JOURNAL EXTIME (11)

L’INSTANT DE VOIR

LE « JOURNAL EXTIME » DE JACQUES-ALAIN MILLER

Numéro 11 / Vendredi 14 avril 2017

EDITORIAL

Journée de vacances. Je m’en vais musarder dans mes bibliothèques et les ranger. Je me réjouis de recevoir le dernier volet de la trilogie consacrée par Jean-Pierre Deffieux à l’homosexualité masculine. Celui-ci m’assure qu’il continuera de m’adresser sa prose pour le Journal extime.

A peine ai-je annoncé la formation de « L’Instant de voir » comme la « réplique républicaine » au groupe « Sens commun » que je reçois d’Agnès une doctrine clef en mains, que je publie volontiers.

Enfin, mon ami Antonio Di Ciaccia, qui doit prendre la parole cet après-midi à un Congrès sur la traduction, me livre sa conférence, dont j’obtiens l’exclusivité pour le Journal.

Illustrations : marionnettes siciliennes, photographies par Eve Miller-Rose.

POUR VIVRE HEUREUX VIVONS SINGULIER !!

par Jean-Pierre Deffieux

Jacques-Alain Miller prône « le coming out généralisé qui n’a que trop tardé ». Ah… Emmanuel… Encore un effort ! Vous ne manquez pas de courage ! Allez-y ! Il y a tant de choses encore à dépoussiérer, à libérer, à laisser être dans notre vie sexuée.

J’ai indiqué dans mon dernier texte que si une chose est sûre c’est bien que le couple Macron n’est pas une couverture. Mais ce qui est aussi sûr, c’est qu’ils ont tout fait dans cette dernière année pour faire taire « toutes ces rumeurs » 1.

Une des plus difficiles à digérer a été celle de Nicolas Sarkozy au Point en mai 2016 : « Que voulez-vous que j’en pense ? Il est cynique, un peu homme, un peu femme, c’est la mode du moment. Androgyne. Ce qui vous plait chez Macron, c’est que vous aimez toujours ceux qui ne vous obligent pas à choisir. 2 »

La position d’EM à ces diverses « attaques » a été de tout confier, de tout partager jour après jour avec son épouse : « Les Macron, qui sont bien décidés à faire un sort à ces manœuvres nauséabondes, ont pris l’habitude de se raconter chaque soir ce qu’ils ont entendu l’un sur l’autre »3. Cet entre soi est sympathique, mais le candidat s’adresse à la France !

Beaucoup pensent ou disent : « J’ai bien envie de voter pour Macron, mais ça m’ennuie qu’il n’assume pas son homosexualité. 4 »

De l’adolescence à la trentaine et au-delà, la jeunesse n’a plus envie de se cacher. Elle a envie de vivre sa sexualité et ses amours librement, en s’autorisant des atermoiements, des temps pour choisir sa vie sexuée. Je pense même que l’identité homosexuel : « Il ou elle est homosexuelle » sera bientôt démodé. Il n’y a plus d’Une fois pour toutes : on aime un homme et puis un jour on rencontre une femme et la contingence vous ouvre une nouvelle voie.

Il n’y a plus d’Autre pour dicter sa loi, pour dire ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas.

Alors, cher Emmanuel, ça en ferait des votes en votre faveur si vous alliez jusqu’à vous démarquer franchement du passé, de la vieille tradition coincée. 

Le bras droit de Marine Le Pen, a dit dans une interview accordée à France Info qu’il assume pleinement sa « gaytitude » : « Moi, je suis moderne, je vis au XXIe siècle ». Dommage qu’il l’ait réservé à ce domaine ! Mais encore plus dommage que ce soit à un membre de l’extrême-droite qu’on doit reconnaitre cette attitude.

Un scoop pour finir. Lu sur le site Citégay il y a quelques jours : « Le premier ministre du Luxembourg, et son “compagnon” (mariés) Gauthier Destenay, architecte belge, ont tous les deux été reçus très officiellement par le Vatican à l’occasion de la rencontre des 27 dirigeants de l’UE avec le pape François le 24 mars 2017. Ils ont été accueillis par Mgr Georg Gänswein, préfet de la maison pontificale et secrétaire personnel du pape Benoît XVI. »

Si même le pape s’y met !

