L’objet indescriptible, par Laure Naveau

 

« Bref, j’envie la sérénité de Lanzmann quand je pense à ce que serait l’appareil d’Etat aux mains du FN. (…) Je parle d’une sale clique irrévocablement xénophobe, antirépublicaine et antidémocratique, prête à mettre la main sur les commandes des ministères de la Justice, de l’Intérieur, et de la Défense. »

J.-A. Miller, À gauche, le narcissisme suprême de la cause perdue, Mediapart, 16 mars 2017

Voilà qui aide à se réveiller.

Parenthèse.

La pièce de Tenessee Williams qui se joue à L’Odéon, Soudain l’été dernier, (mise en scène par Stéphane Braunshweig), met en scène une fiction dans laquelle un fils, poète raté trop aimé de sa mère dévorante et narcissique, accomplit une sorte de destin fatal en se faisant dévorer sur une île lointaine par des enfants affamés qu’il nourrissait de dollars, pour en recevoir du plaisir, le seul été où il part sans sa mère.

La question de la vérité est très présente dans ce récit, puisque la jeune femme qui raconte la scène à laquelle elle a assisté n’est pas crue, et que la mère du poète la fait passer pour une malade mentale. Une lobotomie est donc envisagée.

T.W., en artiste visionnaire, réussit la performance de créer une confusion telle entre rêve et réalité, que ce fantasme insensé de la dévoration paraît possible. L’objet indescriptible, ici, réalise un « se faire bouffer » sans voile.

Dévoration et lobotomie ne sont pas loin…

Nous sommes dans l’Amérique puritaine des années 50, il n’est pas permis qu’une telle vérité de l’inconscient soit reconnue.

Quel rapport cela a-t-il avec notre mobilisation anti-MLP ?

Nous sommes en 2017, en France, et ce n’est pas du théâtre.

Un jeune historien invente une BD politique, « La Présidente », récit de politique-fiction avec son document graphique, qui, tout à l’opposé de la fiction de Houellebecq, met MLP au pouvoir, et non un musulman… [1].

Ici, on célèbrerait plutôt « les noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible »[2], incarné par MLP la furie.

La BD anticipe les conséquences de l’application du programme du FN si MLP est élue 8ème présidente de la Vème République, et 25ème présidente de la République française.

Et c’est l’horreur, l’Apocalypse, celle dont les psychanalystes, réveillés par Lacan, ont à cœur de dénoncer la logique, qui consiste toujours en la fascination par l’offrande aux dieux obscurs de ce que chacun a de plus cher.[3]

Le contexte politique et social de cette « fiction », selon l’auteur, se résume en ces termes : cristallisation, boule de neige, répulsion et attraction, peur de la menace terroriste, interrogations identitaires.

Avec un avertissement : « Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas ».

Il nous donne ainsi un petit historique du FN :

  • mai 2002, JMLP accède au second tour de l’élection présidentielle/ appel de la gauche, élection de JC
  • mai 2007, élection de NS

Le FN s’effondre aux législatives

  • janvier 2011, MLP nouvelle présidente du FN

Stratégie dite de « dédiabolisation », discours plus respectable, pas de déclarations antisémites

  • en 2012, le FN devient la troisième force politique
  • en mars 2014, le FN remporte 12 municipalités aux municipales
  • en mai 2014, le FN devient le premier parti de France (24,86% des voix au Parlement européen)

 

15 ans après le début de cette « ascension », la fiction devient réalité : l’élection de MLP à la Présidence.

Deux heures après, c’est l’état de choc dans le pays, et la guerre civile place de la Bastille.

Les politiques réagissent : « C’est triste et choquant. L’histoire nous jugera. Aucune alliance, résistance républicaine. C’est légal mais pas républicain. Jour de deuil national, mon cœur saigne. Nous avons laissé le pouvoir à la bête immonde. Un parti toxique. L’écologie sera la seule alternative à un système capitaliste qui nous a conduits au fascisme. Les primaires de 2016 sont la racine du mal, elles ont été une honte… »

Immédiatement, cela fait ressurgir de mauvais souvenirs à certains, qui n’en dorment plus. Des rescapés de la Shoah.

