui donnent pas la contradiction alors même que ce dernier invitait à le faire, constitue une faute grave. Du point de vue de la responsabilité, de l’éthique, et de la citoyenneté.

Alors que la veille, certains candidats perdants ont eu le mérite de prononcer une parole digne en appelant à voter pour Emmanuel Macron, et à constituer un Front républicain pour faire barrage à un parti dangereux, xénophobe, et raciste, nous assistions là, sur les grandes ondes, à la réduction de cette parole à un « jeu politique ». C’est là faire non seulement le jeu du FN mais participer, au-delà de la désinformation et de la lepénisation des esprits, à prêter main forte pour porter le parti de la haine au pouvoir.

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