 

  1. Derrien Caroline, Nedelec Candice, Les macrons, Fayard, 2017, p. 139.
  2. Ibid., p. 133.
  3. Ibid., p. 141.
  4. Ibid., p. 138.

 

REFLEXIONS SUR « L‘INSTANT DE VOIR »

par Agnès Aflalo

« L’instant de voir » prend acte du formidable succès du rassemblement de l’opinion éclairée mobilisée en peu de temps.  Il témoigne d’un rapport au droit des psychanalystes d’orientation lacanienne au Réel qu’il interprète. L’exercice du discours analytique nécessite une démocratie en exercice.  il s’agit de créer et pérenniser une action structurée  qui rappelle les droits fondamentaux  démocratiques  sans lesquels le discours analytique n’est plus possible. 

Depuis 2003, année de lassassinat manqué de la psychanalyse à 2017 où c’est la démocratie qui risque de se faire assassiner, presque 15 ans se sont écouléss qui montrent que le DA est aux avants postes pour percevoir et prédire le malaise dans la démocratie et organiser la riposte. Tactique, stratégie et politique sont indissociables. Un psychanalyste digne de ce nom ne peut l’ignorer. 

L’opinion éclairée et les psychanalystes peuvent constituer un formidable tremplin pour faire vivre en acte le triptyque « Liberté, égalité, fraternité » dans le respect des différences de chacun.

« L’Instant de voir » transcende les partis politiques. Il rassemble sous sa bannière les partisans de la démocratie que par ailleurs il n’hésite pas à interpréter. Le bien dire est de rigueur.

On ne peut confondre tous les candidatures à la présidentielle. Il y a une frontière entre les démocrates et le totalitarisme, quel que soit le semblant dont celui-ci se pare.

« L’Instant de voir » s’invitera désormais dans la vie du pays sur tous les grands sujets de société

 

LACAN, TRADUCTEUR

par Antonio Di Ciaccia

Umberto Eco dans Dire quasi la stessa cosa 1, livre dans lequel il reporte son expérience de traducteur et d’auteur traduit, se pose la question : « Qu’est-ce que c’est traduire ? » La réponse qu’on se donne : « dire la même chose dans une autre langue » comporte, dit-il, qu’il faut prendre en considération au moins les points suivants : avant tout il s’agit d’établir ce que signifie « dire la même chose », en mettant l’accent sur le terme « même ». Puis il faut savoir à quoi se réfère la « chose » en question.

Troisième problème : savoir ce que « dire » veut dire. Il arrive à la conclusion : le traducteur n’arrivera jamais à ce que la chose dite soit la même, il y arrivera « presque ». Nous verrons ces points par rapport à la traduction dans ce champ qui est la psychanalyse, au moins, lacanienne.

Avant de procéder, je dois vous dire que ma préparation ne me portait pas à faire le traducteur. Je ne suis pas traducteur de formation. Toutefois, je suis l’enseignement de Lacan depuis presque 50 ans, et il y a presque 30 ans Jacques-Alain Miller me proposa de m’occuper de la traduction en italien et de la révision des séminaires déjà traduits de Lacan. Ainsi j’ai traduit ou revu 14 séminaires de Lacan, de nombreux textes, disons mineurs, et finalement la traduction des Autres écrits. La plupart de ces volumes on été publiés aux éditions Einaudi et quelques-uns chez Astrolabio.

Je précise que je ne travaille pas tout seul, mais avec une équipe composée de 3 personnes : ma femme Michelle de langue française, une jeune lectrice italienne et une grande experte d’editing de formation plurilingue.

Je partirai d’une constatation : dans le domaine qui est celui de la psychanalyse lacanienne, il faut se rendre à l’évidence que ce que nous traduisons est un texte qui est déjà à sa troisième traduction.

Freud est un traducteur

La première traduction a été effectuée par Freud. L’œuvre de Freud est déjà une traduction du fait qu’il met dans sa langue à lui ce qu’il récolte des dits de certaines hystériques. Au lieu de ranger ces dits ou ces signes du corps dans le placard des dossiers médicaux, Freud leur prête oreille et il y reconnaît un sujet du dire qui l’oriente pour y reconnaître quelque chose de tout à fait inédit qu’il nommera l’inconscient. Freud donnera voix à cet inconscient, bien qu’il essayera de systématiser ces dits en cherchant appui sur une psychophysiologie qui aura comme horizon la science et sur la littérature qui aura comme horizon la création d’une nouvelle mythologie dont le point d’orgue sera la trouvaille freudienne du « père de la horde ».

