JOURNAL EXTIME (13)

EDITORIAL

Le Forum 18 méritera d’être raconté et commenté, de voir scrutés ses moindres détails. Ce sera fait. Dans Lacan Quotidien, dans la Règle du jeu, dans le blog L’Instant de voir. Ici, je continue de dévider ma petite bobine.

            J’ai reçu de mon ami François, voici trois jours, le texte on ne peut plus opportun que je publie en fin de numéro. La contribution que m’envoie Catherine Meut le complète parfaitement.

            J’ai découvert au Forum une Sylvia Rose inconnue : non seulement la jeune femme volontaire dont la vocation de médecin s’est décidée très tôt, mais une citoyenne, si je puis dire, à part entière. J’ai envie de l’avoir à mes côtés. « Mais pour faire quoi, Grand-père ? Je n’ai pas le temps. — Tu prends le temps de le lire, ce Journal ? — Ça, oui. — Alors, lectrice ! — Ça consiste à faire quoi ? —  A lire, et à me dire ce que tu as aimé et moins aimé. »

UN TRES BON ÉLÈVE ?

Un texto de JPK à 09:52 me signale que la revue Charles n°21 a un article sur Madeleine de Jessey. Une heure plus tard, j’ai la revue. J’y trouve un entretien avec Copé. Je vois tout ce qui nous fait proches. Il sera au Forum 28, il m’a dit oui sur le champ quand je lui ai téléphoné. Je vois aussi tout ce qui nous sépare.

Copé met sur le même plan le Front de gauche et le FN :  est-ce qu’il se rend compte que ce propos imbécile ôte toute valeur à son discours anti-FN ? De Gaulle dont il se réclame a-t-il mis sur le même plan la Collaboration et le Parti communiste ? Les gaullistes et les cocos ont cogéré la France durant des décennies, pour le meilleur et pour le pire, refoulant les Collabos dans les égouts, pour parler comme FOG. L’effacement du gaullisme, l’effondrement du communisme, nous offrent un beau « retour du refoulé ». C’est maintenant l’assaut des morts-vivants contre la République.

« Au nom de quoi serions-nous plus indulgents avec un extrémisme plutôt qu’un autre ? », demande Copé.

Je vais te dire: « Au nom de ce que l’un, c’est la peste brune indédiabolisable, et que l’autre est un nounours en sucre.» Mélenchon est un politicien bourgeois pur sucre, qui  sait, comme savait Guy Mollet, et Mitterrand aussi, que l’on gagne à gauche sur une ligne « Plus à gauche tu meurs.» Et après, on gouverne à la godille. Le « peuple de gauche » est voulant être trompé (gérondif latin). Il revendique le droit de rêver. Cela fait belle lurette que le socialisme n’est plus que l’opium du peuple. « L’hypothèse communiste » du sieur Badiou, selon laquelle les échecs du socialisme réel n’invalident pas ce que représente l’espoir communiste veut dire : « Baisse un peu l’abat-jour, et passe-moi ma pipe. Car il ne faut pas qu’on nous chasse du paradis que Lénine, Staline, Mao, ont construit pour nous. » Les matheux qui connaissent l’histoire des maths auront ici reconnu la parodie d’une phrase célèbre de Hilbert, 1925 (le nom de Cantor remplaçant celui des trois leaders communistes).

Copé a participé aux Manif pour tous, il ne le regrette pas. Mais il est pour le mariage homo. Mais il est contre l’adoption. Mais il souhaite qu’on ne rouvre plus ce débat. Bref, Copé est dans la gadoue. Encore un effort pour te raccrocher aux branches, et tu seras englouti par les sables mouvants.

On lui demande s’il croit toujours en ses chances d’être président de la république. Il répond avec le beau culot que nous lui connaissons : « Un  des professeurs de Bonaparte avait dit à Brienne : “C’est un très bon élève, il arrivera si les circonstances le favorisent. »  Il faut les circonstances. » Oui, Jean-François, tu as raison, mais il faut aussi être un très bon élève.

Rideau.

JESSEY… RIEN

Madeleine de Jessey, elle, est une très bonne élève. Normalienne, agrégée de lettres classiques, la cause est entendue. Cependant, dit JAM, en politique, elle est faible, elle est nulle.

