SCALP -Voter dans le silence des passions , par Myriam Mitelman

Le SCALP de Strasbourg

Article publié dans Lacan Quotidien  660

 

C’est le jour même de l’ouverture officielle de la campagne présidentielle, le 10 Avril 2017, que se tint le forum SCALP de Strasbourg, rassemblant 240 personnes dans la salle Madrid du Palais des Congrès (1). Dix neuf personnalités avaient répondu à « l’appel des psychanalystes contre le parti pris de la haine et du rejet » et nous avions la chance de compter parmi nous Jacques-Alain Miller, dont l’analyse de la logique du vote marqua tous les présents, intervenants et auditeurs.

Voter dans le silence des passions

Sous le titre Voter dans le silence des passions, Jacques-Alain Miller, est intervenu en début de soirée, proposant une analyse des enjeux des deux tours du vote.

Après avoir rappelé que les passions sont bruyantes, et suspectes de porter à l’insurrection, à l’émeute, il les oppose à la raison, à la rationalité qui doit être privilégiée en politique.

Il souligne que c’est la passion qui guide ceux d’entre nous qui votent selon leur cœur, qui privilégient leur attachement à tel ou tel candidat, sans penser aux conséquences de leur vote. Qu’apprend-on de la psychanalyse sur la passion et la raison ? Que nos intentions nous trompent toujours, et que ce sont les conséquences de nos actes que nous avons à prendre en considération. Aussi apparaît-il alors avec cet éclairage, que le vote par conviction, le vote du cœur, le vote d’intention, correspond à un « ne rien vouloir savoir » : ne rien vouloir savoir des conséquences de son acte.

Prenant à rebours les valeurs communément attachées à ces deux formes de vote, J.-A. Miller fait l’éloge du vote spéculatif, dépassionné, du vote par calcul, en tant qu’il tient compte de l’éthique des conséquences.

La formule de MLP

Puis, J.-A. Miller formule une nouvelle fois de manière inédite l’enjeu de ces Présidentielles, en prenant appui sur principe évangélique au fondement de nos sociétés « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». A partir de ce principe, selon lequel c’est l’amour qui soutient l’identité et la sympathie, il extrait la formule de MLP : « tu haïras ton prochain s’il n’est pas ton semblable », et nous rend soudain sensible l’opposition entre ces deux postures : l’identité en tant que fondée sur l’amour, promue par le pacte évangélique, et l’amour en tant que fondé sur l’identité prônée par MLP.

Cette formule étant mise au jour, le postulat de J.-A. Miller, est que Marine Le Pen, « est le mal absolu » parce qu’elle fait prospérer, et s’exacerber l’agressivité inhérente aux rapports humains, parce qu’elle explore la faille ouverte chez l’être humain par l’identification à son semblable. Marine Le Pen, c’est le diable.

Vote utile

De cet argument, J.-A. Miller fait découler la logique du vote : face au « mal absolu », les différences entre les opposants de MLP sont secondaires. Il n’est plus temps dit-il, de s’attarder aux nuances entre les « on », Macron, Hamon, Mélenchon, Fillon, mais de déceler celui de ses adversaires qui a chance de figurer au second tour, et le privilégier.

Le programme de MLP : Forum des personnalités invitées

Autour l’intervention de J.-A. Miller et après un propos d’introduction d’Armand Zaloszyc, quelques aspects, et non des moindres, du programme de Marine Le Pen ont été examinés de près par les nombreux orateurs invités : Par exemple pour montrer que le terme « la femme » n’y apparait que pour qualifier la place de la femme dans la famille, et que le programme du FN est tout sauf féministe (2). Ou encore signaler les dérives possibles du droit administratif et montrer avec quelle facilité un État autoritaire peut limiter, voire de rendre impossible la justice (3).

Pour rappeler aussi que si MLP était élue, à l’état d’urgence dans lequel nous nous trouvons toujours, pourrait s’ajouter une autre mesure d’exception, l’article 16, qui, s’il était appliqué, pourrait faire basculer la démocratie (4).

