JOURNAL EXTIME (12)

EDITORIAL

Samedi de Pâques, grasse matinée. Je paresse au lit tout en lisant le Journal qui vient sortir de Marc Lambron. C’est écrit en français, ça ne prend pas la tête, c’est parfaitement futile, les dernières nouvelles d’il y a vingt ans sur le microcosme du microcosme, et je dois admettre que j’adore ça. Je suis pour le vote utile et la littérature inutile.

Est-ce grave, docteur ? Est-ce une contradiction fatale au mental ? Ce qui me rassure, c’est qu’un fameux guérillero citoyen de ma connaissance est depuis l’adolescence un fan de Drieu.

L’inutile est utile par son inutilité même. Le luxe, nécessité vitale. Etc. C’est le niveau hypokhâgneux de la question. Allons un peu plus loin. L’idée totalitaire est que tout doit servir la cause. Donc, que tout est moyen au regard d’une fin posée comme absolue. La fin est l’exception qui confirme que tout le reste n’est que moyen. C’est la matrice de la maîtrise, au  sens de Lacan, dont je monterai une autre fois la puissance pour penser les impasses et apories de la solution totalitaire apportée au problème du lien social.

11h, entretien au téléphone avec Maria sur le Forum 18. Notre beau programme s’est écroulé. Le tiers des effectifs s’est débandé. Mais le centre du dispositif tient, « The Center holds. » Ce serait très différent s’il fallait se dire que « The Center cannot hold. » Une lampée de Kipling : « Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie / Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir… » Et nous voilà repartis, dans l’esprit des sept nains : « Siffler en travaillant. »

Il a bien fallu trois heures pour panser le programme et le repenser. J’aime bien mieux la seconde version que la première. Cependant, à mes yeux, l’enjeu majeur du Forum comme happening sera d’obtenir que nos orateurs s’en tiennent aux dix minutes prévues.

Je reviens aux douceurs de cet état de flemmardise supérieure en quoi consiste en général le soin de son âme. Samedi-dimanche-lundi sans rien à faire que ses dévotions au Signifiant, sous la forme que chacun préfère, c’est le pied.

EçA DE QUEIROZ

Rangeant la bibliothèque surencombrée de notre cuisine, je tombe sur les « Lettres de Paris » d’Eça de Queiroz qui m’avaient tellement plu que je m’étais promis de lire toute l’œuvre. Qui m’a fait connaître ce nom ? Ce n’est pas Nathalie Georges-Lambrichs, bien que le livre ait été publié dans la collection que dirigeait sa cousine Colette aux éditions de la Différence. Ce doit être mon cher Jorge Forbès. Je le fais lire à Rose-Marie pour en parler avec elle.

Il était né en 1845. A partir de 1872, il entame une carrière consulaire et ne reviendra plus au Portugal qu’en visite ou en villégiature. Ses Lettres s’échelonnent de 1880 à 1897. Elles ont été écrites pour des journaux portugais ou brésiliens.

Suis-je nationaliste sans le savoir ? J’avoue avoir le museau caressé quand je lis : « Mais d’ici peu, il n’y aura ni ruines, ni monuments dignes de voyage, chaque ville, chaque nation, s’efforce d’annihiler son originalité traditionnelle, dans ses façons comme dans ses édifices, dans les règles de la police comme dans les vitrines des bijoutiers, pour s’offrir le style parisien. » La lettre est datée du 6 juin 1880.

Un mois plus tôt, le 8 mai, Flaubert décédait. EDQ lui rend un hommage ému. J’aime comment il cerne en quelques lignes l’ambition de « L’Education sentimentale » : «  peindre la faiblesse des caractères contemporains ramollis par le romantisme, et expliquer par l’effémination des âmes toutes les instabilités de notre vie sociale, la désorganisation du monde moral, l’indifférence et l’égoÏsme des natures, la décadence des classes moyennes, la difficulté à gouverner la démocratie… »

Le 23 mai, c’était l’anniversaire de la semaine sanglante de la Commune de Paris. Eça de Queiros rappelle les « représailles démentielles » des Versaillais, leur pratique de « l’extermination à l’ancienne », « l’hécatombe de la plèbe », « cette Saint-Barthélémy conservatrice » qui lui fait penser aux massacres ordonnés par le roi du Dahomey en l’honneur de l’idole Gri-Gri, ou à ceux des Carthaginois pour apaiser « le noir et étincelant Moloch » (« Salammbô » !).