« Il y a une ostracisation du terme “conservateur » par la gauche, dit-elle, qui amène la droite à vouloir se dire toujours plus progressiste que la gauche elle-même. » Nul. Zéro pointé. D’abord, d’où sortez-vous, madame, cette « ostracisation » qui est du patagon, là où « ostracisme » est appelé. Quand comme vous on « se revendique conservatrice », on commence par respecter la langue.

La droite a les meilleures raisons du monde à se dire plus progressiste que la gauche. Pour autant que la droite représente sur le plan dit politique la logique du discours capitaliste, elle est en effet le parti de l’avenir et de la révolution permanente, hostile de structure aux acquis, vouée à la destruction  créatrice de Schumpeter. Le plus pur esprit du capitalisme, c’est l’esprit qui toujours nie — nie le donné, le « pratico-inerte » disait le cher Sartre – c’est l’esprit révolutionnaire par excellence, qui est méphistophélique.

Vous vous revendiquez conservatrice, madame ? Eh bien, commencez par apprendre qui est votre adversaire et qui ne l’est pas.  Ce n’est pas la gauche. La gauche est conservatrice.

La gauche est conservatrice bien plus, bien mieux, bien plus vigoureusement que vous. Elle défend en tous lieux, en tous temps, les droits acquis. Elle s’oppose aux fermetures des usines non rentables. Elle dit non aux « licenciements boursiers ». Elle a récemment repeint son conservatisme aux couleurs plus fraîches de l’écologie. Elle s’est pelotonnée derrière le soi-disant « principe de précaution », sorte de « loi des suspects » contre toute innovation. Elle voudrait que la science appliquée cesse ses infernales écritures, qu’elle arrête de produire ces choses qui démantèlent sans pitié les conditions d’existence des êtres humains, leur retirent et leurs dimanches, jour du Seigneur ou jour de pétanque, et leur travail, que bientôt ils n’auront plus à gagner à la sueur de leur front, et leurs souffrances mêmes qui, leur étaient si chères. Non, les femmes n’enfantent plus dans la douleur depuis que l’impie péridurale les a conduites à braver la malédiction divine.

C’est dans le costume du chevalier d’Eon que j’introduirai auprès de vous votre adversaire que je vais maintenant vous découvrir, Madam the would-be Conservative. Madeleine, encore un effort pour être digne de la Grande Margaret. Via, resti servita, madama brillante, madama conservatrice !

L’ennemi juré de votre conservatisme revendiqué, un fameux juif antisémite qui fit quelque bruit en ce monde vous l’apprendra.

 

TOUT CE QUI ETAIT SACRÉ EST PROFANÉ, par Karl Marx

La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. 

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses « supérieurs naturels », elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. 

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. 

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent. 

La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C’est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l’activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d’Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques ; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades.

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes.

Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.            

1848

en collaboration avec Friedrich Engels

 

GALANTERIE

Je vous vois égarée, chère Madeleine. Votre patronyme qui avait peut-être beaucoup fait pour votre assurance de bonne élève, Jessey, est démenti par ma rudesse. Vous ne savez pas grand chose en politique, ni même en histoire des idées. On peut en revenir, je vous l’assure, avec un peu d’humilité et le goût de l’étude, et je suis sûr que vous ne manquez d’aucune de ces deux vertus.

            Voyez votre serviteur. Il fut gauchiste, et du groupe qui est resté dans les mémoires — Madeleine, petite madeleine — comme le plus violent et extrême, le plus égaré aussi, le plus « know nothing », la Gauche prolétarienne. Son journal s’appelait « La Cause du peuple », titre que M. Patrick Buisson n’a pas jugé en-dessous de lui de pirater pour en décorer son maître-livre. Ce livre, d’ailleurs, vous l’avez lu, dites-vous dans votre entretien à la revue Charles, et vous le trouvez, bien sûr, « brillant, absolument fascinant. » Pourquoi « bien sûr » ? Je vous le dirai dans un instant.

            Je plastronne devant vous en expert es politique, je fustige votre ignorance, je vous bouscule. Veuillez me pardonner si je suis brutal. C’est que je vous crois capable de grandes choses, Madeleine de Jessey, et que je m’impatiente de voir une si belle intelligence, une sensibilité si fine aux choses de l’art et de la religion — votre sujet de thèse l’atteste — témoigner que la maison de la politique a bien une structure en se cognant la tête contre les murs, plutôt que de connaître le plan de cette maison.

