Montée du fascisme en Italie et en France, par Francesca Biagi-Chai

C’est une discussion banale avec une amie qui m’a fait prendre conscience du danger. Marine Le Pen ne passera pas disait-elle, pas cette fois–ci. La France n’est pas prête. Cette France qu’elle semblait connaître comme une femme, une amie pouvait-elle tout aussi bien être surprise, raptée ? D’où venait donc ce savoir ? D’un déterminisme historique, de celui qui se déroule sans les hommes, ou bien d’un reste de croyance, « c’est impossible ». Mais la croyance n’est-elle pas toujours religieuse ? Elle fuit le réel. Cette fois-ci, entre le calcul qui éloigne la possibilité du pire et le réel qui la rapproche, si on tient compte du malaise, du dégoût croissant pour la vie politique d’une grande majorité, du désenchantement du monde et donc de l’indifférence ou du refus d’aller voter. Autant de petites choses qui font le lit de La Chose, celle dont personne ne voudrait et qui pourtant revient. Alerta ! Mon radar à fascisme, à extrémisme s’est mis en route.  Il vient du savoir lire propre à l’analyste, il vient de l’Histoire qui a été la mienne, l’Histoire de l’Italie.

Deux citations d’Antonio Gramsci, trouvent un écho dans le moment présent.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair –obscur les monstres surgissent. »

« L’illusion est le chiendent le plus tenace de la conscience collective : l’histoire enseigne mais elle n’a pas d’élèves.0 »

C’est en écoutant Marine Le Pen, lors de son discours de Châteauroux, que sans chercher, j’ai trouvé. S’est imposée à moi la nécessité de faire savoir. Faire savoir ce que, sensible à l’énonciation, j’avais entendu.

Élections présidentielles obligent ! Marine Le Pen parle. Elle parle beaucoup, elle fait de longs discours où se modulent des messages « hautement significatifs ». Le premier, celui qui donne la couleur de fond est lénifiant. Émousser les arêtes, masquer les intentions, ne pas faire peur, se présenter comme tout le monde pour tout le monde en se détachant des excès paternels. Cette base établie, à qui veut les entendre, les modulations, les variations rhétoriques font passer, brutalement, de l’autre côté du miroir et de son image lisse. Envers et endroit d’une même étoffe, rien n’est caché, tout est là visible et lisible. Ceux qui lisent entre les lignes, déchiffrent, en sont pour leur frais; les autres sont attrapés, enveloppés dans les facondes qui mêlent les misères actuelles aux promesses de bonheur. Promesses, certes mais sous condition, là est le point !

Là, surgit, explicite, «  l’intimidation caractérisée » doublée d’une ébauche d’incitation à la désobéissance. Les énoncés se détachent,  à peine atténués par le sourire dissocié, constant et figé des lèvres mais pas des yeux, le sourire intéressé, le sourire de celle qui guète,  qui attend son heure.

« Je veux dire aux fonctionnaires, à qui un personnel politique aux abois demande d’utiliser les pouvoirs d’état pour surveiller des opposants, organiser à leur encontre des persécutions, des coups tordus ou des cabales d’état, de se garder de participer à de telles dérives. Dans quelques semaines, le pouvoir politique aura été balayé par l’élection. Mais ces fonctionnaires devront assumer le poids de ces méthodes illégales. Ils mettent en jeu leur propre responsabilité. »[1]

Je dois dire que j’ai été étonnée que cela n’ait pas choqué plus que ça ! Que cela n’ait pas soulevé une vague d’indignation, du moins chez les personnes concernées, que cela n’ait pas fait peur.

Comparaison n’est pas raison mais le parallélisme, l’analogie avec le discours appelé « discours du Bivouac » que Benito Mussolini jeune président du conseil, prononce le 16 novembre 1922, devant la chambre des députés afin que leurs votes lui confèrent les pleins pouvoirs, cette analogie n’est pas, hélas, une exagération.

Après la première guerre, l’Italie traverse une grave crise économique, l’appauvrissement des villes et des campagnes est important, et le chômage va croissant. Mussolini qui vient d’être appelé à former un gouvernement joue la carte démocratique, tandis que son parti prend de l’ampleur, violemment sur le terrain. Il s’adresse, pour la première fois, dans un discours fleuve aux élus du peuple.

« Ce que je fais devant vous, est l’acte formel de déférence vis-à-vis de vous. J’aurais pu vaincre autrement. Je m’y suis refusé. J’aurais pu punir tous ceux qui ont diffamé ou tenté de salir le fascisme. J’aurais pu faire de ce parterre sourd et gris le bivouac de mes faisceaux. J’aurais pu me passer du parlement et constituer un gouvernement exclusivement fasciste. J’aurais pu mais je n’ai pas, du moins dans ce premier temps, voulu. »

« Messieurs, je ne veux pas, tant que cela me sera possible, gouverner contre la chambre (des députés) : mais la chambre doit savoir que sa position particulière la rend passible de dissolution dans deux jours ou dans deux ans. », «  Nous demandons les pleins pouvoirs pour assumer notre pleine responsabilité ». Il les obtint et la première loi que Mussolini promulgua fut «  la réforme électorale » en vue de s’assurer une majorité.

La menace de représailles, tout comme celle de passer par-dessus les institutions de l’état, est patente. Il avertit. Il vise précisément ceux qui comme le dit MLP «  mettent en jeu leur propre responsabilité ». Ceux, qui seront alors à découvert nominalement, c’est-à-dire sans recours aux institutions démocratiques, comme si les institutions n’étaient pas démocratiques ?  MLP le confirme ouvertement : « Je n’ai et je n’aurais de comptes à rendre à personne sauf au peuple. », « L’état que nous voulons sera patriote. ».  N’est-ce pas une définition très personnelle du patriotisme et de la démocratie ?

