JOURNAL EXTIME (9)

LE JOURNAL EXTIME DE JACQUES-ALAIN MILLER

NEUVIÈME LIVRAISON

MERCREDI 12 AVRIL, 21 :00

Mon billet intitulé « Macron, notre Alcibiade » paraît en exclusivité dans le Journal extime diffusé par le blog « L’Instant de voir » et dans Lacan Quotidien.

JACQUES-ALAIN MILLER : « MACRON, NOTRE ALCIBIADE »

« BHL vote Macron ! » « BHL vote Macron ! » La nouvelle a tourné en France depuis hier, accueillie ici par des huées, là par des ovations, suscitant ici et là louanges et sarcasmes. Quelque chose pourtant reste énigmatique dans la démarche de BHL : la comparaison qu’il introduit entre Macron et Alcibiade.

Devenu mythique, Alcibiade reste en effet dans les mémoires comme un personnage hautement équivoque. Je me contenterai de citer à ce propos le portrait qu’en dresse un professeur émérite à l’université de Paris IV – Sorbonne, M. Jean Sirinelli, dans sa présentation des « vies parallèles » d’Alcibiade et de Coriolan par Plutarque (Collection Bouquins, Robert Laffont, 2001, volume I, p.269).

            « Alcibiade a tous les atouts : noble, riche, beau, fort, intelligent, courageux, infiniment séduisant, il a la chance de rencontrer Socrate. Et cependant, il cède à la tentation de séduire le peuple par goût malsain du pouvoir. Pour Plutarque, il devient la figure emblématique de la flatterie et de la démagogie : il n’est rien par lui-même. Il est le caméléon, une sorte de Protée qui n’est que ce que son interlocuteur souhaite qu’il soit (le flatteur et l’ami). »

On a là comme un concentré des reproches qui, au cours de la campagne présidentielle, purent être faits à Macron, qui, lui, eut la chance de rencontrer Paul Ricoeur. Mais ce n’est pas tout, car Alcibiade est aussi le personnage majeur du dialogue de Platon consacré à la nature de l’amour, Le Banquet.

L’acmé de l’œuvre coïncide avec l’entrée d’Alcibiade ivre mort, accompagné de jeunes hommes avinés et d’une joueuse de flûte. Celui-ci se lance aussitôt dans le récit du comportement amoureux de Socrate à son endroit. Puis c’est à une « confession publique » qu’il s’abandonne devant les convives : oui, il a tenté de séduire Socrate ; oui, il voulait en faire sa proie ; mais voilà que, au contact de cet homme, son désir a pris feu, et qu’il n’a plus pensé qu’à lui dérober un savoir d’autant plus précieux qu’enveloppé de ténèbres.

Je ne puis ici détailler cette scène admirable, unique dans la philosophie et dans la littérature, qui passe toutes les limites imposées au discours par le démon de la Pudeur. Alcibiade y fait tout ce qu’un Alain Finkielkraut blâmait naguère dans la conduite de Christine Angot envers François Fillon quand il disait à son émission « L’esprit d’escalier » : « Rien ne l’arrête, rien ne la retient, elle ne connaît ni scrupule, ni inhibition, elle a bafoué la décence commune, elle a fait tout ce qui ne se fait pas. » Lacan n’a pas consacré moins de douze leçons de son Séminaire VIII, Le Transfert, à la lecture du Banquet pour éclairer la nature du phénomène de l’amour dans la cure analytique.

Bernard connaît comme moi Socrate et Alcibiade, Platon et Lacan. Nous avons étudié sur les mêmes bancs, sous les mêmes maîtres, à quelques années d’intervalle (il est plus jeune que moi.) Comment ne pas penser qu’en évoquant la figure d’Alcibiade à propos de Macron, il savait donner une nouvelle jeunesse à la rumeur de l’homosexualité du candidat qui a ses faveurs ?