Le gouvernement Grévy « a obtenu que ce jour-là la masse communiste restât à la maison pour pleurer ses morts, dans le silence des alcôves. » Quand quelqu’un se risquait tout de même à manifester, « la police lui démontrait à coups de matraque que la République est un gouvernement fort et contondant… »

On voudrait tout citer. L’esprit caustique du journaliste portugais tire sur tout ce qui bouge. Il n’épargne pas les héritiers des Communards. « Que vont-ils faire au Père-Lachaise, des courronnes d’immortelles à la main, ces révoltés, ces exaltés, qui, en principe, abhorrent la religion et ses cérémonies ? » La mort ne devrait pas être pour eux  « autre chose qu’une banale transformation de substance. »  Remarque très lacanienne : vous croyez ne pas croire, vous croyez quand même, sans le savoir.

Et pan sur la police ! « Plus étrange que tout est l’influence du rouge sur le moral de la police, comme chez nous (au Portugal) sur le tempérament des taureaux. » On comprend qu’un drapeau rouge claquant au vent « puisse irriter la bile d’une police bien organisée ; mais où est le crime d’une pauvre couronne d’immortelles teintes en rouge ? Car, comme l’a si nettement exprimé M. Andrieux, le préfet de police, ce qui a offensé la république et l’ordre ce fut l’impudence de cette couleur écarlate ! »

Andrieux, Andrieux, préfet de police… Mais le père caché d’Aragon s’appelait Andrieux – et il était préfet de police ! Est-ce le même ? Oui ! Wikipédia consulté répond que Louis Andrieux a été préfet de police du 4 mars 1879 au 16 juillet 1881. C’est bien le futur papa de Louis Aragon.

Il y a encore cette phrase sur les vaincus de la Commune : « Il sont devenus aujourd’hui des citoyens formidables, non plus armés du fusil révolutionnaire, mais d’un bulletin de vote légal, et au lieu de dresser des barricades dans les rues, ils font les députés socialistes aux élections. »

Tout ceci est dans la première des Lettres. Je vous laisse découvrir dans les autres le parallèle établi entre Guillaume II et Moïse ; les scandales de la « Revue des deux mondes » (les deux mondes dont il est question sont : 1) la France ; 2) le reste du monde) et les amours coupables de M. Buloz, son directeur ; l’entrée dans la langue du vocable interview, « horrifiant » ; la Révolution française « restée comme abandonnée et sans défense contre la gueule dévoreuse du Temps » ; et la Lettre désopilante sur Sarah Bernhardt.

Bref, en matière de journalisme, je laisse Péguy à d’autres, je suis moi de l’école d’Eça de Queiros.

CORRESPONDANCE AVEC ANTONIO DI CIACCIA

Bruxelles, 16 avril 2017

Cher Jacques-Alain,

Je n’ai pas eu le temps hier de vous faire part de ma préoccupation en ce qui concerne le nom de Lacan, son enseignement et sa transmission actuelle en Italie.

Malgré les efforts de ceux qui se réclament de vous et de l’AMP, il faut constater que le Champ freudien en Italie, la Scuola et nos Instituts de formation ne font plus le poids sur ces points nodaux. Après avoir reçu la formation dispensée dans le Champ freudien, des personnes nous ont tourné le dos, ont constitué des groupes, et pillent sans vergogne ce que vous avez apporté. La situation me paraît aller de mal en pis, vu les capacités médiatiques dont ces personnes disposent et les appuis politiques qu’ils ont sollicités.

Il faut réagir. Et il faudra le faire sur plusieurs plans.

Lacan appartient à tous et n’appartient à personne. Mais la lecture que vous, Jacques-Alain, en avez donnée est vôtre, et c’est notre devoir à nous de savoir la faire passer. Exactement comme vous l’avez dispensée : un Lacan qui sait interroger, qui ne donne pas des réponses prêt-à-porter. Un Lacan qui n’est pas la reprise de vieilles historioles habillées à la mode. Un Lacan qui demande à chacun d’y mettre du sien. 

Je crois que le moment est venu de donner toute sa place à ce noyau formateur qu’est votre enseignement.

Je vous prie donc de m’accorder de pouvoir publier en volume la traduction en langue italienne de vos cours de L’Orientation lacanienne.

Je m’en chargerai, si vous me le permettez.

Bien à vous,

Antonio

 

Cher Antonio,

Je vois qui vous visez. Quand M* était sur mon divan, je voyais très bien se dessiner l’entreprise dans laquelle il allait s’embarquer. Non seulement j’ai laissé faire, mais je lui ai permis de s’y livrer en le libérant d’un certain symptôme qui l’entravait dans ses démarches.

Sa fin d’analyse eut la même candeur que celle de G*. Le rêve terminal de l’analyse de celle-ci était le suivant : elle faisait tourner une broche. Qui était embroché ? Son analyste (moi). Je la félicitai, lui demandai de l’écrire, lui promis de le publier : ainsi fut fait.

            Lacan a bien raison de souligner les affinités qui lient le désir de l’analyste à la position masochiste. Cependant, il recommande à l’analyste de ne pas s’abandonner à cette jouissance.