L’espoir de Freud est de type scientiste : un jour ou l’autre on arrivera à rendre compte de l’inconscient. C’est une lecture de son Wo Es war, soll Ich werden.

Cette traduction qui a lieu entre les dits et les signes qui prennent corps dans les symptômes et la langue que Freud utilise pour en rendre compte, pourra il me semble-t-il être accostée, au moins à l’envers, à la modalité de traduction que Jakobson appelle intersémiotique 2.

La traduction lacanienne de Freud

Lacan dans son retour à Freud va opérer sa propre traduction de la découverte freudienne. Et nous sommes à la deuxième traduction de la théorie analytique. En réalité cette traduction Lacan la fera en plusieurs temps.

Ici il faudra tout de suite ajouter la troisième traduction, qui est celle que Jacques-Alain Miller opère principalement sur l’enseignement oral de Lacan. En ce qui concerne les Séminaires il s’agit, je cite Jacques-Alain Miller : « d’établir un texte dont l’original n’existait pas. […] Ce dont il s’agit, dans ce qui est mon travail, c’est de retrouver ce que Lacan a voulu dire. Et qu’il n’a pas dit. Ou qu’il a dit de façon imparfaite, obscure ». Et il continue : « Si j’avais à qualifier ce que j’ai fait, et peut-être ce que j’aurais dû faire davantage, je dirais : c’est traduire Lacan. C’est une traduction. […] Lacan s’exprimait dans une langue qui n’était parlée que par un seul, et qu’il s’efforçait d’enseigner aux autres. Et cette langue, il s’agit de la comprendre, et je peux dire, je me suis aperçu ces dernières années, qu’en définitive, je ne la comprenais vraiment qu’après l’avoir traduite […] Et quand je dis : “traduire”, je dis : “faire apparaître l’architecture” ».

La traduction opérée par Jacques-Alain Miller fait donc apparaître l’architecture qui est « organisée comme des surfaces autour d’un vide » 3. Au fond Jacques-Alain Miller traduit en langue française ce qui est dit par Lacan dans sa propre langue à lui.

Donc, la traduction freudienne de Lacan ne va pas sans la traduction de Miller.

Mais cette précision met d’autant plus l’accent sur les points qu’Umberto Eco proposait dans son livre. La « chose » dont il parle, au niveau de l’inconscient, se repartit ici en deux volets : le volet du fonctionnement de cette architecture organisée, qui se révèle à travers les formations de l’inconscient, et le volet qui concerne ce point central qui se présente comme un vide.

Suivons le mouvement.

Dans un premier temps, Lacan met l’accent sur ce qui est le fonctionnement de l’inconscient. Prenant appui sur les textes freudiens qui explicitent ce fonctionnement, Lacan traduit Freud en faisant recours à la linguistique. Son « inconscient structuré comme un langage » résume le fonctionnement de l’inconscient freudien. Le style, la cadence, le rythme utilisés dans ses séminaires et dans les écrits de ce temps laissent percevoir la volonté de cerner la question, daller au-delà malgré toutes les difficultés rencontrées, avec une allure qui laisse apercevoir la magnificence du baroque romain, la grâce de la langue des classiques, une rhétorique à la Bossuet. Souvent avec un brin d’ironie, parfois avec une virulence passionnée.

Pourtant, il reste incompréhensible.

Mais cette incompréhensibilité n’est pas le résultat d’un gongorisme raffiné, il ne s’agit pas du tout d’afféterie ou de mignardise. Parce que l’incompréhensibilité ne concerne pas le fonctionnement de l’inconscient, mais son centre qui reste opaque. Donc les termes, qu’il s’agisse du terme freudien de das Ding ou son propre terme de « réel ». « Le réel, dirai-je, c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de linconscient. 4 » Corps parlant qui se jouit. « Personne ne semble s’être aperçu que la question est au niveau de la dimension entière de la jouissance, à savoir du rapport de l’être parlant avec son corps. 5 »

Lacan change de style, de cadence et de rythme, à fur et à mesure qu’il aborde, d’une façon toujours plus pointue ce centre opaque du parlêtre. Au fond, c’est ça la vraie « chose » en analyse. Pour le dire avec le dernier Lacan, commenté par Jacques-Alain Miller 6, il ne s’agit plus de l’inconscient transférentiel mais de l’inconscient réel. « […] inconscient (qui n’est ce qu’on croit, je dis : l’inconscient, soit réel, qu’à m’en croire). 7 »

À ce niveau, dans toute les traductions, on ne peut pas dire « la chose ». On peut seulement, toujours, « presque la dire ».

