Logique de l’instant, par Esthela Solano-Suarez

Article publié dans Lacan Quotidien 665

J’ai eu la chance d’assister hier soir au « Forum contre Marine Le Pen et le parti de la haine », rencontre organisée par Jacques-Alain Miller, le Forum des psys et l’École de la Cause freudienne à la Maison de la Mutualité, à Paris. Je dis bien « chance » car cette rencontre était issue d’un concours de circonstances, voire de contingences, organisées dans une temporalité logique.

Tout commence par la nouvelle donne des prochaines élections présidentielles en France nous confrontant à une redistribution des cartes dans le jeu politique, celle-ci étant la conséquence du déclin des partis politiques traditionnels, du surgissement sur l’arène politique d’une toute nouvelle formation, aussi bien que de la refondation d’un parti de gauche déjà existant, auxquels s’ajoute la montée en force d’un parti d’extrême droite de triste mémoire.

Il y a eu un « instant de voir », instant non pas touché au niveau collectif, mais sursaut d’un seul. A cet instant même, frappé par le sommeil de tous, il sonne le tocsin. Quelques autres accourent et lancent ensemble une pétition pour voter contre le FN et MLP, en même temps que sourd dans la hâte le blog « L’instant de voir », accueillant des textes qui disent, chacun à leur manière, « dépêchons-nous », « arrêtons de dormir », « la France se trouve au bord d’un gouffre », que chaque voix s’unisse à d’autres pour leur barrer la voie, faisons entendre tous ensemble « No pasaran ! » Et ce n’est pas tombé dans des oreilles d’un sourd, ça a été entendu et plusieurs forums se sont organisés dans les principales villes de l’hexagone pour défendre la République et les valeurs républicaines menacées.

Le Forum du 18 avril à Paris est né de ce mouvement où la fonction du temps logique, cernée par Lacan, nous fait toucher du doigt que « la vérité pour tous dépend de la rigueur de chacun, et même que la vérité à être atteinte seulement par les uns, peut engendrer, sinon confirmer, l’erreur chez les autres » (1).

Telle fut ma chance, l’heur de me joindre à celles et à ceux qui ont répondu « présent », certains s’étant déplacé depuis un autre pays d’Europe ou une lointaine ville de France pour répondre à cet appel. Et ce fut un festival.

Le bien dire était au rendez-vous. Les 26 invités représentaient plusieurs secteurs du monde des lettres, des arts, de la science, du droit, de l’enseignement supérieur. Il y a eu aussi des jeunes, notamment une jeune étudiante en médecine qui nous a profondément bouleversés par l’authenticité et la profondeur de sa réflexion.

La France que j’aime, la France que j’admire, la France agalma qui brille par le bien dire, par sa hauteur de vue, inspirée par les principes issus des Lumières, cette France-phare était là, représentée par nos orateurs. Aucun propos n’était vulgaire ou insultant, ni cynique ni gratuit, chaque proposition énoncée était issue d’une expérience de vie, de l’histoire palpitante et vivante, aussi bien collective que personnelle. Leurs propos étaient aussi dignes et sobres que percutants. Nous avons assisté à un effort de poésie, dont les conséquences évidentes contribuaient à la mise à nu d’une farce grotesque qui se prétend républicaine.

Ainsi, progressivement, la mariée fut mise à nu, une fois qu’on lui eut ôté son faux prénom, sa fausse parure bleu marine, ses faux drapeaux aux couleurs de la République, sa sémiotique confondante, son maniement mensonger du nom des grands hommes, son maquillage des faits historiques, une fois que ses semblants furent tombés, il apparut en pleine lumière un gouffre de haine, de mensonge et de mythologie conçue ad-hoc pour servir la cause la plus infâme.

Une leçon de traitement du réel par le symbolique, voilà ce qui fut pour moi ce Forum 18. Pour cette raison, l’éthique était au rendez-vous, raison de plus pour ceux qui pratiquent la psychanalyse de ne pas reculer vis-à-vis de l’engagement citoyen.

Il m’est apparu évident, clair comme l’eau de roche, qu’aujourd’hui il s’agit de voter non pas à partir de la préférence soutenue par ce dont on rêve, mais plutôt à partir d’une logique qui se veut un pari.

1 : Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 212.

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