A mon usage, je traduis ça dans les termes suivants. Je veux bien être traité comme de la m… dans la stricte mesure où la logique de la cure le comporte. Mais passées les bornes, et contrairement au dit d’Alphonse Allais, il y a des limites. Point trop n’en faut.

Ainsi G* travaille honnêtement, en tandem avec son mari, elle enseigne et elle publie. Il y a deux ou trois ans, elle avait été chargée à sa demande par les organisateurs d’un Congrès de philosophie de me véhiculer de mon hôtel au Congrès, et nous avons devisé gentiment, j’étais content de la revoir, j’ai de l’estime pour cette fille.

C*, c’est autre chose. Elle avait pour moi une adoration intellectuelle confinant à une sorte de folie. Vous savez que son amie Françoise Schreiber a raconté dans le volume du Seuil, « Qui sont vos analystes ? » que pendant dix ou quinze ans, mandatée par C*, elle assistait à mon cours, prenait des notes abondantes, les rapportait aussitôt à C*, de façon que celle-ci puisse les exploiter sur le champ dans le cours qu’elle donnait deux heures après moi.

Dans le volume du Seuil, C* est appelée « Paula Polaire ».  Evidemment, tout le monde dans le milieu sait qui est Paula Polaire. On ne saurait parler àn ce propos des « prospérités du vice » car ce groupe, découpé dans le Champ freudien, n’en finit pas de décliner et de dépérir. Savez-vous, Antonio, où C* a installé les locaux parisiens de son groupe ? Rue d’Assas, à deux pas de chez moi.

C° a été l’analysante de Lacan. Elle se moquait de lui devant moi pour avoir accusé Paul Ricœur, le philosophe qui fut, aux dires de Macron, son mentor, de l’avoir plagié. « Comment un Ricœur pourrait-il plagier un Lacan ? Et puis, les idées sont à tout le monde. » J’ignorais à l’époque ses manigances de klepto

Retour à M*. Deux voies s’ouvraient pour lui à la fin de son analyse. Ce nouvel Hercule, garçon beau et intelligent, était tenté par la voie de la vertu, qu’il identifiait à celle de son analyste. Il choisit, le sachant, sinon celle du vice, du moins celle de la facilité. Ce que vous décrivez, en somme. Il travaille moins qu’il ne pille, si je comprends bien.

Bon. Antonio, je vous fais confiance. Prenez mon séminaire sur « L’Un-tout-seul », et faîtes-en un livre que nous signerons ensemble.

Lacan m’avait dit ça pour son Séminaire. Il avait l’âge que j’ai maintenant. Je refusai tout net. Mais vous et moi, nous sommes des pairs, nés la même année, vous du 12 février, moi du 14. Nous sommes deux chevaliers adoubés par Lacan qui sommes restés fidèles à notrer suzerain. De plus, dans la querelle de l’EFP en 1980-1981, vous m’avez choisi, moi, et n’en avez jamais démordu. Nous sommes des Compagnons de la Dissolution, si je puis dire. Donc, cher Antonio, nous signons ensemble ou il n’y a rien de fait.

Vous ajouterez, retrancherez, ce que bon vous semblera, en fonction de vos goûts et intérêts (l’Eglise ! saint Paul ! saint Thomas d’Aquin !) Je relirai, mettrai mon grain de sel. Ce sera vraiment un ouvrage à quatre mains.

Mes amitiés à Michelle.

A vous, JA

AVEC CHOMSKY par Marco Mauas

Cher JAM,

Je continue mon échange avec Chomsky depuis une semaine. Je lui ai envoyé un article du Guardian, « Freuds’Revenge », autour du triomphe de la psychanalyse sur le cognitivisme, pour l’inviter à réfléchir avec moi sur son refus d’admettre que la psychanalyse est un facteur essentiel dans l’action politique.

Il a lu cet article. Il ne ferme pas les portes. Mais il est dur. Il parle du « neoliberal assault. » Et moi, je lui ai répondu avec « adjective assaut » pour qualifier ainsi son criticisme des intellectuels européens.

À vous.

 

PLEONASME ET PLEONASME

Le Figaro magazine de ce matin annonce page 10 la parution d’un « Petit traité singulier des pléonasmes insoupçonnés ». J’achèterai. Mais déjà j’objecte.

L’idée d’une chasse aux pléonasmes fleure bon le Figaro de toujours : « dégraisser le mammouth » (je sais, c’est un ministre socialiste qui l’a dit, mais c’est tout comme) : chasse au gaspi ; chasse aux dépenses sociales qui, de structure, sont toujours trop – trop nombreuses, trop généreuses, luxueuses, superfétatoires – bref, pléonastiques.