La mesure numéro deux de son programme prévoit immédiatement « l’organisation d’un referendum en vue de réviser la constitution et de conditionner toute révision future de la constitution à un référendum ». La mesure numéro trois est la mise en œuvre d’un scrutin proportionnel à toutes les élections avec une prime majoritaire de trente pour cent des sièges pour la liste en tête.  Un savant calcul du même ordre accompagnait la loi Acerbo.

Après ce choix dramatique de MLP si par malheur il advenait, oubliez jusqu’à la notion même d’alternance ! Tout sera verrouillé, durement et longtemps – plus de vingt ans en Italie -. Nécessité  oblige ! Il faudra bien ça pour maintenir le système, pas celui qu’elle dénonce, le vrai cette fois car le seul. Car, sortir de tout c’est l’autarcie, l’isolement, et l’économie suffoque. Si nous sommes ici c’est que ce choix peut advenir. Elle fait maintenant série, elle s’adoucit au cours des débats, pour la première fois elle est l’invitée du Medef, qu’elle tente de séduire dans une superbe dénégation : «  Arrêtez la caricature, les ogres n’existent pas. », « Je ne souhaite pas prendre les Français par surprise… ». D’où lui vient cette idée ?

Appuyé sur sa loi électorale, grâce à la séduction opérée sur le patronat, l’intimidation généralisée, le parti de Mussolini obtient 65 pour cent des suffrages aux élections législatives de 1924, élections contestées sans succès. Dans le pays le Parti National Fasciste devient majoritaire. Les lois « Fascistissimes »  suivront.

Aucune opposition organisée n’était tolérée.  Le saviez-vous ?  Les fonctionnaires doutant du régime pouvaient être révoqués. La loi électorale modifiée instaura le parti unique. La jeunesse était embrigadée dans et pour l’état ; les petits Ballila. Les loisirs des ouvriers balisés pris en charge dans le Dopolavoro. Un seul journal, Il popolo d’Italia. Toute la presse, magazines, magazines féminins, livres pour enfants, bandes dessinées sont strictement contrôlés, revisités, on édite un Pinocchio fasciste, Radio Sociale… votre radio ! La culture, asséchée, rien qui dépasse, rien qui conteste. «  Aucun doute, avait précisé Mussolini dans ce fameux discours, que durant ces derniers jours un pas gigantesque vers l’unification des esprits a été franchi. » Au fond supprimer la plainte c’est supprimer la souffrance. Alors il ne reste qu’à empêcher le mécontentement, bâillonner et c’est réglé, le tour est joué. Les violences, les coercitions exercées sur les opposants ou simplement les mécontents, ne sont que  « le fait de quelques excités, le parti les punit, que l’on n’en doute pas », ce sont ceux qui aujourd’hui sont toujours sur le point d’être exclus du FN et ne le sont jamais. Ce sont les « quelques-uns » qui installent la division entre le discours et sa réalisation, déni, forclusion qui sont les soubassements d’une perversion que rien ne doit parvenir à entamer. Marine Le Pen l’insubmersible, l’inentamable ; une bonne raison pour qu’elle ne s’approche pas du pouvoir.

MLP critique aujourd’hui les autres candidats : « Fillon, Macron sont les  marionnettes du système », dit-elle dans ce fameux discours emblématique de Châteauroux. Demain, si elle est élue, chacun n’ayant de compte à rendre à personne d’autre qu’à elle et à ses gouvernants, ses ministres, directement sur simple dénonciation de voisin à voisin, judiciairement, policièrement, elle fera de ce peuple qui lui est soi-disant si cher, la nouvelle marionnette. Réellement cette fois, dans ce racisme généralisé, démultiplié c’est-à-dire sans intermédiaires, sans filtres et sans nuances, autrement dit en effet intimidé, dévitalisé.

Au moment où je relis ce texte, Florian Filippot est passé à Antenne 2 dans l’émission de Laurent Ruquier «  On n’est pas couché ». Je n’en croyais pas mes oreilles. Interrogé sur ce que Marine Le Pen et lui ou l’inverse, tant il disait sans cesse « je », feraient concernant l’Aide Médicale d’État qui ouvre le droit aux soins gratuits pour les personnes en situation précaire d’exclusion, sans papiers. « Elle sera abolie » dit-il, et c’est en effet ce que l’on retrouve au numéro 71 des propositions du FN. L’ambiance sur le plateau est la générosité, ces gens qui sont là vont-ils rester sans soins ? Je passe sur les rumeurs au sujet des maladies qui se propagent et qui sont le fond de la propagande anti migrants. Quelques questions l’invitent à en dire plus. Il bafouille, « Et bien oui, elle sera attribuée en cas de besoin enfin surtout ce seront les médecins qui choisiront. », « Ils choisiront qui peut la recevoir ou pas ». C’est la structure même de la surveillance généralisée à coût zéro, l’établissement d’intermédiaires personnalisés entre le peuple et l’Etat. Une distribution de petits pouvoirs où chacun est comptable de l’autre, tandis que le médecin choisi les prétendants à la AME, l’état choisi les médecins. On se souvient de Donald Sutherland interprétant merveilleusement le rôle du métayer, cette toute nouvelle classe mise en lumière dans le film 1900, novecento de Bernardo Bertolucci

[1] Marine Le Pen,  Discours du 11 mars 2017 à Châteauroux

Cet article a été publié dans ALERTE, Just published. Ajoutez ce permalien à vos favoris.