SCALP -« La Terre et l’Ombre » – La France et les Cinémas du Monde David Hurst, Producteur, Dublin Films

Je suis producteur de films. De films d’auteurs.

Je ne m’engage donc sur un film que si le réalisateur en est aussi l’auteur. Et je ne choisis des auteurs-réalisateurs qui s’ils expriment, avec leurs films, un point de vue singulier sur le monde qu’ils habitent. C’est la ligne éditoriale que j’essaie de dessiner pour ma société de production. Inspiré par la psychanalyse, j’éprouve, et souhaite ainsi défendre, au quotidien dans mon travail, la singularité du sujet, l’irréductibilité de l’être.

Ainsi la plupart des films que je produis, que ce soit des documentaires de création ou des films de fiction, racontent des histoires qui questionnent essentiellement la notion d’identité.

Et quand je parle d’identité, naturellement je pense plutôt à des questions de genre, de sexualité, de race et de classe. L’expression « identité nationale », elle, m’a toujours laissé perplexe. La nationalité comme critère d’identité et d’identification, notamment dans le monde connecté que nous connaissons aujourd’hui, a priori c’est un mystère.

Ceci dit, il y a quelque chose de la France qui vient imprimer ma pratique professionnelle, c’est, évidemment, la culture. « L’exception culturelle française ». Mais ce n’est pas la culture française au sens où l’entend Marine Le Pen, qui mardi soir encore au cours du « Grand débat » entre les 11 candidats, parlait des crèches dans les halls des mairies. A l’inverse, c’est une culture plurielle, nourrie par l’esprit des Lumières et par les vagues d’immigration depuis des siècles. Une culture ouverte sur la diversité, ouverte sur le monde.

Et c’est précisément cette culture là qui est reconnue à l’étranger et qui m’a fait éprouver ma nationalité française, ces dernières années, alors que je sillonne le monde entier, engagé sur de nombreuses coproductions internationales.

Il existe un dispositif de soutien, porté par le CNC (Centre National de la Cinématographie et de l’Image animée) et l’Institut Français, c’est « l’Aide au Cinémas du Monde ».

Pour ceux qui ne connaitraient pas le fonctionnement du CNC : c’est une institution publique (qui dépend du Ministère de la Culture) qui soutient et subventionne le cinéma, l’audiovisuel et les nouveaux médias, à tous les stades : écriture, développement, production, diffusion, distribution.

Le financement principal du CNC provient d’une taxe sur la billetterie des salles de cinéma. Quand vous allez voir un film au cinéma, que ce soit à l’Utopia ou au Mégarama, que ce soit pour aller voir un blockbuster américain ou un petit film d’auteur français ou étranger, 10% du prix de votre ticket de cinéma revient automatiquement au CNC.

Par la suite, les subventions du CNC sont allouées à des auteurs ou des producteurs français, à des films d’auteurs, selon, dans la majorité des cas, des processus sélectifs qui sont avant tout attentifs à la qualité artistique des projets ; en faveur, donc, de la création. Quand on sait que sur les 200 millions d’entrées annuelles au cinéma, une grande majorité d’entre elles sont pour de grosses productions commerciales américaines, on peut dire que le cinéma français est ainsi en partie financé par les majors américaines !

C’est un système extraordinaire, unique au monde, que les cinéastes du monde entier nous envie.

Parmi les aides du CNC, il y a donc cette aide dont le nom même me semble inspirant, « l’Aide aux Cinémas du Monde ». Le principe est simple : si un producteur français contractualise avec un producteur étranger, il peut solliciter une subvention pour un film dont l’auteur-réalisateur est étranger, dont la langue de tournage est étrangère et dont le tournage peut avoir lieu intégralement à l’étranger.

L’objectif de cette aide est clair, je cite : «  Les projets sont sélectionnés en fonction de leur degré d’excellence artistique, de leur capacité à présenter au public français et étranger des regards différents et des sensibilités nouvelles, et en fonction de la fragilité relative du tissu professionnel dans lequel ces œuvres s’inscrivent ».