Cette rumeur, Macron ne l’avait pas prise au tragique, comme un Fillon, il l’avait chassée d’une plaisanterie, il en avait eu raison d’une nasarde. Cependant, avait-il eu raison pour autant ?

Quel risque politique le jeune homme providentiel aurait-il encouru à dire qu’à côté de son amour exclusif, uxorieux, pour son épouse, abondamment célébré dans les médias, il avait aussi, plus discrètement ou sporadiquement, des chéris ?

  • Quoiqu’on pense de la « révolution citoyenne » de Jean-Luc Mélenchon, cet homme de culture est aussi une grande âme, un noble tribun populaire : qui peut croire un instant qu’il ferait de l’homosexualité d’un candidat un argument à charge contre celui-ci ?
  • Benoît Hamon est un authentique humaniste. Rien à craindre pour Macron de ce côté-là.
  • Marine Le Pen serait-elle en position de persécuter un candidat homosexuel, métrosexuel, alors que son bras droit est un gay notoire et affiché, et qu’elle a favorisé l’émergence d’une culture homosexuelle au sein de son parti, comme son père le lui reproche tous les jours ?

Non, je ne vois d’exploitation politicienne concevable que du côté de François Fillon. Celui-ci en effet n’a pas voté en 1982 la dépénalisation de l’homosexualité. Il jouit maintenant du soutien perinde ac cadaver du secteur le plus homophobe de la société française, j’ai nommé le groupe de choc idéologique dit « Sens commun », bras armé politique de la Manif pour tous, accommodant ad majorem Dei gloriam la tactique trotskyste bien discutable de l’entrisme.

Affronter Fillon sur la question du statut civique de l’homosexualité, c’eut été un beau combat, Emmanuel Macron.

Vous auriez eu avec vous tous ces « progressistes » de gauche et de droite que vous rêvez de rallier, et même bien des conservateurs, qui ne sont pas des réactionnaires.

Vous auriez fait entrer la France dans l’ère d’un coming out de sens commun, si je puis dire, ère qui n’a que trop tardé à poindre, et qui permettrait enfin au peuple français de mesurer l’ampleur de ce que le pays doit à ses lesbiennes et à ses gays.

Emmanuel Macron, Brigitte Macron, pensez-y : il n’est pas trop tard

Communiqué du 12 avril 2017

Lancée à la suite de l’Appel des psychanalystes, la présente campagne SCALP de Forums anti-Le Pen n’est pas destinée à cesser sans phrase après l’élection présidentielle, ni même après les élections législatives. Nous sommes engagés dans un effort de longue haleine qui demande un véhicule nouveau, à savoir une organisation souple et réticulaire, radicalement décentralisée, capable de pérenniser et étendre les alliances inédites qui se sont nouées à l’occasion des Forums. Ce sera la réplique républicaine à l’émergence de ce groupe ultramontain, issu de la Manif pour tous, qui a récemment défrayé la chronique sous le nom de « Sens commun ». À notre organisation en devenir je donne un nom provisoire : « Réseau Alpha ».

Les activistes qui se révèlent tous les jours dans le grand mouvement de masse des Forums seront par moi invités à rejoindre ce Réseau. À suivre ! — Jacques-Alain Miller

CE JEUDI, DÉBAT SUR LA SANTÉ MENTALE 

Fernando De Amorim minforme que « les partis de Mme Arthaud, M. Macron et M. Hamon viennent de nous confirmer la présence d’un de leurs représentants à la réunion qui aura lieu le jeudi 13 Avril à 20h au FIAP Jean Monnet, Salle Berlin, 30 rue Cabanis 75014 Paris. »

Il ajoute : « Bien évidemment, vous êtes mon invité. Si vous souhaitez diffuser l’information auprès de vos collègues, n’hésitez pas. Le droit d’entrée est de 10 euros, et l’inscription doit se faire au préalable auprès du secrétariat : Laetitia GALIAN, 01 48 00 97 96. »

Enfin, Fernando me donne la précision suivante : « À propos de votre temps de parole : 10 minutes seul, comme les représentants des candidats. Et ensuite, feu à volonté. Nous avons 3h30 pour discuter. »

http://www.rphweb.fr

 

LA STATUE D’HADRIEN

Cher Jacques Alain Miller,

Depuis Athènes, au musée National, je lis votre communiqué.  Je suis fier et ému d’en être. 

