Érotisme de l’isoloir, par Aurélien Bomy


Déchirure

Dans le foudroiement d’un éclair qu’il a su saisir sans laisser passer l’instant, celui de voir que la présence de MLP au second tour des présidentielles n’était plus de l’ordre de l’impossible, mais de la contingence (donc du probable, et de l’ordre d’un incalculable), Jacques-Alain Miller nous indique qu’une déchirure s’est produite.([1])([2])

Le rêve du psychanalyste, isolé dans son cabinet derrière son devoir de réserve a pris fin en un réveil brutal qui pourrait bien l’y faire ressembler à un cauchemar s’il n’embrayait directement sur un temps pour comprendre que le réveil a sonné.

Le diable dévoilé

Se réveiller vraiment implique de se souvenir de quoi l’on s’est endormi. De quel opium ? En l’occurrence, c’est de l’illusion en quoi a procédé la tentative de dédiabolisation par MLP de la haine incessamment vivace qui anime et agite son parti. Si cet opium, qui s’inhale si facilement, et se répand aisément en odeur de sainteté,  est si vite plaisant, c’est qu’il répartit les frontières entre « Eux » et « Nous », et tandis qu’il attribue la culpabilité à « eux » nous dédouane de toute responsabilité. Jusqu’à celles de nos aïeux et de la nation dans les fautes commises et pourtant reconnues par les précédents présidents après de longs et durs combats contre l’oubli.

Le « Je » de la haine

Il est si pénible à l’homme de se souvenir et de reconnaitre que, non seulement le mal ne lui est pas étranger, mais de plus habite en lui-même, qu’il lui devient alors parfois préférable de s’oublier et d’effacer sa propre responsabilité en dénonçant celui qui anime l’Autre (au risque de le promouvoir si ce n’est de le créer) au point de vouloir s’endormir en s’en remettant à un « Nous » qui fasse rideau sur la solitude fondamentale qui le place en face des conséquences de ses actes. « L’éthique de la psychanalyse conduit à considérer qu’il n’y a pas de nous, qu’il n’y a pas de eux, que cette frontière bouge tout le temps, tel le vol des oiseaux qui ne cessent de se rassembler et se disperser. On est fondamentalement seuls. Le eux et le nous, ça n’existe pas »([3]) rappelait de façon poignante Christiane Alberti lors du Forum contre Marine Le Pen et le parti de la haine du 18 avril à La maison de la Mutualité à Paris.

Logique du nous contre éthique du secret en politique

Par une déduction toute logique, ce que vise la politique du « nous » contre « eux » du F-haine, au-delà de nous dédouaner de nos fautes, par substitution, par le tour de prestidigitateur qui les fait apparaitre chez l’Autre,  c’est de déresponsabiliser chacun de son acte politique, de sa voix, du « je » qui lui restent protégés (pour combien de temps encore?) par le secret du voile de l’isoloir.

Gageons que ce voile garde pour quelques temps encore sa fonction pour un désir en politique.

L’intime conviction exprimée derrière le voile de l’isoloir reste la seule arme pour garder ce désir vivant.

Continuons à en faire usage.

 

[1] J-A Miller. Le Journal extime N°13 & 14 – Lacan Quotidien n° 666

[2] L’invité des Matins : Dernières réflexions avant le vote, avec Jacques-Alain Miller : www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/dernieres-reflexions-avant-le-vote-avec-jacques-alain-miller

[3] C. Alberti. De la différence en matière politique – Lacan Quotidien n°665

 

 

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