2002-2017* : quinze ans pour rien ? par Laurent Doucet

Scalp de Clermont-Ferrand

Pour Armand Gatti, décédé le jeudi 6 avril 2017,

camarade en poésie rencontré à Limoges et en Limousin

 avec mes élèves de Lycée Professionnel,

 pour des projets théâtraux, mémoriels et subversifs.

.                                            (* Mon intervention s’inspire d’un article préalablement publié dans le quotidien L’ECHO du mercredi 23 mars 2011 réactualisé pour l’occasion qui nous rassemble aujourd’hui)

Étudiant à Toulouse au tournant des années 1980-90, j’étais militant avec de nombreux autres jeunes de cette ville universitaire du Manifeste Contre le Front National. Conseillés discrètement mais efficacement par deux anciens responsables des réseaux de la Résistance locale pendant la Seconde Guerre Mondiale, Jean Durand et Jean Fonvieille, et fortement soutenus par Denise Epstein (la fille de la romancière et prix Goncourt à titre posthume Irène Némirovsky, morte en déportation à Auschwitz le 17 août 1942), nous avions réussi de concert avec d’autres forces comme Ras Le Front, SOS Racisme, le MRAP, la LICRA et l’UEJF, à endiguer la montée du vote d’extrême droite et même à réduire son influence funeste dans la capitale de la région Midi-Pyrénées.

Comment ? Par l’action conjuguée d’un rapport de force quasi quotidien et d’un travail de fond tant théorique que pratique, pour persuader les électeurs que d’autres voies étaient possibles que le vote et le soutien morbide à Le Pen. Notre pacte était édifié et étayé à partir de quelques fondamentaux simples mais fermes :

1) Le refus de toute compromission tant idéologique que tactique avec l’ennemi. En étudiant les origines du F.N. avec les meilleurs analystes du moment, nous avions constaté combien la remise en selle des militants et des idées de l’extrême droite par la droite classique de l’époque suite à leur déroute électorale de 1981, et l’instrumentation manoeuvrière du vote F.N. par le P.S. de Mitterrand pour diviser cette dernière après le tournant de la rigueur de 1982, avaient été des choix dangereux pour la démocratie et ses composantes, contaminée par les nouveaux habits du discours lepéniste et corrompus par l’utilisation de son entrée dans le jeu électoral.

2) L’application de manière pacifique et adaptée dans ce nouveau contexte, de nombreuses méthodes élaborées par les mouvements de Résistance contre les fascismes. Sous forme de « harcèlement démocratique », nous déjouions le plus souvent possible les coups de l’adversaire à l’avance sans jamais lui abandonner un pouce de terrain (le fameux « un militant par cage d’escalier » d’avant l’effondrement du Parti Communiste en France et le vide idéologique et sociologique qu’il a laissé), et en étant toujours supérieur en nombre lors de ses principaux rassemblements publics.

3) Pour éviter la contamination idéologique des thèses du Front, nous menions dans le même temps une lutte exigeante et sans merci pour imposer d’autres solutions que la xénophobie et la démagogie nationaliste, en proposant systématiquement en positif d’autres réponses concrètes et des alternatives sociales, économiques et politiques vraiment populaires, c’est-à-dire ancrées à Gauche .

De la deuxième moitié des années 80 au début des années 90, le F.N. n’a pu se développer à Toulouse (ses faibles scores sont là pour le prouver). Toutefois, quand il a fallu étendre nos modestes inventions de jeunes militants à la région voire au plan national, la plupart de nos dirigeants ou d’autres mouvements de gauche contactés ne nous ont pas pris au sérieux (dont un certain Lionel Jospin déjà). Parmi ceux qui disaient encore quelques années auparavant vouloir « changer la vie », certains semblaient surtout avoir changer de train de vie… Le soir du 21 avril 2002, c’est leur aveuglement éthique et leur opportunisme carriériste qui a été sanctionné. Quinze ans après la situation a t-elle évolué ? Très peu au vu des derniers résultats électoraux et de la préparation des échéances à venir. Afin d’éviter un désastre pour la France en 2017 et après, c’est dès aujourd’hui qu’il faut agir ! Pour enrayer l’ascension du F.N. – presque aux portes du pouvoir selon certaines analyses politiques – il faut continuer à voter contre ses candidats aux prochaines élections et à commencer bien  sûr par les prochains scrutins présidentiels des dimanche 23 avril et 7 mai prochains comme nous y invite « L’APPEL DES PSYCHANALYSTES CONTRE MARINE LE PEN et le parti de la haine» dont je suis signataire, et dont je remercie plus particulièrement les initiateurs locaux pour la tenue de ce forum à Clermont-Ferrand . Mais pour réduire fortement et durablement son influence, il faut continuer aussi à reconstruire et à inventer des réponses politiques à la hauteur, à l’exemple de ce Comité de Vigilance des Intellectuels Contre le Fascisme créé dès les menaces des Ligues factieuses de 1934 à partir d’une idée originale du poète et fondateur du surréalisme André Breton, ce qui rendit possible les rapprochements du Front Populaire deux ans après…

 

Laurent Doucet

Poète et enseignant

Président de l’association La Rose Impossible

pour la création d’un espace culturel dans l’ancienne

 maison d’André Breton à Saint-Cirq-Lapopie (46)

 

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE :

– Armand Gatti, Les cinq noms de Résistance de Georges Guingouin, Cercle Gramsci, Limoges 2006.

– Pierre Milza, FASCISME FRANÇAIS Passé et Présent, Champs Flammarion, 1987.

– Laurent Doucet, Au Sud de l’Occident – South of the West, Éditions La Passe du Vent, Vénissieux, 2015 (troisième tirage en cours de réimpression pour mai-juin 2017).

« J’ai cessé de me désirer ailleurs » Pour saluer André Breton, ouvrage collectif co dirigé avec Thierry Renard ( Président du festival « La Semaine de la poésie » de Clermont-Ferrand), La Passe du Vent, Vénissieux, 2106.

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