Devant la statue d’Hadrien, je pense à cette phrase que Yourcenar lui fait dire : « Je me sentais responsable de la beauté du monde. »

Vous le savez, c’est ainsi qu’avec Valeria nous avons nommé notre fils. Cette responsabilité aujourd’hui implique sans doute un autre nom de la beauté en acte. Merci de cette énergie qui réveille. L’Instant de Voir y est, nous y sommes. 

Bien à vous, Laurent Dupont, 11:15

 

POUR VIVRE HEUREUX VIVONS MARIÉS

par Jean-Pierre Deffieux

Depuis 2013 le mariage entre deux hommes est légal. « Le Figaro » notait en mai 2016 qu’il y avait eu 25 900 mariages de même sexe depuis la promulgation de la loi.

Cela ne doit pas nous faire oublier que le mariage était déjà très présent chez les homosexuels avant la loi de 2013, je l’ai déjà indiqué dans ma dernière rubrique dans laquelle j’avais accentué la dimension de couverture, de dissimulation, d’alibi du mariage venant recouvrir l’impossible acception du désir singulier par une union convenue et admise par tous.

C’est un autre versant du mariage que je voudrais aborder aujourd’hui.

On peut avoir des désirs homosexués et être sincèrement amoureux d’une femme au point de vouloir unir sa vie à elle. L’amour de l’homosexuel pour les femmes est de longtemps connu, nous pourrions en citer plusieurs de célèbres : Wilde, Verlaine, Aragon ou Gide , si leur désir était peu orienté vers les femmes, leur amour s’est porté sur Une femme,  au moins un temps.

L’homosexuel a au moins une femme dans sa vie, Freud l’a précisément décrit, c’est sa mère. L’amour de l’homosexuel masculin pour sa mère est à la hauteur de la barrière du désir pour l’Autre sexe qu’elle lui élève.

Je n’en fais pas ici un « pour tous », la variété des homosexualités étant innombrable. Il n’empêche que du temps de l’Œdipe pas encore si éloigné, le modèle de l’homosexualité masculine exemplairement déplié par Lacan dans Le Séminaire, Les formations de l’inconscient est basé sur le principe du « rapport profond et perpétuel à la mère » (p. 207).

C’est pourquoi, quand le sujet homosexuel est authentiquement amoureux d’une femme, il l’est dans la continuité maternelle, aimante, protectrice, voire possessive et en général peu contaminé par le désir quil réserve aux hommes.

Ce n’est pas une union vécue sur le mode de la culpabilité, c’est une union au grand jour, un amour vrai qui ne donne pas toujours à l’épouse l’épanouissement qu’elle attendait ou qu’elle n’attendait pas d’ailleurs, mais elle s’y retrouve tout de même assez bien par une position assez typiquement hystérique de soutien à l’époux dont elle n ’est pas sans connaitre les failles.

Ils forment en général un couple très solide, aussi indestructible que l’amour pour la mère. Une réelle union, franche, œdipienne à souhait et très enviable pour la plupart des couples.

CONCOURS DE BEAUTÉ, VOTE UTILE ET TEMPS LOGIQUE

par Gilles Chatenay

J.M. Keynes, à propos des marchés boursiers 1, a proposé l’apologue d’un « concours de beauté » singulier, dans lequel il ne s’agit pas de voter pour celui ou celle que l’on préfère, mais de dire quel(le) concurrent(e) recueillera le plus de suffrages. En somme, il est demandé à chacun de se décider en fonction de son anticipation du vote des autres. Et comme « les autres » sont dans la même situation, le concours demande de décider de ce que les autres pensent que les autres pensent, etc.