Je fais un procès d’intention au Figaro ? Mais certainement ! Mais comment donc ! Je n’ai aucune raison de prêter au Figaro d’autres intentions que celles qu’on lui connaît et qu’il revendique : redresser la France par de belles et bonnes saignées de Monsieur Purgon, avec clystères émollients à l’appui. Qu’est-ce qu’une saignée, sinon la purgation d’un sang pléonastique ?

Au reste, il est bien difficile de déterminer ce qui est pléonasme et ce qui ne l’est pas, car la langue est naturellement pléonastique. Il y a pléonasme et pléonasme.

Je ne développerai pas davantage ce thème à rai dire passionnant, car je fais maintenant une grève-surprise, et le Figaro n’y est pour rien (voir ci-après).

TOUTE LA GOMME !

J’ai fait l’emplette du n°46 des « Grands Dossiers des Sciences Humaines », publication trimestrielle couvrant les mois de mars, avril, mai 2017. Elle annonçait en couverture ; « Les GRANDS PENSEURS du LANGAGE ». Eh bien, il y en a au moins un qui manque, et qui aurait pu aussi bien « n’être pas né ».

Un nom gommé, un nom promu. Je fais connaître à l’opinion éclairée que l’homme à la gomme, coordinateur du dossier en question d’où toute mention de Machin Chose est proscrite, se nomme :

NICOLAS  JOURNET.

            Lecteur, retiens ce nom. Nicolas JOURNET. Son porteur ira loin.

L’AMOR VIRIL  DANS LES CHANSONS DE GESTE MEDIEVALES

par Deborah Gutermann-Jacquet

Si la « pratique hétérosexuelle est universelle, la culture hétérosexuelle, elle, ne l’est pas » ; « c’est-à-dire [que les sociétés] n’accordent pas toujours la primauté symbolique au couple homme-femme et à l’amour dans les représentations culturelles, littéraires ou artistiques ».

Ainsi s’exprime Louis-Georges Tin, en ouverture de son ouvrage de 2008, L’invention de la culture hétérosexuelle. Se fondant entre autres sur l’analyse de l’américain John Boswell, il indique que l’hétérosexualité amoureuse serait peut-être une « particularité de nos sociétés occidentales », et non une évidence.

C’est à une analyse de ces représentations alternatives à l’universel supposé de l’hétérosexualité que Louis-Georges Tin s’intéresse. Il indique d’abord, se référant à Georges Duby, comment, à l’époque médiévale, l’amor était avant tout viril, comme en témoignent la Chanson de Roland, qui célèbre l’amitié fougueuse de Roland et Olivier, ou encore la chanson de geste Ami et Amile. Ces deux héros forment un couple chevaleresque qui se jure un amour éternel. Ainsi, Ami et Amile « s’embrassent et s’étreignent avec une tendresse si violente / Que pour peu ils s’étoufferaient et se tueraient l’un l’autre ». Même si chacun prend épouse, la fidélité à toute épreuve est celle qui les lie et les fera mourir ensemble, après que l’un se soit sacrifié pour sauver la vie de l’autre.

Mais ces amitiés passionnées, ou amours masculines, ne sont pas seulement réservées au domaine littéraire et artistique. Des contemporains, à l’image de Roger de Hoveden, ont notamment dit combien Philippe Auguste était épris à sa manière, toute chevaleresque, de Richard Cœur de lion, avec qui il partageait le même plat et le même lit. Bien que ces amours soient majoritairement restées chastes, elles n’en mettent pas moins en valeur la supériorité du lien de mâle à mâle sur le lien d’homme à femme, qui lui est secondaire, avant d’être porté aux nues par l’amour courtois.

Pourtant, Louis-Georges Tin, analysant les différentes versions des récits de cette veine courtoise, montre que l’imposition de ce modèle hétérosexuel ne va pas sans charrier des tensions avec celui qui lui précède et vantait l’homosocialité masculine. Prenant l’exemple de Tristan et Iseult, il montre que la version de Thomas prend unilatéralement pour texte et sujet la passion entre un homme et une femme, tandis que les versions antérieures, comme celle de Béroul font de l’attraction de Tristan pour Iseult, au mieux un accident, au pire une catastrophe, leur passion étant le résultat de l’absorption d’un philtre, tandis que le couple vrai est celui qui est formé par Tristan et son oncle, le roi Marc à qui Iseult est promise. Une version d’Eilhart von Oberg indique même que Marc avait tant d’affection pour son neveu qu’il aurait refusé à plusieurs reprises de se marier, souhaitant rester libre et dédié à son amour pour Tristan.