C’est ainsi que Lacan passe de son style flamboyant à une parole et à une écriture toujours plus essentielles, toujours plus dépouillées, toujours plus concises. Comme il dit justement : « […] entendez que je joue du cristal de la langue pour réfracter du signifiant ce qui divise le sujet » 8. Et ce n’est pas un hasard s’il a recours aux mathème : « Le mathème, ce n’est pas parce que nous l’abordons par les voies du symbolique qu’il ne s’agit pas du réel », dit-il 9. Et enfin, ce n’est pas un hasard s’il a recours à la topologie. « Quand je dis, au nom de Lacan : la topologie c’est le réel, je le dis sans guillemets, au sens où pour Lacan, c’était tout à fait ça » 10, dit Jacques-Alain Miller.

Traduire Lacan

Ainsi on se trouve entre le vrai et le réel. Entre les deux, il y a une limite, et pourtant en quelque sorte une rencontre a lieu par l’impossible. Du côté de la parole, on rencontre le réel sous les espèces de l’impossible à dire. Les mots manquent pour dire la vérité. C’est pour cette raison que la vérité on peut la dire, mais pas-toute. « C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. 11 »

J’ai parlé de Lacan traducteur. Or, pour traduire Lacan, il m’a fallut plonger dans cet océan. Me plier à son style, à sa cadence, à son rythme qui sont différents selon les divers moments de son enseignement. Les difficultés de le traduire sont aussi différentes selon s’il s’agit des séminaires, où Lacan cherche mais pas toujours trouve, et où il dessine des mouvements en spirale, lorsqu’il dit la même chose en disant le contraire, ou encore dit le contraire en utilisant les mêmes mots. Plus aigues sont les difficultés de la traduction des écrits, qui sont comme des « chutes » 12, des cristallisations de son enseignement où il va livrer non pas un compendium, mais le point où il se trouve à ce moment-là.

Lacan, avant de le traduire, je le lis à haute voix. Même les textes écrits, qui a mon avis sont, au moins pour les textes de Lacan, de l’ordre de l’oral. Il faut leur donner, autant qu’aux séminaires, la sonorité de la voix. Et non seulement il faut chercher à produire le même effet du discours, mais faire recours, s’il est possible, aux mêmes possibilités rythmiques. Par exemple, dans les textes et séminaires du moment classique, Lacan termine souvent la phrase avec un alexandrin qui peut facilement être rendu dans la métrique par le rythme de l’endecasillabo. Une fois traduits, je relie les textes à haute voix plusieurs fois, jusqu’au moment que le rythme et la sonorité soient à mon avis satisfaisants.

Je crois que la référence que Lacan fait à la poétique concerne aussi le fait que, pour le dire avec Umberto Eco, alors que « le principe de la prose est rem tene, verba sequentur, le principe de la poésie est verba tene, res sequentur » 13, ce qui est conforme à ce que nous avons dit de la res lacanienne, la Chose.

Deux exemples

Je vais terminer avec deux exemples de mon expérience de traducteur. Le premier concerne la traduction du terme « méprise », le second la traduction de « tout, pas-tout ».

À la conférence tenue à Naples en 1967 Lacan donne comme titre La méprise du sujet supposé savoir 14. Lacan traduit Vergreifen, terme que Freud utilise pour « les actes dits symptomatiques », par « méprise ». En italien Vergreifen a été traduit par sbadataggine, comme s’il n’ y avait eu qu’un manque d’attention de la part du sujet. Dans certaines traductions italiennes « méprise » a été rendu par svista, comme s’il y avait eu un manque d’attention au niveau scopique de la part du sujet. Alors que Lacan considère que le Vergreifen dépasse le concept, le Begriff (ou la prise), et promeut le « rien » qui est de structure, constitutif du sujet supposé savoir. En fait « le savoir [inconscient…] ne se livre qu’à la méprise du sujet » : dans le savoir inconscient, le sujet n’y est pas en maître. C’est pour cette raison que nous avons fait recours à un terme inusité en italien, bien qu’attesté par Tullio De Mauro et par Salvatore Battaglia 15, « mispresa », terme qui, tout comme méprise, vient de mesprendre

