Pour mémoire. La Terre et les morts, par Deborah Gutermann-Jacquet

En 1906, la France réhabilita enfin le capitaine Dreyfus. La même année, ses académiciens élisaient Maurice Barrès au rang des Immortels et ce faisant, donnaient les palmes à un des chefs de file du camp antidreyfusard. Une jolie place dans le 1er arrondissement de Paris porte même son nom, et elle n’est pas la seule. Toute la France a des rues et des places qui rendent hommage à Barrès. Quant à Dreyfus, des rues portent également aujourd’hui son nom, mais sa statue a connu des tribulations folles : alors que Jack Lang qui en fit commande en 1985 souhaitait la voir figurer dans la cour de l’Ecole militaire où il fut dégradé, Mitterrand s’y opposa, les militaires aussi, si bien qu’elle fut posée en un endroit discret, puis changée de place plusieurs fois. L’embarras qu’elle créée est infini. En 2006, pour le centenaire de sa réhabilitation, la demande est réitérée par Jacques Chirac auprès de l’école militaire d’accueillir la statue de Dreyfus, mais un refus est encore opposé par les dignitaires de l’armée. Les lieux sont mémoire, et symptôme, les morts aussi.

Barrès, théoricien du nationalisme dont l’extrême droite se réclame encore aujourd’hui s’est « raciné » un peu partout, la toponymie s’en souvient et le célèbre. Zeev Sternhell, que Christiane Alberti évoquait dans son édito, a consacré une monographie à ce personnage, en retraçant l’itinéraire qui porta ce jeune anarchisant à devenir le chantre de la nation menacée. L’historien distingue ainsi trois périodes clés dans la genèse idéologique de Barrès : d’abord la période boulangiste de révolte contre un « monde incolore », ensuite l’affaire Dreyfus où s’incarne pour lui et d’autres la menace d’anéantissement de la France, comme l’occasion de faire bannière contre l’anti-France : les métèques, les Juifs, les étrangers. Enfin, dans un dernier temps, son analyse en vient à postuler un Idéal supérieur pour le Moi, ce moi endormi qui trouva d’abord dans le boulangisme et l’antidreyfusisme une forme d’exaltation et d’issue vitale. Ce Moi, dans ce dernier moment de théorisation doit se soumettre à l’idéal supérieur de la collectivité, de la nation. L’individu trouve alors dans l’enracinement dans la Terre et dans le culte des Morts, une voie de salut.

Ce que Maurice Barrès théorise là dans La Terre et les morts, demeure une référence majeure  pour l’extrême droite française. Jean-Marie et Marine Le Pen revendiquant souvent la dimension de « lien charnel » à la France, conçue comme organisme vivant. C’est ce qui conduisit notamment Marine Le Pen à considérer en 2011 qu’Eva Joly n’avait pas sa place dans la course présidentielle : elle n’aurait pas ce « lien charnel » à la France. Née en Norvège, elle n’est sans doute pas assez « racinée », pour reprendre une expression chère à Barrès. Récemment, une universitaire, Cécile Alduy, montrait même comment les discours de Marine Le Pen sur l’environnement puisaient dans les ressources lexicales et idéologiques barrésiennes et maurrassiennes. La candidate rappelait ainsi dans sa conférence sur la France durable que « La France, ce n’est pas une idée » mais « une réalité vivante d’hommes et de lieux, de terres et de mers, d’arbres et d’oiseaux ». Et cette professeure de Stanford d’indiquer que lorsque Marine Le Pen précise que «  la Nation est une réalité physique, charnelle », elle « cite presque mot à mot son père, qui disait encore en septembre 2016 : « La France n’est pas qu’une idée, c’est une réalité charnelle, un peuple qui vient des morts et va au-delà des vivants : une âme. »[1] Tout un programme.

 

[1] http://www.lopinion.fr/edition/politique/l-environnement-marine-pen-puise-chez-barres-maurras-119916

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