Si ces dilemmes renvoient tour à tour à la puissance du lien de fidélité vassalique comme à l’importance du lien avunculaire dans la société féodale, il n’en demeure pas moins que le changement de tonalité des récits, qui effacent peu à peu cette dimension virile pour exalter la naturalité de la passion d’un homme pour une femme, témoignent d’une mutation culturelle. La même qui fit soupçonner les chevaliers qui ne s’y soumettaient pas d’être sodomites, comme en témoignent les lais de Marie de France jugeant suspect le chevalier qui délaisse sa dame.

C’est ainsi que l’accusation de sodomite, prit, selon Tin, son essor au XIIIe siècle.

 

LACAN BAISE BESSON

Jeudi matin, j’aperçois sur l’étagère d’une bibliothèque de la Règle du jeu une plaquette de chez Gallimard. Je la tire, et le titre me tire l’œil : « Sarkozy à Sainte-Hélène ».

« Maria, je peux le prendre ? — Désolée, c’est l’exemplaire dédicacé par Patrick Besson à Moix. Je peux vous en avoir un. — Nooon, je l’achèterai. »

C’est un mince recueil de nouvelles brèves. Je cherche la nouvelle-titre, je tombe sur une autre : « Nabilla fout Lacan. » Il s’agit d’un dialogue : Nabilla est en séance avec Lacan. Ils échangent de menus propos. Lacan lui montre « L’Origine du monde » Il demande à être payé. Nabilla aussi, car elle a entendu Lacan se manuélisant dans son dos. Lacan lui allonge les 500 euros demandés.

Oh que c’est nul ! On ne reconnaît ni l’un ni l’autre. Ni l’un, homme de cabinet, homme-mystère ; ni l’autre, la mousmé de la frimande à la fesse moussante, le contraire d’une limande, hissant sa frimousse et son frifri pour les faire mousser urbi et orbi. C’est bien la peine de les mettre en frime, la pétasse maousse et le maître psy, pour leur faire dire un script si tarte.

Cela dit, c’est la pire des nouvelles du recueil. Les autres sont beaucoup mieux. Quelques-unes sont même très bien. Besson est inégal, il y a des jours sans (je le lis dans le Point).

La pensée de Lacan taraude Besson, c’est clair. Après avoir lu le texte de ma chère Deborah, je risquerai l’hypothèse suivante.

« Nabilla fout Lacan » serait à interpréter sur le modèle Tristan et Yseult. A savoir : le véritable couple amoureux serait fondé sur l’attraction qu’éprouverait Lacan pour Besson ; Nabilla serait l’intruse. Le thème vénal serait là pour signifier qu’en vérité, la star de télé-réalité n’aime pas plus Lacan que Lacan ne l’aime. Ainsi, le personnage-clé de l’histoire serait Besson Patrick, invisible dans l’énoncé parce que caché au niveau de l’énonciation, dans le rôle de l’auteur. La nouvelle entère serait en fait un fantasme masturbatoire de Besson, activité niée, puis déplacée sur le personnage de Lacan.

Bien des traits propres à l’œuvre imaginative, foisonnante et fantaisiste de Patrick Besson s’éclairent si l’on considère qu’il s’agit de fragments néo-masturbatoires de rêves éveillés.

REFLEXIONS AVANT UN VOTE par jean-Pierre Deffieux

JAM à Bordeaux le 8 avril affirmait qu’il ne faisait pas de sentiment en politique, ue son vote n’était jamais un vote de conviction, qu’il ne se laissait pas entraîner par un espoir.

Ainsi fait le psychanalyste dont le moteur de l’action n’est pas le sentiment et même qui ne peut être psychanalyste qu’à ne pas mettre en avant le sentiment dans l’action. Ce n’est pas qu’il est inhumain, c’est qu’il s’appuie sur un autre élément (l’objet a) pour ouvrir au sujet la voie de son désir ou/et le rapport que le sujet entretient avec ses modes de jouir au point qu’il puisse parfois les remanier.

Quand on entre dans l’isoloir, seul avec soi-même, qu’est ce qui fait alors qu’on prend ce bulletin-là plutôt qu’un autre ? Est-ce qu’on mesure bien les conséquences de son acte ? D’accord, je sais, qu’est-ce qu’un bulletin parmi des millions d’autres ? C’EST LE VOTRE.

Quelle est donc alors la logique du vote ? Selon JAM, c’est la logique de la « raison pratique » au sens d’Emmanuel Kant. Je l’entendrai dans le sens du laisser de côté le penchant, le sentiment, l’affection, l’admiration, la croyance, l’amour au sens large qu’on peut avoir pour un candidat. Le senti…ment, le senti trompe.

Ce qui serait mieux serait de considérer le candidat comme une machine dont la logique du fonctionnement peut satisfaire. Mais je sens que cela n’est pas encore suffisant pour vous décider !