Au cœur du système capitaliste, dit la notice de Wikipédia sur Schumpeter, se trouve l’entrepreneur, qui réalise des innovations (de produits, de procédés, de marchés). Au cœur de votre pensée conservatrice, il y a, disons, en hommage à Balzac, le curé de village. De lui on n’attend pas qu’il s’adonne aux aventures intermittentes de l’innovation, mais qu’il vive dans la tradition, aussi bien dans la belle continuité des traditions divines que dans l’harmonie, rééquilibrée à chaque époque, des traditions ecclésiastiques, et que, ce dépôt sacré, il le fasse passer aux générations dans les siècles des siècles.

Il va falloir que je m’interrompe. Le taxi commandé par France Culture vient me chercher à 06 :50 et il est 06 :25. Je reprendrai ce dialogue avec vous, Madeleine, après l’émission. Je dis « dialogue » alors que je monologue, parce que je ne doute pas que vous me lirez — vos amis ne vous épargneront pas ça — et que ce propos passionné remuera quelque chose chez la thésarde qui a choisi comme intitulé : « Cette femme est très belle… »

A ce propos, encore un mot. Avez-vous le livre qui vient de sortir chez Honoré Champion, du Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance, « Les femmes et la Bible, de la fin du Moyen-Âge à l’époque moderne » ? Il ne pourra manquer à votre bibliographie. En votre honneur, je l’ai acheté hier matin.

Je vous baise les mains, Madeleine de Jessey, « avec cette galanterie de vieilles gens qui n’offense jamais les femmes », dit Balzac dans « Le curé de village » précisément.

 

LES AMIS DU JOURNAL EXTIME

François Regnault ; Catherine Meut

 

FILLE DIGNE DE MOI… par François Regnault

Bien des médias étaient contents de croire que Marine Le Pen, au terme de sa fameuse dédiabolisation du Front National (Diable !), avait enfin renoncé à cet antisémitisme, devenu, n’est-ce pas, si inutile et si dépassé, et dont son père avait fait si longtemps l’article premier de sa foi, l’Article du Détail.

Or voilà-t-il pas que les mêmes médias s’attristent de ce qu’elle vienne de faire un faux pas en critiquant la décision de Jacques Chirac qui accusait la police française, des Français, et l’État français, de la rafle du Vel’d’Hiv et des horreurs du Régime de Vichy, et refusait de les en dédouaner, puisque le Gouvernement était à Vichy, et que c’était « l’État français ». C’est bien la France qui, au dire de Chirac, en fut souillée*, il ne retenait pas l’alibi de la République à Londres, alléguée depuis lors, et c’est ce que dénie la candidate. Par là, ne reculant devant rien, prétendrait-elle rallier les gaullistes en exonérant la République des crimes de Vichy ?**

Il n’en est rien. En vérité, Marine Le Pen a un inconscient, en quoi on découvre qu’une chienne qui aboie peut parfois être un sujet, car si on laisse croire qu’elle a presque feint de se mordre les doigts d’avoir ainsi contredit la thèse républicaine (en renonçant par exemple à venir à une interview sur France-inter, pour n’avoir pas à répondre de sa prétendue gaffe), son inconscient, lui, se les a sucés goulûment, ses doigts : car digne fille de son père, Marine Le Pen a, au dernier moment, rétabli la vérité du Front National par un retour du refoulé qui lui a sûrement valu les félicitations paternelles : « Enfin, je te reconnais, ma fille, et peut-être pour ce que nos ennemis désormais communs nomment un “lapsus ”, et qui n’en est pas un, je te pardonnerai peut-être de m’avoir exclu du Parti que j’ai fondé! »

Laquelle vérité est toute simple, c’est à l’évidence celle selon laquelle c’est bel et bien l’État français qui est heureusement responsable de la rafle du Vel’d’Hiv, parce que c’était une excellente mesure conforme aux lois de Vichy adoptées par l’excellent Maréchal, et conforme à l’intérêt de la France trop longtemps enjuivée.

Aussi bien, loin qu’elle perde les voix des honnêtes gens, comme le craignaient l’autre jour ces naïfs médias de BFMTV (certes, elle en perdra quelques-unes), elle escompte bien récupérer toutes les voix antisémites qui se félicitent de cette « bévue » infâme ; c’est donc bien au Maréchal Pétain de vénérée mémoire qu’on doit en définitive cette illustre rafle (ce en quoi elle donne alors, dans un second temps, raison à Chirac), et elle entend donc bien, en le glissant aiinsi juste à la fin de sa campagne, regagner à sa cause tous les antisémites qui commençaient à douter de ses convictions … profondes : « Vivement que je puisse retourner bientôt à Vienne, se dit-elle, j’y ouvrirai le bal !»

