SCALP – Douce France, par Zoubida Hammoudi

Scalp de Clermont-Ferrand

Il revient à ma mémoire des souvenirs familiers, et c’est de cela dont je veux témoigner. J’aurais pu dire que je n’ai pas connu le racisme, la haine de l’étranger, et que je ne comprends pas ce qui se passe aujourd’hui en France… J’aimerais dire, comme le poète Térence : « Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » Mais le Front National a mon âge et, en grandissant, je l’ai vu aussi grandir.

Je suis arrivée en France par le regroupement familial. J’ai pu alors entendre, avec « le bruit et l’odeur », comment le thème politique de l’immigration pouvait vite s’étendre de l’extrême droite à la droite. Avec la montée du chômage, l’immigration est devenue un problème. Même si le Premier Ministre de l’époque affirmait : « Tout ça n’est pas bien grave. Le Pen n’est probablement pas aussi méchant qu’on le dit. Il répète certaines choses que nous pensons… en termes plus populaires. » Et d’ajouter : « Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose. C’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d’avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans et des Noirs… Et ce n’est pas être raciste que de dire cela. »

En 2000, en plus d’être algérienne, je suis devenue française. Cela a été inscrit au Journal officiel.

2002, j’ai voté pour la première fois, ma première élection présidentielle ! Le choix, c’était entre l’extrême droite et « le bruit et l’odeur ». Je n’ai pas hésité : entre le « bruit et l’odeur » et l’odeur de la haine des Algériens, il n’y avait pas photos. A ce moment là, j’étais ici, à Clermont-Ferrand, Place de Jaude, heureuse, car nous étions nombreux, comme nous sommes nombreux aujourd’hui, ce qui redonne espoir.

J’ai donc du attendre mes 29 ans pour voter. Pourtant, dans ma famille, les débats politiques, c’était le quotidien ; on croyait au discours politique. Mais personne ne votait chez nous, car les étrangers ne votent pas, ce qui ne les empêche pas d’avoir des convictions, notamment politiques. Papa était de gauche mais il avait du respect pour le Général De Gaulle, un respect dû au « Je vous ai compris », mais surtout pour la haute estime qu’avait Ben Bella pour ce chef d’État français.

La politique, en effet, c’était sacré à la maison. Devant la télévision, plus personne ne parlait, silence religieux, Papa ne tolérait aucun bruit. Selon nos âges, avec mes frères et sœurs, nous écoutions et comprenions, ou essayions de comprendre, pour rendre compte de ce qui se disait, des enjeux politiques, à Papa qui adorait Étienne Mougeotte et Jean-Pieere Elkabbach.

Du haut de mes douze ans, avec mes deux petits frères, nous jouions sur la sonorité des noms de Krasucki, Georges Marchais, Valérie Giscard d’Estaing, Le Pen, qui nous faisaient fait rire, réagir et aussi fait peur.

Aujourd’hui, je me sens un peu Meursault, l’anti-héros, ou plutôt le héros de Camus. Pourquoi deviendrais-je une menace pour la société parce que je dis ce que je suis ? Et je ne le regrette pas. Que je sois fille d’indigène de l’Algérie française, l’étrangère, la fille d’immigré, ou immigré de deuxième génération, une beurette ou une musulmane, je ne pense pas comme le pense Marine Le Pen que je sois une menace pour la France. Tout ça parce que mon nom ne fait pas « française de souche ». « Français de souche », cela ne veut rien dire, bien que tout le monde ait l’air de comprendre. Si on remonte plusieurs générations, jusqu’au 14 juin 1830, on peut dire que je suis Française. Je suis née de parents français, qui avaient eux-mêmes des parents et grands-parents Français… Mais je ne pense pas que Marine Le Pen voit les choses depuis la même place territoriale ?

Mon enfance, c’est la famille algérienne et musulmane habitant en HLM face à la Chapelle Saint-Jean Baptiste, avec un curé très présent dans notre quartier.

Mon enfance, c’est aussi Jules Ferry. L’école de la République ne m’a pas enseignée l’Islam, mais elle ne m’a pas non plus empêchée d’être musulmane. L’école m’a appris le respect de la laïcité, les valeurs de la République française. L’autorité du père venait, bien sûr, avec une éducation sévère, redoubler le principe selon lequel le maître et la maîtresse ont toujours raison.

Dans le groupe scolaire Jules Ferry, au centre ville de Limoges, nous étions les seules « arabes ». Il y avait là les enfants de grandes familles bourgeoises, familles issues de la célèbre porcelaine ou des dirigeants de l’entreprise Legrand. Dans la cour de recréation, fusaient des « sales arabes » ou des « tu pus toi » ; il y avait aussi des bagarres. Mais il n’y avait pas que cela. Il y avait aussi la liberté… La liberté d’apprendre, alors que dans mon village, en Algérie, mes cousines du même âge gardaient les moutons et étaient mises face à des montagnes de tâches ménagères.

Je ne me plaignais pas. J’étais heureuse d’apprendre et j’avais soif de savoir. Ma mère venait nous chercher à l’école avec son foulard sur la tête. À la fin du ramadan, nous apportions tous une assiette de gâteaux arabes pour toute la classe. Cela ne choquait personne. Pas plus que nous dérangeait le fait de faire ensemble, sous le préau de l’école, le sapin de Noël ou de manger la traditionnelle galette des rois. Cela ne relevait pas de la religion, mais du partage de nos cultures, de nos différences.

Pourquoi, derrière le mot immigration, en met-on beaucoup d’autres : délinquance, laïcité, chômage, Islam, insécurité, islamophobie, terrorisme, alors même que le terme immigré n’a aucune signification juridique propre ?

Pourquoi le Front National a pris pour emblème Jeanne d’Arc, une femme qui repousse l’envahisseur étranger, les anglais vers le Nord, et non pas Charles Martel repoussant les musulmans vers le Sud ?

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