SCALP – Pour un exil intime , par Dominique Machabert

Scalp de Clermont-Ferrand

N’ignorant pas le danger qu’ils couraient sans peut-être savoir tout du danger qu’ils couraient, chacun à sa façon, au cœur de l’éveil mental qu’impose de résister, un mouvement plus surement alerte qu’héroïque l’emporta sur le calcul, la peur intime, le repli, la tentation funeste de la passivité qui toujours collabore, la préférence de ne rien en savoir comme celle qu’ils disent « nationale », c’est pareil.

Quand l’instant de conclure expose au péril comme de mettre des gamins à l’abri durant toute une guerre, que les mômes sont là, sur le seuil avec leur capuche, juste le temps de voir, de comprendre le danger, à peine le temps de dire oui, entrer dans un exil intime, seul devant les conséquences. Le choix de la clandestinité plutôt que d’abandonner l’autre à un sort qu’on risque alors avec lui.

Nombreux sur le « plateau », sur ces hautes terres du Massif central, recueillirent chez eux des enfants arrivés d’où sans doute il valait mieux ne pas se trouver en 42.

Et en 2017, où faudra-t-il ne pas se trouver si cela arrivait ?

Dans ces années soixante et plus, les miennes, le monde familier contenait le monde tout court. Il y avait des Espagnols et dans une maison  rouge, des Italiens, rue des Moulins, des Algériens. Cité Fabre, les Portugais. Le monde, dans ces limites immédiates, recélait un ailleurs qui me ravissait : valises sous les lits, en haut des meubles, sons, bruits, motifs, arabesques, rideaux laissés libres aux fenêtres comme des cheveux.

C’était devenu notre vie que d’y compter des étrangers et qui, à leur insu sans doute, dissipèrent chez moi une sorte d’ennui. « A la fin tu es las de ce monde ancien » (Guillaume Apollinaire).

L’ailleurs avait d’autres cérémonies, d’autres vapeurs, des gestes différents, des fantaisies que mon exil intime rejoignait. Il me fallait pour vivre, et il me faut pour vivre, des étrangers comme une Ode maritime, « à l’intérieur de soi, un volant qui se met à tourner, lentement » (Fernando Pessoa). Toujours clandestin, toujours à voix basse.

Descendu du buffet où l’on tient les choses les moins usitées autant qu’un peu précieuses, le globe terrestre passait de main en main. Une boule comme un astre éclairant d’aventures glorieuses, d’épisodes épiques, de grandes découvertes, nos visages et notre avidité d’en savoir davantage.

Ils nous montraient d’abord leur pays natal d’où partit la découverte du monde, les routes maritimes, des cercles dans le bleu, les courants pour atteindre le Brésil, l’Afrique, l’Inde et le Japon. La Chine aussi où il se trouve que nous avions une sorte d’oncle presque mythique, que sa foi en Dieu avait lancé sur des routes où il ne se trouvait pas et qui portait – surprise – des chemises à fleurs, des lunettes de soleil, fumant des blondes à bout filtre et buvant de temps en temps du whisky, chose étrange encore à cette époque mais tellement plus réjouissante, comme les cadeaux qu’il ramenait et qui libéraient en s’ouvrant des senteurs tantôt fortes tantôt délicates. Depuis, j’ai de l’Extrême Orient l’idée de boites en tissu qu’on ouvre et qu’on ferme après s’en être approché de très près, les yeux clos. Qu’on ouvre et qu’on ferme, c’est tout.

Des rêves bien sur mais les rêves ont besoin d’être aidés. Un petit coup de pouce quand même, c’est pas gagné. Que sont devenus nos rêves dans un monde qui ne permet plus qu’on en ouvre les portes même au titre de « toute la misère du monde », sans l’amitié du globe terrestre, sans l’Afrique pensive, sans la guitare de Django Reinhardt dans sa roulotte suspecte, comme mon oncle et sa fantaisie. Ce sont des cauchemars ça,  qu’ils nous préparent, des nuits entières et des jours à avoir la trouille à propos du monde, de l’autre, de la rue d’en face avec le sentiment flatté, encouragé qu’on te veut pas du bien.

Comme le Vél d’Hiv, je m’explique. Va expliquer maintenant que c’était un rêve avant et qu’on y faisait du vélo, Les 6 jours de Paris. D’un rêve, d’une fête, ils en ont fait une horreur, une honte, une indignité nationale, un souvenir ravageant. Ils l’ont même détruit pensant peut-être qu’il ne resterait rien des 16 et I7 juillet 42, plus grande arrestation massive de Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale, 13 000 personnes, Juifs, apatrides, réfugiés – tu parles d’un refuge -, un tiers d’enfants, rue Nélaton dans le 15ème. Au cœur de la capitale, au cœur du pays, en plein jour, comment on s’en relève de ça ? On ne s’en relève pas. Du Vélodrome d’Hiver il ne reste rien mais on n’en revient toujours pas, jamais. C’est ce qu’ils font des rêves, des cauchemars, réels, en dur, qui durent.

Et celui, éveillé, de mai 2017 ? Ils s’en prennent même au mois de mai qu’on chante dans toutes les chansons sur les beaux jours, sur la beauté des choses. Qui chantera le joli mois de mai alors ? Il faut donner un coup de main aux rêves, cette production de l’inconscient, étrange, apatride, au cœur de l’éveil mental, exil intime où l’on peut toujours aller. C’est pourquoi, il faut aller voter.

 

 

 

 

 

 

 

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