Reste à savoir si le calcul aura été profitable, si, comme le prétendaient les politologues de BFMTV, les Français ne sont pas antisémites.

Emmanuel Macron, interrogé là-dessus peu après les commentaires de BFMTV que je relate, a été très clair : « Mais enfin, a-t-il dit, qui oublie qu’elle est la fille de son père. » Il ajoutait un peu plus tard que la France avait des racines chrétiennes (comme une évidence), et même judéo-chrétiennes, a-t-il ajouté (ce qu’on ne dit guère), et pas seulement celles-là, a-t-il continué à dire, mais aussi arabes, etc. Sans doute, s’il est lecteur de Deleuze, songeait-il plutôt à quelque rhizome, qu’aux fameuses racines !

Quant à nous, nous sommes rassurés, à supposer que nous en ayons douté un seul instant, car, pour reprendre à notre façon la sentence de Brecht : « La Fille est encore féconde qui est sortie du Père immonde. »

12.04.17

Notes

*En 1995, Chirac déclara notamment lors du 53ème anniversaire de la rafle du Vel’d’Hiv. : « Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis. »

** Comme le dit Jacques-Alain Miller (Lacan quotidien, N°650) : « Quel culot, cette Marine ! Les héritiers de la Collaboration se placent sous la Croix de Lorraine. Mao dénonçait une tactique consistant à se placer sous le drapeau rouge pour attaquer le drapeau rouge. Marine n’attaque pas la Croix de Lorraine, elle chipe le symbole de l’adversaire. La méthode est couramment pratiquée par les Jésuites. » Je vois d’ailleurs qu’Henri Guaino déclare à ce propos : « Sa position, c’est la mienne », et il ajoute que c’était aussi celle de De Gaulle et de Mitterrand ! Autrement dit, c’est « La corruption dans les encensoirs », comme disait Pierre Boulez (Relevés d’apprenti)!

 

L’ANTISEMITISME A LA LUMIERE DE HANNAH ARENDT

par Catherine Meut

En 1961, dans le rapport qu’elle fit du procès historique du criminel nazi Eichmann 1, officier SS responsable de la déportation de milliers de juifs vers les camps de la mort, Hannah Arendt emploie la formule de « banalité du mal ». Cette formule célèbre suscite toujours la polémique, et certainement un malaise profond si l’on pense aux morts, aux conséquences sans retour des actes de cet homme.

Des actes aux conséquences extra-ordinaires

Cette « banalité du mal » m’est revenue en mémoire quand JAM, désigna clairement Marine Le Pen et son parti, le Front National, de « mal absolu » lors du forum anti MLP à Strasbourg le 7 avril 2017.

L’antisémitisme acharné et connu de ce parti se trouve pourtant banalisé par les gens de mauvaise foi, les oublieux, les indifférents, les ignorants passionnés et ceux, nombreux, qui pensent échapper au rouleau compresseur de la haine tels le dromadaire qui passerait par le chas d’une aiguille. Le malheur est toujours pour les autres car « Le malheur contraint à reconnaître comme réel ce qu’on ne croit pas possible » 2 nous dit la philosophe Simone Weil.

Je suis convaincue par la notion de « mal absolu » dont JAM a dégagé une première logique, dans un effort pédagogique face à un public élargi au-delà des psychanalystes, renversement inattendu et osé du précepte évangélique : « tu aimeras ton prochain comme toi même ». Celui-ci suppose que le prochain soit reconnu dans un premier temps comme autre que moi-même pour, dans un deuxième temps, être considéré malgré ou grâce à son altérité comme mon semblable, « frère humain », autre moi-même, ayant en partage la commune condition humaine, celle du parlêtre en ses misères et  splendeurs. Citons encore  Simone Weil dans une interprétation éclairée de ce précepte : « Aimer un étranger comme soi-même implique comme contrepartie : s’aimer soi-même comme un étranger » 3.

À l’inverse, pour MLP et ses sbires d’extrême droite, c’est une logique identificatoire et torve qui œuvre de façon implacable comme l’indique Jacques Alain Miller : je t’aimerai – peut-être – si tu démontres d’abord que tu es identique à moi-même,  sinon, hors de cette condition, autre que moi-même, n’ayant rien en commun avec moi, avec nous, tu dois sortir radicalement de mon champ d’existence. C’est une logique  d’exclusion contre l’étranger, celle de la haine et du rejet, qui croit rompre ainsi et fuir définitivement la réalité psychique. Réalité aux prises avec la continuité topologique du réel en jeu dans la relation de soi à l’Autre. 