Deuxième exemple, qui concerne « tout » et « pas-tout ». Dans ce cas la traduction en italien doit défaire le nœud que Lacan utilise pour différencier deux positions bien que le terme soit le même « tout » ou, dans sa négation, « pas-tout ». En réalité Lacan reprend des propositions d’Aristote et, bien qu’il utilise le même terme, il lui donne une tournure bien différente. En français, comme en espagnol, le terme est le même dans les utilisations faites par Lacan. Cela n’est pas possible en italien. Il y faut un autre terme et par là il faut prendre une décision dans la traduction.

Nous savons que Lacan essaye de cerner la jouissance par quatre formules propositionnelles. Dans celles qui concernent la jouissance masculine, il dit que la formule, pour tout x phi de x, « indique que c’est par la fonction phallique que l’homme comme tout prend son inscription […] Le tout repose donc ici sur l’exception posée comme terme sur ce qui, ce phi de x, la nie intégralement » 16.

Un peu plus loin, dans les formules propositionnelles qui concernent la jouissance féminine, Lacan dit que l’humain peut s’inscrire de ce côté, mais « il ne permettra aucune universalité, il sera ce pas-tout, en tant qu’il a le choix de se poser dans le phi de x ou bien de n’en pas être ».

Pour la position masculine, en français le terme est « tout » : l’homme est « tout ». Dans la position féminine, la femme est « pas-toute ». « Telles – conclut Lacan – sont les seules définitions possibles de la part dite homme ou bien femme pour ce qui se trouve être dans la position d’habiter le langage ».

Mais comment traduire : pas ànthropos leukòs et où pas ànthropos leukòs 17 ? En français il n’y a pas de problème : tout homme est blanc et pas tout homme est blanc. Mais l’italien a repris la traduction latine de Boethius qui traduit Porphire. Le pas aristotelicien devient omnis, ogni. C’est ainsi que doit être traduit le « tout » et le « pas-tout » pour la partie masculine des formules de la sexuation. Ici nous avons à faire avec un ensemble fini, limité, consistant à condition que l’énoncé qui contredit l’universel lui ex-siste, à savoir soit en dehors. Et c’est la fonction de l’exception. Et ainsi on a le Un de l’exception et le multiple, à savoir tous les hommes.

Aussi le côté féminin présente deux propositions, une existentielle et une universelle. Mais l’existentielle, La femme, est niée, et ne donnera ni support, ni limite, ni cadre à l’universelle et donc bien qu’il y ait les femmes, il n’y a pas « toutes les femmes ». Dans ce contexte, la traduction sera donc tutta, nontutta.

Le « tout » a donc une double valence. En italien nous avons, côté masculin, ogni, qui veut dire chacun, pris intégralement, mais partie d’une totalité garantie par l’exception, et nous avons, dans l’optique des propositions de la sexuation, côté féminin, non-tutta, qui veut dire qu’une partie de la femme échappe à cette emprise qui définit l’homme, elle se retrouve non universalisable et marquée par le sceau de la singularité 18.

 

