Lacan lecteur de Saint-Just, par Jacques-Alain Miller

Article paru dans Lacan Quotidien 671

Bien que Saint-Just et Sylvia Rose aient tous deux fait leurs études au lycée Louis-le- Grand rue Saint-Jacques à Paris, point de rencontre entre eux. Donc, point de lendemain puisque point d’aujourd’hui. Dommage. Louis Antoine aurait certainement apprécié le discours de Sylvia au Forum 18. Il aurait reconnu dans cette étudiante en médecine une âme-sœur.

Sylvia a aussi manqué Molière. Là aussi, dommage. Sylvia était naguère actrice dans la troupe d’amateurs de l’Ecole alsacienne. Qui sait ce qu’elle serait devenue une fois conquis le cœur du jeune Poquelin ? Je ne sais pas si je dois regretter qu’elle ait manqué Baudelaire. Inspirer le plus grand poète de langue française, c’eût été bien. Mais en matière de mariage, homo ou hétéro, j’ai des préjugés bourgeois : je suis pour le développement durable. Sylvia aussi. Et Charles, on ne voit pas ce que ça aurait donné bague au doigt, vu son épouvantable complexe maternel. Sylvia ne se serait jamais entendue avec Caroline Aupick.

Revenons à Saint-Just. Aurait-il fait un bon parti pour ma petite-fille ? Pour le savoir, interrogeons Organt, son poème en huit mille vers qu’il eut la malchance de faire paraître en 1789, année peu propice à la découverte de nouveaux talents littéraires. L’œuvre témoigne d’un beau tempérament libertin.

L’abbesse eut soin d’avertir les nonnettes Que de grands saints allaient les visiter, De se gaudir, et de se tenir prêtes,
Et qu’un mystère allait tôt éclater;

Après l’on fut dans la tour se gîter.

Il était temps. On enfonce les portes ;
Les vieilles sœurs se mettent à prier,
Et des bandits les fougueuses cohortes, Comme un torrent, inondent le moutier.
Nos jeunes sœurs à genoux les attendent,
Et du plus loin, des bras mignons leur tendent. En leur voyant l’air terrible et fâché.

Les doux agneaux croyaient avoir péché. Comme des loups sur elles ils fondirent. Et les nonnains pour des anges les prirent. Suzanne tombe aux serres de Billoi ;

Il vous l’étend et d’une main lubrique Trousse en jurant sa dévote tunique. Quand elle vit poindre je ne sais quoi,

Suzanne crut que c’était pour le prendre Et le baiser. Sur le fier instrument
Elle appliqua sa bouche saintement : Cela rendit Monsieur Billoi fort tendre, Qui désormais s’y prit plus poliment. Les flots pressés de sa bruyante haleine, De ses poumons s’exhalaient avec peine ; Il l’étouffait, voulant la caresser ;

Il la mordait, en voulant la baiser;
Sa langue affreuse, et tendre avec furie.
De la nonnain cherchait la langue pie,
Et notre sœur, qui pour Dieu le prenait,
À ses efforts saintement se prêtait.
Allant au Diable, et puis brûlant Marie. Quand la brebis, après ce doux baiser, Sentit l’oiseau quelque part se glisser,
Aller, venir, et l’ange tutélaire
De son sein blanc les deux roses sucer,
Elle comprit que c’était le mystère ;
Elle sentait une divine ardeur
De plus en plus s’échauffer dans son cœur… Amour riait, assis sur le pinacle.

Mais ce fut bien encore autre miracle. Quand tout à coup son regard s’anima, Son sein bondit, et son teint s’alluma ; Quand un rayon émané de la grâce, La pénétra, confondit ses esprits,

Et l’emporta tout droit au Paradis. Elle criait : ô puissance efficace ! Chaque félon, braqué sur sa nonnain. Menait aussi le mystère grand train : On les voyait, d’un rein fort et robuste, Observer tous une cadence juste, Aller, venir, à la file appointés,

En vrais taureaux, par leur fougue emportés ; Dans leur bouillante et féroce insolence. Jurant, frappant, au plus vite, au plus fort.
Et déchirant dans leur impatience.

C’est osé, mais est-ce original ? Non. On y retrouve l’inspiration du « Portier des Chartreux » et de tous ces petits romans licencieux qu’on achetait jadis sous le manteau, et qui se pavanent désormais en Pléiade, aux côtés du Divin Marquis.

Dans le passage cité, je reconnais plus spécialement l’influence de « Thérèse philosophe », 1748. Attribution aventurée à Diderot, plus sérieuse au marquis d’Argens. Sade loue cet ouvrage comme « l’unique qui ait agréablement lié la luxure à l’impiété ». Cependant, Casanova qui avait reçu des mains du marquis « tous ses ouvrages » ne souffle mot de « Thérèse ». Voir sur ce sujet l’introduction du roman dans l’édition Bouquins des « Romans libertins du XVIIIème siècle », spécialement page 563.

L’arrière-grand-père de Sylvia, un médecin, lui ancien élève des pères maristes au Collège Stanislas à Montparnasse, a fait connaître son avis sur la question : « La tête de Saint-Just fût-elle restée habitée des fantasmes d’Organt, il eût peut-être fait de Thermidor son triomphe. » (Jacques Lacan, Ecrits, p. 786).

Dystopie réactionnaire d’un ancien maurassien ? On peut se poser la question quand on sait la haine que la fachosphère voue à « l’ange de la Terreur ».

A suivre

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