SCALP -« étranger chez soi » par Yves-Claude Stavy

SCALP Choisy le Roi

Le principe judaïque selon lequel :  dina de-malkhuta dina[1] (= ‘la loi de l’Etat qui accueille le juif, fait loi pour lui’), – vivace dans mon éducation, laïque pourtant-, n’est sans doute pas pour rien dans le sérieux que m’inspira très jeune, l’Esprit des Lumières propre à la France ;  présida-t-il également à une sorte d’écart, dès longtemps éprouvé, vis à vis de toute idéalisation excessive de l’action politique … pourvu que le contexte de l’actualité restât républicain ? Ce n’est pas impossible.  Ecart qui n’empêchait nullement, – bien au contraire-,  le sentiment personnel d’une responsabilité au-delà de ce qui peut être régi par les lois pour tous ; ni non plus l’irruption d’une sorte d’alarme personnelle, sitôt qu’un danger ‘d’extrême-droite’ montrait le bout de son nez. Une sorte de ‘froid dans le dos’, ressenti dans mon corps, sitôt qu’un propos, quel qu’il soit, emportât avec lui une volonté d’expulsion de ce qu’il y a d’étranger chez soi. Lacan n’affirmait –il pas : « c’est dans le corps, dans la fraternité de corps, que s’enracine le racisme »[2]?

Pas de fraternité de corps : voilà ce à quoi chaque analyste s’avère convoqué dans son expérience. Pas de fraternité de corps, mais des ‘il y a’  d’ek-sistence, sans Autre, impossibles à dissoudre dans l’interprétation permise par la structure discursive de l’hypothèse inconscient: étrangers-chez-soi conduisant à devoir distinguer ce qui est partageable, et ce qui relève de chaque hors du commun ; et convoquant l’analyste à prendre position, de manière inédite, depuis les années 90 ayant marqué l’entrée dans un capitalisme mondialisé. Inédite : non pas seulement parce que le réel ‘sans loi’ auquel le parlêtre a à faire, s’avère aujourd’hui en quelque sorte dénudé par le déclin, irréversible, des discours traditionnels ; mais Inédite, également, parce que ce déclin exige plus que jamais, de faire signe aux trouvailles hors discours que chacun est tenu de produire, …quand,  tout au contraire, une sorte de ‘pensée d’Etat’ (jusque-là réservée aux régimes totalitaires), prétend imposer ses réponses prêt-à-porter au sein-même de nos démocraties. Au couple traditionnel de l’ombre et des lumières, – propre à l’organisation discursive-, se substitue sous l’égide de l’objet regard porté au zénith, l’empire de la ‘transparence’ niant les restes opaques de symptômes[3] toujours singuliers, pour lesquels est convoquée :  non plus la loi, ni l’Autre, mais une éthique personnelle. Ce constat augure de la part de notre Ecole, bien des subversions vivantes, à commettre sans cesse dans le champ de notre République. Mais serait-il encore question de République, en cas d’arrivée d’une Marine Lepen à la Présidence de notre Etat ?  Voter, ce n’est pas choisir son héros au nom de lendemains qui chantent, c’est faire ce qu’il a à faire, en fonction de l’urgence : lo ke dat[4], disait Esther (E. IV, 16) à propos de son acte, qu’elle sut commettre, seule, ‘tout de suite‘.

Discerner l’urgence : c’est un point crucial que j’ai retenu de mes études de médecine ; devant un « polytraumatisé », choisir par quoi commencer, et ne pas s’occuper de la fracture de jambe alors qu’un hématome extra dural est en train de se constituer!

 

En guise de ponctuation à cette petite contribution, je voudrai dire quelque chose de l’enseignement que je tire des trois évaluations successives auxquelles notre service de psychiatrie a été soumis durant les deux quinquennats présidentiels précédents -(celui de Nicolas Sarkozy, puis celui de François Hollande) ; et aussi de l’enquête, – toute récente -, menée au sein de notre hôpital de jour recevant certains enfants dits ‘autistes’ : enquête dépêchée par Mme Neuville[5] en direction de l’ensemble des hôpitaux de jours de psychiatrie infantojuvénile du pays, sous la pression de lobbys puissants, rêvant d’une loi d’interdiction de la psychanalyse au sein de ces établissements. Les inspecteurs de l’Agence Régionale de Santé qui sont venus nous visiter il y a tout juste quelques semaines, avaient choisi selon leur propre aveu, de terminer leur long périple en Ile de France par notre hôpital d’Aubervilliers : apeurés de l’accueil ‘insurrectionnel’ qu’ils nous supposaient vouloir leur réserver. Parmi les nombreuses questions qu’il nous avait fallu préalablement renseigner avant la visite proprement dire des Responsables de l’Agence, il y avait en substance celle-ci : «  utilisez-vous avec les enfants relevant du spectre autistique, des méthodes spécifiques de communication dûment établies ?» ; – question à laquelle nous avions décidé de répondre : « non ». Le Médecin Inspecteur releva de vive voix notre réponse, et marqua un temps de silence. Je lui demandai si elle souhaitait que je développe le fondé de notre réponse, puis essayai de faire valoir en quoi le pari de nous faire les partenaires décidés de ce que trouvait un petit patient pour tenir compte de ce qui le taraudait, donnait chance, ainsi, à ce que sa propre manière personnelle, produite ‘à compte d’auteur’, … débouche elle-même sur un lien social inédit : un petit lien social devenant  en quelque sorte le prolongement de sa propre trouvaille, sans que l’on puisse dès lors anticiper cette contingence par telle ou telle méthode de communication préétablie. Mon interlocutrice fit part de son souhait qu’on rende compte de ces éclaircissements … par écrit. Je lui demandai : « combien de signes, pour la réponse ?» . Elle répondit du tac au tac : « deux cents signes ». Elle reçut mon accord.

Subversion, donc : sous Sarkozy. Sous Hollande. Eh bien, mes bons amis, avec MLP, ce serait autre chose.

Ne nous trompons pas d’urgence.

[1] Cf l’interessante contribution de Gil Caroz dans Lacan Quotidien n° 640 (‘Le juif de retour’) à propos du film documentaire de Coralie Miller, « Français juifs – Les enfants de Marianne »

[2] Lacan J.   Le séminaire, livre XIX, …ou pire, Ed. Seuil, p 235 

[3] j’avais pensé un moment, intervenir sous le titre :  l’ombre, la lumière, … et l’opaque.

[4] Lo ke dat = ‘pas selon la loi’ – cf YC Stavy : ‘Esther, ou : l’acte’ , La Cause du désir, n°81, p.41   

[5] Madame Neuville est Secrétaire d’Etat chargée auprès du Ministre de la Santé, des questions du ‘handicap’.

Publicités
Cet article a été publié dans Just published, SCALP. Ajoutez ce permalien à vos favoris.