  1. Eco U., Dire quasi la stessa cosa. Esperienze di traduzione, Milano, Bompiani, 2003.
  2. Cf. Jakobson R. (1959), Saggi di linguistica generale, Milano, Feltrinelli, 1966.
  3. Miller J.-A., L’Orientation lacanienne. « L’Un-tout-seul », leçon du 19 janvier 2011, inédit.
  4. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), Paris, Seuil, 1975, p. 118.
  5. Lacan J., Je parle aux murs, leçon du 2 déc. 1971, Paris, Seuil, p. 63.
  6. Cf. Miller J.-A., L’Orientation lacanienne, « Le-tout-dernier-Lacan », 2006-2007, inédit.
  7. Lacan J., « Preface à l’édition anglaise du Séminaire XI » (1976), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571.
  8. Lacan J., « Radiophonie » (1970), Autres écrits, op. cit., p. 426.
  9. Lacan J., Je parle aux murs, op. cit., p. 60.
  10. Miller J.-A., L’Orientation lacanienne, « L’Un-tout-seul », op. cit.
  11. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 509.
  12. Miller J-A., L’Orientation lacanienne. « L’Un-tout-seul », op. cit.
  13. Eco U., Dire quasi la stessa cosa. Esperienze di traduzione, op. cit., p. 56.
  14. Lacan J., « La méprise du sujet supposé savoir » (1967), Autres écrits, op. cit., p. 329-339.
  15. Cf. le voci correlative in : De Mauro T. (diretto da), Grande Dizionario italiano dell’uso, Torino, Utet, 1999 ; Battaglia S., Grande dizionario della lingua italiana, Torino, Utet, 1978.
  16. Lacan J., Le Séminaire XX, op. cit., p. 74.
  17. Aristote, De interpretazione, VII, 17b, 12.
  18. Cf. « Avvertenza del curatore dell’edizione italiana », in Lacan J., Il seminario. Libro XX. Ancora (1972-1973), Torino, Einaudi, 2011, p. 145

 

INVITER NKM
J’ai reçu de M. Alain Gentes un mail où celui-ci s’inquiétait que j’aie pu souhaiter la participation de NKM au Forum 18 alors que celle-ci avait soutenu de bout en bout l’entreprise du député Fasquelles concernant la prise en charge de l’autisme. J’ai demandé à Christiane Alberti de répondre, ce qu’elle a fait dans les termes suivants.
   

Cher Alain Gentes

J’ai pris connaissance du message que vous avez adressé à JA Miller, à propos de l’invitation de NKM au Forum 18.  Je m’adresse à vous pour porter à votre connaissance cette information complémentaire.

J’avais personnellement écrit a NKM, en tant que Présidente de l’ECF, pour lui faire part de mon étonnement de la voir figurer dans la liste des signataires du projet de résolution Fasquelles. 

Elle avait en retour pris la peine de me répondre par la voie d’une longue lettre argumentée dans laquelle elle indiquait en substance que concernant la prise en charge de l’autisme, elle n’avait pas compétence pour trancher définitivement la controverse qu’elle connaît entre les défenseurs d’une approche psychanalytique et les promoteurs d’une approche neuro scientifique. Et qu’il lui semblait utile en revanche de saisir l’occasion de cette résolution pour ouvrir le débat parlementaire sur cette question. Et c’est en ce sens qu’elle avait accepté d’être signataire de ce texte. Elle terminait sa lettre par une invitation à poursuivre ces échanges. Je considère que la conversation et la discussion doivent  être menées auprès de tous nos interlocuteurs politiques. A cet égard, nul sectarisme n’est de mise à l’Ecole de la Cause freudienne.

 Par ailleurs, notre invitation à NKM est conforme à l’Appel des psychanalystes qui invite à voter pour n’importe quel candidat « ON » sauf MLP.

En ce sens, je ne vois pas au nom de quoi il faudrait exclure d’un Forum anti FN une  NKM qui s’est distinguée à droite par ses prises de position anti-Le Pen et qui tout récemment encore a fait une déclaration tout en fait en phase avec notre campagne. Invitée lundi matin sur BFMTV et RMC, Nathalie Kosciusko-Morizet en charge de la « riposte républicaine » dans l’équipe de campagne de François Fillon a ainsi déclaré : « Je me bats pour que le candidat de ma famille politique puisse gagner cette élection, mais je pense qu’à côté de cet objectif et peut-être avant même cet objectif, il y en a un autre qui est d’éviter que le Front national prenne le pouvoir. De l’éviter parce que c’est un risque énorme, qui aujourd’hui est assez concret, c’est le risque d’une France défigurée, de beaucoup de dangers pour la France et pour les Français. NKM met en garde contre « la tentation du Front national »: « Plus que tout et par-dessus tout, il faut éviter le risque du Front national ».

« C’EST LE DIABLE QUI TIENT LES FILS QUI NOUS REMUENT ! »

« La terre qui, elle, ne ment pas. » Cette punchline de Pétain, Onfray la cite dans le dernier numéro du Point, et ajoute : « une formule qu’on doit à Emmanuel Berl, grand bourgeois parisien, ami des surréalistes, apparenté aux Bergson et aux Proust, radical-socialiste… »

Onfray dit vrai. Mais pourquoi les trois points ?

