SCALP – Clermont-Ferrand, un avion, deux bombardiers, par Luc Garcia

C’est un scène très courte. Anthony Eden, Sir Anthony Eden comme le faisait remarquer Jean-Robert Rabanel récemment, raconte son départ de Bordeaux en juin 1940. Le Ministre des Affaires étrangères de Churchill est dans l’avion du Premier ministre britannique qu’il accompagne. Silence entre les deux hommes. Les Français viennent d’annoncer à leurs alliés leur intention de signer l’armistice et leur volonté de collaborer. Dans l’avion, Anthony Eden rompt le silence alors qu’ils survolent le pays à basse altitude. Il continue son récit. S’adressant à Churchill, il lui dit : « peut-être nous ne reverrons jamais ce pays ! » Et Anthony Eden poursuit encore. En juin, ce jour-là, il y a du soleil et d’en haut, mais pas de très haut comme chaque fois que les avions se déplacent en pilotage à vue, le paysage est magnifique. Anthony Eden, en français, ému, touché, ajoute « en juin, comme ça, la France sous le soleil, les côtes de Normandie, il n’y a rien de plus beau que ça » (1).

Mais ce n’est pas seulement le paysage qu’Eden vient glorifier, ce n’est pas la permanence d’un pays, c’est la langue vivante qui le porte et qu’il articule dans un français d’autant plus inoubliable qu’un étranger qui le parle avec un accent est toujours d’autant plus fort qu’il y met du sien.

Autre époque, il n’y a pas si longtemps. Des avions, encore. Le 9 février 2017 sera une date probablement qui ne dira pas grand-chose, pour l’instant tout au moins, dans l’ordre des affaires publiques et de la conscience politique commune, et c’est un tort. Ce matin-là, des bombardiers ont quitté leur base en Sibérie, ont descendu les côtes norvégiennes, puis les côtes anglaises, puis les côtes irlandaises, puis sont arrivés en Bretagne, à 100 kilomètres, c’est-à-dire pas grand-chose, et ont continué comme deux déesses pensives mais décidées, jusqu’au sud du golfe de Gascogne. Puis sont remontés le long de la Bretagne, puis le long de l’Irlande, puis le long du Royaume Uni, puis le long de la Norvège, jusqu’à leur base sibérienne. Deux bombardiers russes pour plusieurs heures de périples (2).

Ayant la chance dans mon entourage proche de connaître un ancien aiguilleur du ciel de l’Armée de l’air française en pleine guerre froide, qui était en poste en Alsace dans les années 1965 – qui n’étaient pas des années spécialement pacifiques, nous avons beaucoup parlé de ce que faisaient les Russes à cette époque-là avec leurs avions. Et, tournons-le avec toutes les approximations que l’on voudra, les Russes et la Russie soviétique ne faisaient pas des choses comme ça. C’est un fait que lorsque Marine Le Pen a serré la main de Poutine, elle a serré la main à celui qui, par contre, fait des choses comme ça. Trois avions pour deux époques, différentes, certes, mais qui ont un fil, celui de la peur.

Ce mot de peur, je le reprends de quelqu’un qui a marqué la ville de Clermont-Ferrand : Emmanuel d’Astier de la Vigerie qui, avenue des États-Unis, a créé le mouvement Libération – Sud, là où désormais existe un restaurant Quick qui était à l’époque un café. Hier comme aujourd’hui, le lieu est donc un endroit de liberté, de réunion, ou de solitude, comme on voudra. De cette époque-là, et à la suite d’Anthony Eden, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, aura ce mot : « je vais vous dire comment je suis entré dans la Résistance : j’ai eu peur, je n’ai cessé d’avoir peur. Pendant 5 ans, j’ai vécu avec cette peur. Je le reconnais sans difficulté ».

En effet, toutes choses inégales par ailleurs de ces époques différentes, ces affaires d’avions viennent toucher une peur bien singulière, celle du corps qui serait d’un coup privé d’une liberté à soi-même nécessaire, celle de circuler. Ce droit constitutionnel consacré sous le nom de liberté de circulation, qui comme telle, et de toujours, est nécessaire au vivant, fait partie de lui. Les débats politiques peuvent nous paraître, et ils nous paraissent souvent, et souvent à juste titre, lourds, pesants, mauvais, qui nous feraient songer que le personnel politique dans sa nullité n’a rien à envier à la nullité des parlementaires votant les pleins pouvoirs à Pétain ou celle de ceux, que l’on oublie trop souvent, qui ont décidé d’envoyer les appelés du contingent en Algérie pour mater la rébellion indépendantiste. Ces nullités mêlées sont lourdes de médiocrités technocratiques et de lâchetés croisées. Tout cela est vrai. Mais je dirais que tant que nous sommes là pour nous déplacer, pour déplacer nos corps, pour nous le dire, ces nullités-là sont presque un luxe. Précisément, elles ne méritent pas d’être mises en concurrence avec cette menace que fait peser l’extrême-droite sur la liberté de circulation des corps qui fonde la part vivante des êtres parlants en société.

C’est d’ailleurs ce en quoi cette liberté de circulation me paraît co-substantielle, voisine, colocataire, de la pratique de la psychanalyse. Cette liberté de circuler est celle, indéfectiblement, qui est de l’ordre de la nécessité première pour celles et ceux dont nous sommes, dont je suis, à nous rendre à nos séances, par exemple, rien que cela, pour recevoir, aussi, ceux qui viennent nous rencontrer. La liberté de circulation comme condition ultime pour mettre en jeu son corps pulsionnel, encore faut-il que ce soit possible. Cette possibilité-là pèse plus lourd que n’importe quoi d’autre, et elle n’est pas n’importe laquelle. Le devoir d’aller voter emporte la défense de cette nécessité. Il s’agit un peu de sauver notre peau. Il s’agit encore de nous tenir concerné par cette liberté qui n’est pas un accessoire ni une babiole, mais quelque chose qui entre dans la série des besoins vitaux.

1 : témoignage issu du documentaire de Marcel Ophüls, Le Chagrin et la Pitié. Notice historique à retrouver ici. Le témoignage suivant d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie en est également issu.

2 : information particulièrement reprise par la presse écrite, notamment ici.

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