Si l’amour n’est pas un bon critère de vote, la haine en est un. Par notre vote, éloignons la haine de tout ce qui n’est pas soi, la haine sous son visage patelin, la haine du « Ne vous inquiétez pas, nous voulons votre bien ! »

Je regardais cette semaine sur France 5 une soirée entièrement consacrée à l’immigration, remarquable. Ces jeunes de 11 à 15 ans qui venaient d’Afghanistan et de Syrie, avaient traversé mer et montagne, avaient failli perdre la vie plusieurs fois, ces adolescents dont les familles avaient été disséminées et tuées et qu’on avait lâché dans « la jungle » de Calais, perdus, mélangés, affamés, violés, sans toit ou presque. Ils avaient trainé pendant des mois, tentant de s’accrocher soir après soir aux roues des camions sur l’autoroute dans l’espoir de passer en Angleterre, sans succès la plupart du temps, beaucoup retrouvés, écrasés par un camion.

Ils n’ont à part cela rencontré personne, pas une instance, pas un représentant de l’état. Ils n’ont trouvé aucun secours. Et un matin, on a brûlé en quelques heures ce qui était devenu leur « maison » parce qu’il fallait mettre fin à cet envahissement de l’étranger.

Je penserai longtemps à ce jeune homme, désespéré, au milieu des décombres de ce qui avait été son toit, et retrouvant quelques débris des objets qui l’avaient accompagné pendant quelques mois. Il avait 15 ans, seul au monde, sans avenir.

Tout cela s’est passé sous un régime de gauche qui ne voulait pas cela, même s’il l’a laissé faire.

Mais pensons aussitôt à ce que serait un exercice affirmé, décidé, imposé de la haine de l’Autre, de celui qui n’est pas comme soi. Et QUI est comme soi ? Où commence la différence ? Ou y aurait-il une quelconque légitimité à vouloir l’éliminer ?

Votons donc contre la haine, mais hors sentiment.

Encore un mot : avez-vous entendu ce matin dans les médias François Fillon ? Il disait ouvertement qu’il placerait dans son gouvernement des responsables de « Sens commun ».

BOURDIN ET MACRON

C’est le dimanche de Pâques. Je me réveille à 8h30 pour voir Macron « interviewé » (mot horrifiant) par Bourdin. Qui est la star des deux ? Il y a deux stars.

« Butch Cassidy and the Kid ». Encore mal réveillé, je pense à ce film. C’est que les deux, Bourdin et Macron, font la paire. Les deux sont beaux. Le plus vieux, « Paul Newman », a plus de piquant, le plus jeune, « Robert Redford », a des traits plus fins, mais plus fades. French Pride : la politique française aligne des hommes aussi séduisants que des stars hollywoodiennes, ce que les Américains ne réussissent que de loin en loin : John Kennedy, Ronald Reagan…

Bourdin cherche Macron sur son côté Alcibiade de Plutarque, séducteur  toujours d’accord avec l’nterlocuteur  quel qu’il soit.

Macron répond… Nooon ! Il a manqué la bonne réponse ! Il aurait du reprendre ce dit de saint Paul dans les Corinthiens que j’aime tellement : « Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver quelques-uns. » A la place, Macron se présente comme « l’homme du non ». Peu crédible.

            J’écoute ce qui suit d’une oreille de plus en plus distraite tout en feuilletant le dernier livre paru sur Lamennais, d’Aimé Richardt, quand soudain les choses se tendent sur l’écran de mon Mac. Il est question de « Sens commun ».

Macron n’a pas l’air sur ce sujet de jouer les Alcibiade. « C’est l’émanation politique, dit-il, de la Manifestation pour tous. » Ce sont des gens, explique-t-il, qui ne sont pas à l’aise dans la société contemporaine : ils veulent réduire les droits des autres et sont persuadés que les médias mentent, que les juges n’ont aucune impartialité, etc. »

« Est-ce le retour des ligues ? » demande Bourdin. Macron répond que, comme l’avait souligné Alain Juppé, François Fillon a visiblement décidé de réveiller des forces qui sont dangereuses pour la République. « François Fillon, énonce Macron, attaque le cœur de la démocratie. »

La fin de l’entretien est quelconque. Je retiens que le poète préféré de Macron est René Char.

 

« SENS COMMUN »

11h à 13h : je suis interviewé par Radio Lacan, que représente à Paris Patrick Almeida, un jeune analyste-analysant d’origine brésilienne. Les questions, au nombre dix, ont été préparées par des psychanalystes de l’Association mondiale, réunis à Buenos Aires, Salvador de Bahia, Paris et Tel-Aviv. En deux heures de temps, j’ai répondu aux deux premières. Je conviens avec Almeida de continuer lundi prochain, au lendemain du premier tour.

Je suis étonné d’avoir si peu parlé de « Sens commun » dans ce Journal alors que je suis les aventures de ce groupe depuis le début et avec une admiration croissante. Il est vrai que je sais très peu de lui, et que la presse semble dans le noir.