Miracle ! Je retrouve dans mon désordre beethovénien le merveilleux « Traité de la ponctuation française », de Jacques Drillon. J’aime spécialement le chapitre 11, consacré aux points de suspension. Il faudrait tout citer. Lis ça, hypocrite lecteur, et tu sauras mieux ce que tu dis en ne le disant pas.

La définition par Littré des points de suspension est nulle : il en ressort que les « points suspensifs (indiquent) que le sens est suspendu. » Le grand lexicographe ne s’est pas foulé, s’est réfugié dans la tautologie.

Furetière est bien meilleur : « Quand on met plusieurs points après un mot, c’est signe que le sens est imparfait, qu’il y a quelque lacune, ou quelque chose à ajouter. » Le mot qui compte est celui de lacune.

Me revient en mémoire le distique que nous avions composé jadis, François Regnault et moi, pour saluer l’arrivée de Lacan rue d’Ulm à l’invitation d’Althusser :

A chacun sa chacune.

A Lacan sa lacune

Lacan n’avait pas encore développé sa théorie décoiffante du non-rapport sexuel. Il faudrait dire aujourd’hui :

A chacun sa lacune

Voir même :

A chacun trouducune

Et du côté de Lacan ? Vu qu’il avait trouvé en une son oasis dans le désert du non-rapport, je dirai :

A Lacan l’opportune

Sur la définition des points de suspension, Grevisse est le plus complet, mais il est un peu lourd. Sagan, elle, était légère, au point d’avoir  voulu alléger les trois points :saviez-vous qu’elle voulait que l’éditeur imprimât son titre avec deux points seulement : « Aimez-vous Brahms.. » Ces deux points, Fargue les avait obtenus pour la première édition de ses « Poëmes. » Larbaud l’approuve de vouloir ainsi réprimer éloquence et émotion. Gide, en revanche, blâme ces « manies » à coups de « Chétincoyable, chététonnant » dont Fargue fait ressortir l’accent auvergnat. Je passe.

Les points de suspension de la phrase d’Onfray – et peu importe qu’ils soient de son fait ou de celui du journaliste qui transcrit ses propos – invitent le lecteur à prendre la mesure de l’énormité du fait : un slogan pétainiste concocté par un parangon du Front populaire.

Curieusement, un mot reste imprononcé : ce cousin des Bergson et des Proust, que pouvait-il être, sinon juif ? Ce mot, Onfray le sous-entend, mais ne l’énonce pas. Et pourquoi donc ?

C’est sans doute qu’il n’est pas téméraire. En France, se garder de toucher au thème juif, disait à peu près le cher Roland Dumas l’an passé, lors de la controverse à propos de « l’influence juive » que Mme Valls exercerait sur son époux. Désigner Berl par ses origines, et donc souligner que, pour ainsi dire, le nègre de Pétain était juif,  ce serait laisser entendre que les juifs sont partout, et jusque dans le cabinet noir de leurs persécuteurs. Vérité peut-être, mais qui n’est certainement pas bonne à dire, importune, inopportune.

En définitive, il n’est rien que de banal dans cette histoire. Berl était pacifiste. Il s’éleva contre les juifs bellicistes, fauteurs de guerre avec l’Allemagne. Maurras l’approuva. Quand Pétain devient président du Conseil, le dernier de la IIIème République, il a besoin qu’on lui écrive des discours. Un proche s’entremet pour recruter Berl, habile plumif. Celui-ci se montre à la hauteur de sa réputation : il écrit deux discours qui seront prononcés en juin 40, lors de l’exode, et il invente à cette occasion deux catch phrases pétainistes : «  Je hais ces mensonges qui vous ont fait tant de mal » et le couplet sur la terr qui ne ment pas.

Puis Berl quitta Vichy pour Cannes.

Aucune chance que je retrouve les Mémoires de Berl dans mon désordre. Ni non plus cette lettre de Mauriac à Berl dans les années 60 qui fit mon éducation concernat le préjugé antisémite dans le catholicisme français.

Je comprends très bien qu’onfray ait préféré les trois points plutot que d’entrer dans les marécages de l’antisémitisme. Peut-être aussi ne voulait-il pas être amené de fil en aiguille à parler de l’antisémitisme enragé de Proudhon, dont il se veut le fervent disciple.

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