Le débat des présidentielles n’a accordé jusqu’à présent qu’une place bien maigre aux droits de l’homme, ce qui n’est sans doute pas sans corrélation avec la contagion des l’idéologie de l’extrême droite à tous les courants politiques (5). Ne sommes nous pas à la fois devant le fait que le FN a réussi en quelque vingt ans à reléguer aux oubliettes son passé anti-républicain ? Ne sommes-nous pas, selon le mot de Norbert Elias, dans un processus de décivilisation ? (6)

L’histoire du monde est une histoire des migrations (7), alors que le programme de MLP répond à un « fantasme de criminalisation des banlieues » et que : « Dans le timbre même de la voix [de MLP], se manifeste la peur du mélange et le mépris des déshérités » ce qui contredit quelque peu son populisme (8).

L’Europe et l’Alsace

L’Europe apparaît à Strasbourg on s’en doute, comme une préoccupation essentielle. Partie du chaos après la seconde guerre mondiale, sa lente progression vers un espace commun et partagé en fait une expérience unique, un espace pour la recherche, et l’extension de l’esprit des Lumières, pour lesquels la France joue un rôle essentiel (9).

Une série d’interventions se centrent pourtant plus particulièrement sur le vote « alsacien », caractérisé par un score FN important depuis longtemps et qui ne laisse pas d’inquiéter (10).

Les mots et les démarcations proposés par Jacques-Alain Miller furent repris au vol par nombre d’orateurs ; les « on », le diable, le cœur et la raison, firent mouche, et se firent les véhicules d’une conversation au plus serré.

Dans un contexte politique où les discours ne cessent chaque jour de s’embrouiller davantage, ce forum fut comme une respiration, un moment de légèreté et de vérité, et nous retenons la proposition forte de Jacques-Alain Miller, d’un Front Uni, d’un Pacte entre Républicains que l’espace politique n’offre plus, et d’une suite à donner aux échanges de cette soirée.

1 : Le Comité d’organisation était composé d’Armand Zaloszyc, Pierre Ebtinger, Philippe Cullard, Isabelle Galland et Myriam Mitelman.
2 : Sandra Boehringer, maîtresse de conférences en histoire grecque. Université de Strasbourg.
3 : Brigitte Costa, ancien juge administratif.

4 : Patrick Wachsmann, professeur de droit public, spécialiste des libertés publiques.
5 : Jean-Paul Costa, conseiller d’État honoraire, ancien Président de l’Institut National des droits de l’Homme.
6 : Richard Kleinschmager Professeur émérite de Géographie à l’Université et Freddy Raphaël, professeur de Sociologie, respectivement.
7 : Pascal Bousquet, Professeur émérite de la faculté de médecine, conclut son propos par « J’entre en résistance ».
8 : Gilbert Guinez, ancien inspecteur de l’Éducation Nationale.
9 : Ulrich Bohner, Président de la maison de l’Europe et Jean-Marie Lehn, Professeur à l’Institut des études avancées (Université de Strasbourg)
10 : On participé à cette séquence : Bernard Schwengler, membre de l’Observatoire de la Vie Politique en Alsace, Pierre Kretz, écrivain et militant associatif, Jean-Marie Woehrling, Président du Centre Culturel Alsacien, Juan Matas, ancien Maître de conférences en Sociologie.
Deux autres séquences ont suivi l’une consacrée aux associations et l’autre à la poésie et aux arts. Y sont intervenus successivement : Anny Kayser, Présidente Régionale de la Cimade,
Bernard Lonchamp, membre du bureau de la LICRA,Ekaterina Nikolova, compositrice,
Michel Roth, pasteur, Faruk Gunaltay, directeur du cinéma Odyssée.

Forum SCALP tenu à Strasbourg le 10 Avril 2017. SCALP : Série de Conversations Anti-Le Pen organisées par le Forum des psys, l’ECF et les ACF.

Plus d’infos sur scalpsite.wordpress.com

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