Depuis quelques années, l’Aide aux cinémas du Monde soutient environ 40 longs-métrages d’auteurs internationaux par an, pour un montant moyen par film de 150 000 euros, et un total annuel de 6 millions d’euros. Ce sont des films qui proviennent principalement d’Amérique Latine, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Afrique.

Ce principe de soutien à un cinéma ouvert sur le monde — on l’appelle aussi des fois « cinéma sans frontière », n’en déplaise à Marine Le Pen — existe donc au niveau national, avec le CNC,  mais il existe aussi au niveau de l’Europe et des Régions.

Si nous sortions de l’Europe, nous sortirions aussi du dispositif « Eurimages », que je n’ai pas le temps de présenter aujourd’hui, mais qui participe lui aussi à la création cinématographique française lorsqu’elle est engagée, cette fois, sur des coproductions européennes.

Au niveau des Régions, qui soutiennent donc elles aussi la production cinématographique, la Région Nouvelle Aquitaine par exemple, prévoit que les producteurs aquitains puissent être soutenus, notamment :

– pour des films tournés sur le territoire avec des auteurs étrangers

– pour des films tournés à l’étranger avec des auteurs régionaux

– et même pour des films dits « déterritorialisés » c’est à dire tournés à l’étranger avec des auteurs-réalisateurs étrangers — à partir du moment où des techniciens et des prestataires régionaux sont engagés dans l’aventure.

En février 2017, lorsque les élus du Conseil Régional de Nouvelle Aquitaine ont eu à se prononcer sur les nouveaux règlements d’intervention en faveur du cinéma et de l’audiovisuel, les élus FN n’ont pas votés contre — sans doute que les retombées pour le territoire, notamment en termes d’image, sont trop évidentes — mais ils se sont abstenus, dénonçant « une position idéologique » et « l’esprit soixante-huitard » de ces règlements (c’est inscrit dans le PV de la Commission Plénière des élus du 13 février 2017). Dernièrement, lors d’une autre CP, ils ont fustigé, je cite, « ces artistes débiles qui dévoient la vraie culture française ».

Vous le voyez à travers l’ensemble de ces dispositifs, la France fait ainsi preuve de générosité et de curiosité, elle participe à la création cinématographique au niveau mondial, avec, car c’est un cercle vertueux, des retombées tout à fait positives pour la création française elle-même, aussi bien en termes artistiques qu’en termes économiques.

Je peux vous dire qu’à chaque fois que je me rends dans un forum de coproduction d’un festival de cinéma à l’étranger, je suis ainsi sollicité de toute part, parce que mes collègues étrangers savent que ces dispositifs existent et que je peux potentiellement les aider.

C’est donc bien l’ouverture de la France sur le monde qui la caractérise et qui est reconnue.

Car du côté de Marine Le Pen, dans ses 144 engagements présidentiels (je suis allé consulter, hier, pour la première fois, son site Internet), c’est tout à fait différent.

Dans son programme, il y a une partie intitulée « Une France qui crée et qui rayonne ».

Dans les 10 propositions de cette partie, la logique est exactement à l’inverse de ce tout que je viens d’exposer, c’est édifiant. On ne cherche pas à soutenir les cultures des autres, on cherche, par exemple, à « renforcer le réseau des écoles françaises partout dans le monde », ou à « créer un contrat sportif de haut niveau permettant aux sportifs amateurs représentant la Nation dans les compétitions internationales de vivre dignement » — nous sommes ici dans « la France qui crée et qui rayonne » !

Evidemment, rien sur le cinéma.

Pour terminer, je peux vous parler d’un film colombien, « La Terre et l’Ombre », Caméra d’Or à Cannes en 2015, coproduit par une société française. C’est l’histoire d’une famille qui vit à côté d’une exploitation de canne à sucre. Une fois récoltés, les champs sont brulés provoquant des nuages de cendres qui retombent, ce qui finit par tuer, lentement, l’un des protagonistes du film.

Voilà comment je vois le FN ; derrière les discours édulcorés de Marine Le Pen, la promesse d’un monde sensible qui s’éteint.

 

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