SCALP- Résistance au quotidien ? par Michel Canis

Face aux dictatures, quand l’exercice de la médecine amène la question de la Résistance au quotidien.

Avant ce Forum, je me suis rendu sur le site du Front National. A propos de la médecine, ces gens-là sont pour tout ce qui est contre ! Des revendications des internes sur leur durée de travail, aux salaires des infirmières, en passant par la suppression des vaccins polyvalents et la lutte contre le tiers payant, aucun combat n’échappe à un soutien où à une surenchère de la part d’un des leaders du FN. Ici on conforte tous les mécontents.

En tant que gynécologue, l’inquiétude à propos de l’interruption volontaire de grossesse est légitime. Aucun des élus du Front National n’a remis en cause le droit à l’avortement, mais pour certains, le remboursement pourrait ne plus être systématique. Plus inquiétantes sont les convictions de nombreux électeurs du FN, farouchement opposés à l’IVG. L’élection de M. Trump a libéré les mots et les actes de certains de ses compatriotes, on peut craindre ce qu’il adviendrait de l’attitude de certains opposants le lendemain de l’élection de Mme Le Pen. Devrons-nous protéger les services où ces gestes sont réalisés ? Quelle serait l’attitude d’un gouvernement FN contre les manifestants qui viendraient perturber les centres d’orthogénie ?

En tant que médecin, la question des soins pour les étrangers en situation provisoire ou irrégulière se posera. Tout patient doit être soigné. Notre conviction ne changera pas, le serment d’Hippocrate s’impose à tous les médecins. Mais cela pourrait ne pas suffire… Faudra-t-il aller devant la porte de l’hôpital pour faire entrer malgré tout ceux qui ne sont pas en règle ? Faudra-t-il consulter dans d’autres lieux et amener nous-mêmes ces patients à l’hôpital ?

Cette situation pose une question à chacun d’entre nous. Quelle que soit notre éducation et nos convictions, certaines des décisions d’un gouvernement FN nous paraîtront inacceptables. Je ne laisserai pas une patiente sans soin. Mais la question de ma « résistance » sera plus complexe. Jusqu’où irai-je, jusqu’où irons-nous pour résister au quotidien ? J’ai déjà travaillé dans un hôpital ou l’accès aux soins était limité à la porte d’entrée. Le paiement d’une « dime » aux concierges, aux sages-femmes ou aux infirmiers était indispensable pour entrer. Je n’ai jamais eu le courage d’aller devant la porte faire le tri et aider les patientes à entrer gratuitement. Il faudra sans doute plus d’esprit de résistance pour ne pas laisser sans soin à la porte de l’hôpital ces immigrés trop nombreux qui « surchargent » la France. Mais cette résistance quotidienne, individuelle, est difficile. « La résistance » sera l’affaire de tous si les mauvais penchants du FN se traduisent dans les faits. Mais on sait qu’elle ne fut l’affaire que de quelques-uns quand un maréchal dirigeait la France occupée… Beaucoup de nos compatriotes n’imaginent pas qu’il faudra résister au quotidien, ils n’ont connu que la démocratie. On oublie les leçons de l’histoire …

Pour répondre à ma fille et pour tenter de comprendre ce qui se passe… : « Papa, pourquoi as-tu accepté de participer à une réunion contre le FN, puisque tu dis toujours que le diaboliser lui ou ses idées n’a pas d’effet sur le vote pour ce parti ? » Oui, je crois que nos peurs font sourire ceux qui portent les idées extrêmes, et leur donnent le sentiment d’être « fort ». Oui je pense que d’autres, nombreux, ne croient pas possible le retour d’une normalisation du racisme ou des camps d’extermination, horreurs tellement indicibles que l’on imagine pas qu’elle puisse concerner la France du xxie siècle. Enfin beaucoup, broyés par la dictature de l’argent, pensent qu’ils n’ont rien à perdre, économiquement rien à perdre…

Tenter de diaboliser peut même être contre-productif, parce qu’il est difficile de répondre aux discours extrêmes sans violence et sans laisser poindre le mépris devant ce qui pourrait ressembler à de l’ignorance…

Seul le concret peut toucher, c’est pourquoi j’ai évoqué des exemples simples qui feront appel au courage individuel au quotidien, j’allais dire au courage ordinaire, comme si le courage du résistant pouvait être ordinaire ! Et oui, je suis sûr qu’individuellement, la plupart des électeurs FN aideraient un malade en situation irrégulière à accéder aux soins !

