Les ennemis du genre humain, par Philippe Hellebois

« Les ennemis du genre humain », c’est en ces termes que Lacan qualifiait en 1946, dans ses « Propos sur la causalité psychique »[1], les fascistes, les nazis, et les collaborateurs qui les ont aidés, pour donner le la dans l’Europe des années 40 du siècle dernier. Ces mots sont forts et sans ambiguïté : il ne s’agit pas d’adversaires politiques ou d’opposants, mais bien au-delà de personnages qui visent rien de moins qu’à l’anéantissement de ce qui nous rend proprement humains. Hier il y eut la guerre, les camps, la Shoah, et aujourd’hui ? … les frontistes ! Ce qui en fait les continuateurs de ces ennemis du genre humain a été récemment pointé de façon percutante par J.-A. Miller au Scalp de Strasbourg : le discours du FN, dit-il, tient en un commandement, un impératif catégorique d’un nouveau genre, Tu haïras ton prochain quand il n’est pas ton semblable (l’inverse du christique Tu aimeras ton prochain comme toi-même.) Cela vise la fin du genre humain puisque ce qui spécifie ce genre comme humain, c’est de contenir en lui quelque chose qui n’est pas vraiment son semblable, qu’il ne reconnaît pas comme sien, une jouissance qu’il ne peut  nommer, et encore moins admettre – ce qui lui est le plus intime lui est pourtant le plus étranger, c’est le principe même de l’inconscient. Si Aimer son prochain comme soi-même peut ainsi sembler un commandement particulièrement excessif, Freud et Lacan dixit, haïr ce même prochain ne peut par contre mener qu’au pire.

Nos frontistes sont donc, fut-ce sans le savoir, au service de la pulsion de mort dont les effets peuvent s’étager en une échelle graduée dont l’anéantissement du genre humain constitue bien sûr le terme ultime, et toujours heureusement à venir. En attendant, ils procèdent à ce que le même Lacan dit être tout simplement « l’humiliation de notre temps ». Autrement dit, ils tendent à imposer à tout ce qui ne leur ressemble pas une pratique qui vise à l’humilier, c’est-à-dire le dégrader, l’avilir, l’abaisser.[2] Le ministre belge de l’Intérieur, Jan Jambon, membre de la Nieuwe Vlaamse Alliantie, a ainsi proposé en 2015 pendant la crise migratoire, que les demandeurs d’asile portent un badge identifiable et visible ! La Belgique est en effet un charmant pays où le FN local, qui s’appelle la NVA, est déjà au pouvoir. Comme nous sommes en Belgique, le pouvoir se dilue entre ceux qui l’exercent, soit une coalition de partis différents et opposés, et ceux-ci ont très vite enterré cette scandaleuse proposition. Dire comment le FN belge est arrivé au pouvoir nous emmènerait trop loin, mais disons pour faire court, que cela n’a été possible que parce que la Belgique n’est pas la France. C’est en effet un pays d’arrangement pragmatiques, sans langue commune, et non de discours visant peu ou prou à un certain universalisme comme par exemple celui des droits de l’homme. Bref, la NVA est arrivée au pouvoir sans que personne ne bronche, et ceux qui s’en sont scandalisés en y voyant le retour des années brunes, n’ont pas été entendus. Puisse Baudelaire s’être trompé quand il prophétisait en le déplorant dans son célèbre pamphlet Pauvre Belgique que la Belgique était l’avenir de la France.

En revanche, le génie français fait que l’on discute, que l’on dispute, que l’on pérore disent certains, mais par là-même occasion on raisonne comme ce soir. Qui plus est, le savoir, le bon bout de la raison a constitué depuis longtemps une limite au pouvoir du maître, peut-être même la seule.[3] Nous avons pu le vérifier plusieurs fois ces dernières années, lors du fameux amendement Accoyer réorganisant la santé mentale contre la psychanalyse, et dernièrement avec la proposition Fasquelle visant à interdire la psychanalyse dans le traitement de l’autisme … autant de projets qui ont été arrêtés par une campagne dont le ressort n’était pas la force d’une foule quelconque, les masses, mais celle d’un discours rationnel. La politique a toujours eu en France une dimension proprement littéraire – tout candidat d’importance ne lance-t-il pas sa campagne par un livre ? (qu’il en soit ou non l’auteur est secondaire) – qui prend toute sa force pendant la campagne électorale. Et c’est heureux parce que cela évite de voter seulement avec ses pieds. Le vote a effectivement une dimension proprement inconsciente à laquelle il ne s’agit pas de céder les yeux fermés.[4] C’est qu’accorder en tout priorité à l’inconscient mène au pire puisqu’il pousse le sujet à faire ce qu’il ne peut supporter. L’inconscient s’explore, s’élucide, s’éclaire, se discute grâce à la psychanalyse qui en fait autre chose que le maitre implacable qu’il était d’abord. Autrement dit, les vertus d’une campagne électorale à la française font du vote autre chose qu’un acte passionnel, mais comme l’a encore dit J.-A. Miller à Strasbourg, un calcul au-delà des convictions, voire des sentiments évitant ainsi la confusion qu’ils entraînent. N’est-ce pas la campagne électorale, plus raisonnable qu’il n’y paraît puisqu’elle est en son fond aussi une pratique de la raison, qui a provoqué ce resserrement des sondages que l’on observe depuis deux semaines ? Et surtout cet heureux effritement, et plus peut-être, des intentions de vote envers MLP.

 

 

[1] Lacan, J., Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 150.

[2] Et c’est à leur image, du moins celle de leur chef. Un livre récent Dans l’enfer de Montretout d’O. Beaumont (Paris, Flammarion, 2017) récit journalistique paru à l’occasion de la campagne, décrit ainsi la bâtisse des Le Pen à Saint-Cloud, acquise dans les conditions controversées que l’on sait : « En quarante ans de présence, Jean-Marie Le Pen n’a jamais entrepris le moindre travail de réfection. Résultat : ‘La maison part en lambeaux’, confesse Jany Le Pen. Moquettes tachées, lambris décrépis, peintures qui s’effritent sur les murs comme au plafond, tentures de velours aux couleurs passées, tableaux noircis par les années. … Certaines toilettes n’ont même jamais été remplacées depuis leur installation en 1976, tout comme les offices de cuisine. ‘C’est complètement suranné. ‘Tout est en train de pourrir’ lâche un conseiller de Marine Le Pen. » (p. 137) Cela ne fait pas tant penser à la maison du Psychose d’Hitchcock comme le pense l’auteur, mais plutôt à l’antre d’un vieux routier du masochisme. Il aime attirer l’hostilité générale, soit celle de l’Autre majuscule, depuis ses semblables jusqu’à celle des éléments … !

[3] Milner, J.-C., De l’école, Paris, Seuil, 1984, p. 148-150.

[4] Miller, J.-A., Lettres à l’opinion éclairée, Paris, Seuil, 2002, p. 150.

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