Qu’ai-je lu ? Qu’ai-je entendu dire ?

Qu’un groupe s’était formé à partir des « Veilleurs » de la Manif pour tous (seul Macron dit : Manifestation). 

Qu’il voulait porter les idéaux de ladite MPT dans le combat politique.

Qu’après avoir fait le tour des partis politiques de la droite et du centre, ils n’avaient pas opté pour le parti le plus proche de leu sensibilité, à savoir celui de Christine Boutin, mais pour l’UMP, devenue Les Républicains.

Qu’ils avaient successivement séduit Jean-François Copé puis Nicolas Sarkozy, qui leur avaient mis le pied à l’étrier dans l’appareil du parti.

Qu’à la primaire de la droite et du centre, ils avaient choisi de soutenir François Fillon, alors à la traîne dans les sondages, et que celui-ci devait sa victoire à la mobilisation de leurs neuf mille membres. 

Qu’ils avaient été d’une loyauté parfaite à l’endroit de M. Fillon lors de l’épisode « Lâchages, reniements, trahisons » qu’avait enduré le candidat à la présidentielle.

Que c’est encore à eux qu’il devait d’avoir rempli la place du Trocadéro.

Et que c’est encore et toujours sur eux qu’il comptait aujourd’hui pour refaire son handicap et gagner sa place au second tour de la présidentielle.

            Je lis ce matin dans le Huffington Post :

« Sens commun fait partie des hommes et des femmes qui sont fiers de leur pays, attachés à leurs traditions, pour lesquels j’ai beaucoup de respect. Cette façon qu’ont une partie des commentateurs et des élites politiques de classer les Français et de jeter une forme de discrédit sur certains d’entre eux est insupportable, a lancé l’ancien premier ministre dans l’émission Forum Radio J diffusée ce dimanche. Et de répondre “pourquoi pas“ à la question de nomination de certains membres dans son équipe ministérielle. »

            D’avoir tracé de mémoire cette trajectoire impeccable accroît encore mon émerveillement. Quelles mains sûres ont-elles guidé ces jeunes pousses dans cette voie à la fois digne et triomphale ? Il y a une telle perfection dans la conception des desseins comme dans leur mise à exécution que je pressens que la partie d’échecs est jouée par un très grand maître, un Italien sans doute.

Ce n’est pas faire injure à la porte-parole et muse de Sens commun, Madeleine de Jessey, que de penser qu’une jeune femme de 27 ans, même normalienne (promo L 2009 ; je suis L 1962) et maintenant agrégée de lettres classiques et thésarde, n’a pas été seule à concevoir, tel Zeus Athéna, cette si belle créature politico-religieuse qui porte le nom si chaste de Sens commun.

Quel est le mentor de Madeleine de Jessey ? Quel est le Vautrin de ce Lucien de Rubempré féminin ? Voudrez-vous nous le dire, Madeleine ? Je me permets de vous appeler par votre prénom, vous pouvez faire de même si vous acceptez de me répondre, nous sommes archicubes, après tout.

 

MADELEINE DE JESSEY 

Je suis des suiveurs de Madeleine de Jessey sur Twitter. Malheureusement, elle émet très peu, comme Sens commun d’ailleurs, ou c’est que mon Tweeter aura été mal réglé.

Je parcours la presse sur le net après avoir interrogé Google sur M de J. On obtent tout de même quelques informations. Je restitue en vrac celles que je viens de glâner.

Il y a d’abord sa photo, que je place en tête de cette livraison du Journal.

« Elle aime Anouilh et Giraudoux » dit tel périodique. Madeleine est giralducienne ! Mais oui ! Je songe au texte si amusant de Sartre où, à propos de Giraudoux et de « Choix des élues », il évoque ce qu’il appelle le monde d’Aristote. « Situation I » n’est jamais loin de ma table, je retrouve la page sans difficulté.

            « N’est-ce pas Aristote qui fut logicien d’abord — et logicien du concept, et magicien par logique ? (Lacan qui adorait Aristote logicien et n’avait aucune sympathie pour la magie, ni pour Sartre d’ailleurs, se retourne dans sa tombe). N’est-ce pas chez lui qu’on trouve ce monde propret, fini, hiérarchisé, rationnel jusqu’à l’os ? N’est-ce pas lui qui tient la connaissance pour une contemplation et une classification ? »

            Quel rapport avec Madeleine de Jessey, me direz-vous. Ah ! C’est que je pressens que ceci a quelque chose à voir avec le monde de Sens commun. Nous verrons sous peu si je me trompe.

            Il y a aussi Anouilh. Beaucoup à dire sur cette élection, mais je passe. Je vais devoir me rendre au Forum de ce soir, et bien que je n’y parle pas, il serait mal vu par mes amis que j’arrive en retard.