Engagée dans ce combat vital contre Marine Le Pen, j’ai lu, dans « Les origines du totalitarisme » de Hannah Arendt, la partie intitulée « Sur l’antisémitisme » qu’elle conclut en 1947.

Deux précisions sur lesquelles elle insiste particulièrement ont attiré mon attention pour notre actualité politique. Ces deux points sont inscrits dès le commencement de son livre au premier chapitre dont le titre ne manque pas d’ironie : «  L’antisémitisme, insulte au sens commun ». Comme analystes, nous nous méfions du sens commun qui ouvre à tous les préjugés, ceux de l’opinion, qui fraient la voie aux identifications mortifiantes entravant le désir. Mais aussi à la peur, mauvaise conseillère en politique et dans la vie, arme efficace de MLP et de tous les antidémocrates.  Pour confirmer notre défiance, « Sens commun » est devenu le nouveau nom bien choisi du mouvement politique réactionnaire, émanation de « La manif pour tous » de 2013,  anti-mariage pour tous, contre l’avortement, homophobe, contre l’adoption plénière aux couples d’homosexuels, et tutti quanti, et dont le président Christophe Billan précise qu’il a « vocation de se déployer dans tout le champ politique » et qu’il appelle à « remettre de l’ordre dans la filiation ».  Relents de pureté et de contrôle des origines, de haine raciale.

Donc, Hannah Arendt rappelle que « les faits montrent malheureusement que l’antisémitisme moderne prit de l’ampleur à mesure que le nationalisme traditionnel déclinait ; son apogée coïncida exactement avec l’effondrement du système européen des États-nations et la rupture de l’équilibre précaire des puissances qui en résultait » 4.  L’explosion actuelle des idéologies nationalistes en Europe comme leurs attaques contre cette dernière, au nom de la souveraineté des peuples contre les manœuvres de ceux « d’en haut », «  les riches et les puissants », est le reflet de l’obsolescence de l’idée d’État-nation et de la remise en cause de la légitimité des gouvernements. Le « nationalisme traditionnel » est à entendre, peut-être, au sens de patriotisme, amour de son pays, de sa langue, de son histoire et de sa culture et non pas au sens du nationalisme politique agressif et xénophobe.

Cependant, deuxième point d’importance, Arendt précise aussi que « les nazis n’étaient pas simplement des nationalistes », « qu’ils éprouvaient un mépris authentique, et qui ne se démentit jamais, pour l’étroitesse du nationalisme et le provincialisme de l’État-nation » 5.  Et rappelle-t-elle : « Dans les dernières décennies du XIXe siècle, les premiers partis antisémites furent aussi les premiers à nouer entre eux des relations internationales ». Ce n’est pas par hasard que le faux document produit à Paris en 1901, « Les protocoles des sages de Sion », par un informateur de la police secrète de l’Empire russe pour influencer la politique de Nicolas II et s’opposer à son ouverture à l’égard des juifs, s’est appuyé sur le mensonge d’un soi-disant complot international des juifs et des francs-maçons pour dominer le monde et détruire la chrétienté. Car ce vœu de domination du monde est justement celui de ceux-là même qui opèreNT à cette fin par le mensonge et la falsification de l’histoire.  C’est maintenant Marine le Pen qui préempte sans vergogne la notion de patriotisme. C’est cette volonté de domination et d’expansion qu’il faut lire dans les visites de sympathie de MLP auprès de Poutine qui méprise l’Europe et son modèle démocratique, comme dans ses déclarations récentes de soutien au pouvoir d’extrême droite de  Viktor Orban en Hongrie.

Non décidément, Marine Le Pen n’est pas patriote. Oui décidément, derrière la haine du musulman et la peur des migrants, brandies comme  épouvantails pour abuser le peuple, l’antisémitisme du Front National est bien vivace. 

Avril 2017

  1. Arendt H., « Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal » publié pour la première fois en mai 1963.
  2. Weil S., La pesanteur et la Grâce, Plon, 1988, p. 95.
  3. Ibid., p. 74.
  4. Arendt H., in « Sur l’antisémitisme », Les Origines du totalitarisme, « Quarto », Gallimard, 2002, p. 219.
  5. Ibid., p. 220.
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