Pour mémoire. Du nationalisme fermé à l’émeute raciste. Aigues-Mortes, août 1893/août 2012. par Deborah Gutermann-Jacquet

Dans La Revanche du Nationalisme, Pierre-André Taguieff rappelle la méconnaissance qui entoure le concept de nationalisme, associé au mal absolu, là où le patriotisme, est plus volontiers assimilé à une valeur positive. Charles de Gaulle lui-même ne disait-il pas : « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme c’est détester celui des autres » ? Pourtant, le premier nationalisme était de gauche, ou du moins ouvert, il est hérité des Lumières et de la Révolution. Il a permis l’affirmation de la nation au début du XIXe siècle, avec l’identification d’un drapeau, d’un hymne, d’un mythe fondateur et d’un folklore, lesquels éléments mettent en évidence la dimension culturelle de la nation, comme production humaine et artefact, conformément à la définition qu’en donne Ernest Gellner. Mais à la faveur d’une conjoncture économique et politique trouble, ce qui s’affirmait comme ouverture dans une croyance au progrès s’est mué en sourde inquiétude lorsque cette valeur positiviste s’est effritée. Ce fut le cas à la fin du XIXe siècle, lors de l’épisode de la Grande Dépression, aux lendemains du Krach de 1929, et aujourd’hui dans le contexte de la mondialisation et de la crise économique consécutive au scandale des Subprimes.

Si nous reprenons le contexte fondateur de la fin du XIXe siècle, nous nous trouvons au point de jonction où la nation à peine affirmée, se trouve menacée. Après la cruelle défaite de la France contre l’Allemagne en 1870, la croissance industrielle se tasse. Elle qui était si prometteuse, faisait croire au progrès et à l’ascension sociale, montre alors son envers : l’exclusion, la misère, l’instabilité, la concurrence et finalement la déprime. La nation devient l’objet d’un enjeu autre : elle est à protéger de l’extérieur. Un exemple peut témoigner à lui seul de ce changement : la ville d’Aigues-Mortes, dans le Gard. Aujourd’hui, le FN y fait florès. Hier, en 1893, cette ville fut le théâtre d’un pogrom anti-italiens massif auquel Gérard Noiriel a consacré toute une analyse. Au bilan, huit ouvriers morts, une cinquantaine de blessés, et la fuite.

Gérard Noiriel indique comment, dans le contexte de la Grande Dépression, Aigues-Mortes fait figure de laboratoire au sein duquel on peut autant percevoir les conséquences sociales des transformations industrielles que l’usage de l’identité nationale comme arme pour tuer son prochain. Dans cette ville, l’exploitation du sel s’est transformée : à l’archaïsme de la production s’est substituée la gestion par une société par action détenant un monopole. Elle a massivement fait appel à l’immigration de journaliers italiens « les Piémontais », qui ont alors fait face à deux autres groupes de travailleurs : les « Ardéchois », auxquels viennent s’ajouter le clan des « trimards », rassemblant les plus pauvres, les vagabonds et chômeurs venant ponctuellement renforcer les équipes. Les tensions augmentent entre les Piémontais et les  trimards excités par la pression des chefs demandant une cadence toujours plus soutenue.

Des rixes opposent les clans jusqu’à ce que les trimards rassemblent autour d’eux tout le village d’Aigues-Mortes, qui se lance dans une « chasse aux Ours ». Les Ardéchois, les Aigues-mortais et les trimards s’allient pour persécuter collectivement les Italiens qui prennent la fuite. Gérard Noiriel montre comment l’identité française fut alors instrumentalisée par les trimards, prise  en étendard, face au zèle insupportable des Piémontais au travail. Il indique également comment les transformations de la presse ont contribué à la cristallisation autour de l’identité française conçue comme arme de rejet. La défaite française de 1870 contre l’Allemagne joue à cet égard un rôle crucial, les journalistes usant de plus en plus de l’expression fédératrice du « nous, Français », consolidant une identité de défense face à l’étranger. Ce « nous » est ensuite récupéré localement contre ceux qui font figure d’ennemis du lieu et permet à une nouvelle cohésion de naître. Ce que la nouvelle division du travail avait rompu de lien dans les économies traditionnelles, la haine permet de le retisser.  Les coupables de ce pogrom seront acquittés et la presse fabriquera un roman de l’événement : le « nous, Français » brandi aux lendemains de la perte de l’Alsace-Lorraine, se dirige alors contre l’Italie, et les Italiens, dont l’image péjorative est largement exploitée.

A Aigues-Mortes, on repère finalement comment, à l’échelle d’une petite ville, le nationalisme et l’identité nationale, façonnées et travaillées par une presse qui se fait le relais des vexations territoriales et guerrières, sont érigées en armes défensives contre l’étranger. Comment, dans un contexte de mutations sociales et économiques, la communauté tente de trouver, dans le meurtre même, une nouvelle modalité de lien social, permettant aux nouveaux déclassés de rejoindre le clan, hier méprisé, des nantis.

En 2012, ironie de l’histoire, c’est dans la même ville, qu’un couple de quadragénaires qui « voulait se faire des Arabes », William Vidal et Monique Guindon, tirait au fusil de chasse sur un groupe de jeunes. Le Monde qui relatait l’événement indiquait comment les administrés de la ville donnait en majorité raison au couple, et fustigeait la justice trop clémente à l’égard des Arabes. Gilbert Collard, la même année, était élu dans la circonscription.

 

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