            Madeleine écrit du théâtre entre ses heures de cours, et a imaginé une comédie musicale, « Don et mystère », pour les Journées mondiales de la jeunesse de Rio.

Elle se passionne pour les liens entre la Bible et la littérature. Le fichier des thèses indique qu’elle a déposé son projet avec le Pr Dominique Millet-Gérard, sous le nom de Madeleine Bazin de Jessey. Intitulé : « “Cette femme était très belle…“ Réflets et fulgurances de Bethsabée dans la Littérature et les Arts » La thèse est en préparation à Paris 4, dans le cadre de l’Ecole doctorale Littératures françaises (sic) et comparée (Paris) depuis le 22.07. 2014.

Une belle jeune femme présentant « une belle thèse » sur le thème : « Cette femme était très belle… » Il y a là un effet vertigineux de « mise en abyme » tout entier monté par Madeleine. Quelle riche nature !

Mais une bosseuse aussi, qui s’engage corps et âme : « Pendant que mes amis allaient en boîte, je m’enfermais dans ma chambre pour bosser. Pour découvrir la “vraie vie”, j’ai fait six mois d’humanitaire à Jérusalem, avec les Filles de la Charité. » 

Un ami militant lui trouve une ressemblance avec Nathalie Kosciusko-Morizet, le « côté “roots” des Veilleurs en plus » « Elle est frêle, menue, mais déterminée… Elle aurait pu rester au chaud dans un think tank de normaliens, elle est venue participer aux veillées, textes à la main. »

Sur le passage des « Veilleurs » de la Manif pour tous à Sans commun, on trouve ceci : « Après avoir été l’un des visages médiatiques des Veilleurs, elle s’aventure en politique. Avec quatre autres militants, plus âgés, plus établis, elle lance ce jeudi Sens commun, une association qui veut injecter l’esprit de la Manif pour tous au sein de la droite parlementaire. Fatigués de voir le mouvement s’étioler, les comparses ont décidé de rompre avec « l’apolitisme » affiché des manifestations pour rejoindre l’UMP qui, de son côté, lorgne avec gourmandise sur la « génération LMPT ».

« Jean-François Copé nous a dit : “Je vous ouvre les portes, mais ne venez pas cracher sur l’UMP.” » Dans une tribune publiée sur Boulevard Voltaire, Madeleine de Jessey explique : « Il ne tient qu’à nous de démontrer [aux cadres de l’UMP] que l’étiquette la plus vendable, c’est la nôtre. Si l’UMP est opportuniste, soyons sa meilleure opportunité ! Il ne s’agit pas de se laisser récupérer, mais de récupérer ce qui devrait nous appartenir en premier lieu. »

Saisissant ! Vraiment remarquable ! C’est un « Ceci est à moi. » On pense au « Tartuffe » ou au « Second Discours » de Jean-Jacques. Ou plutôt au Chat botté dans la version d’origine : « Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blez appartiennent à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachez menu comme chair à pasté. »

Ses amis à Normale sup sont mélenchonistes, mais elle continue de manger avec eux. Un Veilleur qui l’a rejointe un midi à l’ENS s’étonne : « Je m’attendais à la voir entourée de jupes plissées et de pantalons beiges, et je l’ai trouvé causant avec une fille de la Ligue antifasciste. » En revanche, les choses ont été plus compliquées avec ses amis homosexuels : « Ils ont été très blessés par ma démarche, ne l’ont pas comprise. »

Wikipédia renvoie au « Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables » sur Gallica, et précisément à l’item « Bazin et Bazin de Jessey ». Il appert que « la famille Bazin de Jessey est une vieille famille de la haute bourgeoisie de Dinan. Jules Bazin, né dans cette ville en 1818, demanda l’autorisation de joindre à son patronyme le nom « de Jessey » sous lequel il était déjà connu. La famille donna à Dinan et à Saint-Malo une lignée d’armateurs, de banquiers et d’ecclésiastiques au long du xixe siècle. »

            Oh, mais cela est hautement significatif ! Si mes souvenirs de khâgne sont exacts, c’est près de Dinan que se situait la Chesnaie où travaillèrent les frères Lamennais dans l’idée de fortifier la monarchie et de réformer l’Eglise. Cela m’avait frappé jadis, l’anecdote des deux frères travaillant de concert AMDG, Félicité de Lamennais étant le cadet.

            Il est 18 :15. Le Forum commence à 19 :00. Je me douche, me pomponne, et file. Je ferai les corrections depuis la tribune. La suite au prochain numéro.

Un Spécial Lamennais, pourquoi pas ?

 

 

 

 

 

Cet article a été publié dans Jacques-Alain Miller, JOURNAL EXTIME, Just published. Ajoutez ce permalien à vos favoris.