Qui en meurent même.

Mais l’objectif est autre : l’heure n’est pas au renoncement, plutôt à la résistance, qui s’organise partout.

Les anciens du GUD, d’Ordre Nouveau, et de la Guerre d’Algérie, les pires, sont nommés ici et là. Le mouvement du « Bloc identitaire », qui développe une conception biologiste de l’identité, aux antipodes d’une définition civique fondée sur l’état de droit, s’impose.

Le nouveau slogan s’affiche : « La France, aimez-la ou quittez-la. » L’étranger est ouvertement stigmatisé.

Le vocabulaire change : « Priorité nationale » plutôt que « Préférence nationale ».

Entre autres, Soral et Dieudonné sont invités à la garden party de l’Élysée… L’antisémitisme n’est plus masqué, il est à ciel ouvert à nouveau.

 

Les premières mesures machiavéliques sont prises :

Zemour est nommé à la tête du Figaro.

La Marseillaise sera chantée tous les lundis matin dans les Écoles, les rues qui rendent hommage aux accords d’Évian sont débaptisées.

La tactique cynique, c’est d’épuiser le service public, le laisser se suicider par la grève.

Stopper les financements de la presse écrite, prendre la télévision en main, envahir le numérique, développer un système d’écoutes global, supprimer le Conseil Constitutionnel par référendum, sortir de l’euro, éloigner la France de ses alliés historiques pour ce qui concerne la politique étrangère, etc.

« Dès 1949, Orwell avait prévu ce qui nous arrive aujourd’hui, dit un des jeunes résistants de la BD : une dictature avec des télécrans qui diffusaient les messages du parti unique et qui permettaient en même temps à la police de voir ce qui se faisait dans chaque pièce… comme dans Les temps modernes de Chaplin… »

 

Oui, mais après, c’est encore pire !

Fin de la fiction, oui, mais nous ne pouvons pas être sereins, et nous laisser ainsi dévorer par la bête immonde, « dans une monstrueuse capture ».

L’histoire se répète, souvent en pire, et les regards se tournent toujours vers les mêmes, qui deviennent les boucs émissaires.

Les psychanalystes savent cela, et n’oublient pas. Ils sont en quelque sorte les empêcheurs d’oublier. C’est ce que l’on attend d’eux.

Comme l’a écrit Catherine Lazarus-Matet dans son article paru dans LQ 630 et intitulé « MLP, le confort du pire », reprenant le slogan d’une manifestation d’opposants au Congrès des droites extrêmes et populistes européennes : « celui qui dort en démocratie peut se réveiller dans une dictature ».

C’est très sérieux, « c’est du brutal », et cela nous regarde, oui, beaucoup plus qu’aucun autre réel aujourd’hui.

Le crime, ce serait de ne rien faire. De laisser l’ennemi du genre humain tenter à nouveau d’anéantir notre civilisation, sous l’aspect d’une banalisation du mal.

La haine de l’étranger est leur obsession, parce qu’ils ne savent pas que « l’étranger est au cœur du sujet. »

Oui, une autre voie existe, et même si Lacan a pu dire que l’on ne se réveille que pour mieux continuer à dormir, il y a un réveil salutaire qui porte à une dimension éthique.

« La seule chose dont on puisse être coupable, dans la perspective psychanalytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. »

Pour que le fascisme ne passe pas, il faut donc, cette fois,  y mettre du sien.

Ne pas laisser passer.Sous peine de collaborer.

Et cela est un  impossible.

[1] Textes François Durpaire, historien « biface », au sens précis de Christine Angot, dans le LQ 633, illustrations Farid Boudjellal, Arènes Demopolis

[2] Lacan J., « Hommage à Marguerite Duras », Autres Ecrits.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil.

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