Alors comprendre ! Comprendre cette montée des fascismes qui répond à la dictature de l’argent. Bien des médecins font dans leur pratique l’expérience concrète de cette dictature. Si les conditions de travail des soignants deviennent difficiles, voire impossibles, si les chirurgiens assurent des journées opératoires de 12 heures pour répondre aux exigences des investisseurs, si on ferme des blocs opératoires peu rentables, si les listes d’attente des patients s’allongent…, c’est parce qu’il faut faire des économies pour rembourser des dettes d’état, résultat de dettes fiscales jamais honorées…

Cette dictature supprime les caissières, les employés de banque, les secrétaires et demain les journalistes et les médecins. Le travail humain coûte trop cher ! Il faut faire des économies pour alimenter la soif cupide des plus riches ou de leurs représentants. Les décideurs s’éloignent des lieux d’application. Dans les hôpitaux, on crée les « pôles » en regroupant les services. Les chefs de service perdent leur rôle. Il devient facile pour un chef de pôle d’accepter, pour des raisons budgétaires, la suppression du poste d’une infirmière qu’il n’a jamais vu et dont il ne comprend pas l’importance. Cette dictature aveugle, cupide, brise les gens dans leur quotidien et leur donne un sentiment d’injustice. Dans ce monde tellement injuste, les abus des hommes politiques sont des crimes, non par l’argent qu’ils représentent mais par le mépris qu’ils expriment vis-à-vis de ceux qui les élisent.

Résistons-nous à la dictature de l’argent ? Aucun de mes collègues professeurs ou chefs de service n’a répondu à mon appel à la résistance quand les salles de bloc opératoires toutes neuves ont fermé… Alors un article de journal et puis rien ! Seul, on ne peut rien ! Je n’ai rien fait…

Combien d’entre vous, comme moi, parce que cela va plus vite, parce que c’est plus facile, consultent leur compte bancaire sur leur téléphone, vont au supermarché ou commande sur internet ? Cette dictature réduit les coûts en utilisant notre penchant naturel à la facilité et à la satisfaction immédiate des désirs. Combien parmi nous résistent à ces penchants naturels pour lutter contre la dictature de l’argent, la dictature dorée ?

Si Mme Le Pen est élue, espérons que nous serions plus nombreux à sortir de notre confort pour lutter contre la dictature brune. Elle sera beaucoup moins douce, beaucoup plus violente…

Si Mme Le Pen n’est pas élue, il faudra pour écarter durablement le risque de la dictature brune, entrer en résistance contre la dictature dorée que nous acceptons en baissant la tête depuis plus de 40 ans. Pour cet autre dictateur, le discrédit sur le pouvoir politique est une bonne chose ! Il n’est que de voir comment les groupes financiers ont soutenu l’élection de M. Trump en manipulant ceux qu’ils écrasent pour les faire voter pour quelqu’un qui discrédite la politique et la démocratie. Pour ce dictateur doré, l’immigré est le parfait bouc émissaire pour faire accepter les économies et expliquer le chômage, comme la guerre aux frontières était l’alibi de la dictature dans le monde de « 1984 »…

Voilà ma fille, je ne veux pas diaboliser ceux qui pensent voter pour Mme Le Pen, juste leur dire qu’en la choisissant ils vont vers une dictature brune qui ne fera que renforcer la dictature dorée qui détruit déjà leur dignité d’homme, tellement qu’ils peuvent penser qu’ils n’ont plus rien à perdre…

 

Forum Scalp de Clermont-Ferrand

Article paru dans Lacan Quotidien 656

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