Vertige de la mise en abyme spéculaire, jeu de pair ou impair, effet hypnotique de la dimension imaginaire, angoisse du gardien de but au moment du penalty — va-t-il tirer à droite ou à gauche ? Si je pense qu’en général il préfère tirer à droite, il peut penser que je le pense, et donc…

Plus je calcule, plus croît l’incertitude – d’où, nous dit Keynes à propos des marchés boursiers, un « fétichisme de la liquidité » : les valeurs liquides ont cet avantage que je peux m’en débarrasser au plus vite au moindre nuage. Mais c’est la situation elle-même dans laquelle je dois me décider qui en devient de plus en plus liquide, et exige des décisions de plus en plus rapides, qui augmentent l’incertitude – et l’angoisse.

En France et ailleurs autour de nous, l’atmosphère politique est, de l’avis de beaucoup (et de moi-même), assez angoissante. Et cette angoisse nous pousse à entrer dans le concours de beauté appelé « vote utile », ce qui nous conduit à consommer moult sondages censés nous dire ce que « les autres » pensent voter. Et ce, même si nous sommes convaincus que les sondages ont assurément, récemment et répétitivement démontré une liquidité structurale croissante : car « les autres » lisent les sondages.

Nous pouvons être tentés de refuser de parier – mais comme les lecteurs de Pascal, nous sommes embarqués : car les autres, eux, parient et jouent – et jouent de notre calcul aussi : ils intègrent notre abstention dans leur calcul. Refuser de jouer, c’est encore jouer.

Et l’élection présidentielle française emporte un enjeu réel qui dépasse la mise du jeu : d’où une angoisse, réelle, que la logique imaginaire du miroir des sondages ne peut qu’augmenter.

Il est pourtant une autre logique collective, que Lacan a avancée (en 1945 : au sortir d’un sinistre autre réel) dans son texte « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » 2. Lacan y fait valoir, contre l’intemporalité futile des miroirs du « vote utile » qui annule le fait qu’il y a deux tours dans l’élection, que deux scansions sont nécessaires pour sortir du piège spéculaire. Un : instant de voir la couleur des autres. Deux, première motion suspensive : les autres, qui voient ma couleur, n’en concluent pas immédiatement la leur : j’en conclus la mienne, et fais un premier pas – premier acte. Trois : mais comme les autres aussi, pris dans le même raisonnement, se mettent en mouvement de concert avec moi, ils annulent les prémisses de ma première conclusion, le piège imaginaire se referme – je m’arrête. Quatre : mais les autres s’arrêtent aussi : deuxième motion suspensive, par laquelle ils signifient qu’ils sont dans le même moment logique que moi. Cinq : sortie du piège : nous tous pouvons donc conclure, et le décider en acte, en sortant.

Il y a deux tours dans l’élection présidentielle française, qui ne relèvent pas de la même logique, le second n’est décidable qu’en fonction du premier. Je le traduis ainsi : premier tour : vote pour, deuxième tour, éventuellement, vote contre.

  1. Keynes J. M., Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Bibliothèque Payot, 1969, p. 171.
  2. Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Seuil, 1966.

 

CONTRE L’ENGRENAGE IDENTITAIRE

par Clotilde Leguil

L’engrenage identitaire, c’est ce dans quoi nous sommes pris au piège en France dans le contexte actuel des élections présidentielles. C’est ce dont témoigne aussi la montée en puissance du vote Front National. C’est enfin ce contre quoi la psychanalyse lacanienne ne peut que s’inscrire en faux. Car l’engrenage identitaire va à l’encontre des Lumières et privilégie l’identité close, celle qui fait de l’appartenance à une communauté une essence qui dicterait à chacun la trajectoire de son existence. La psychanalyse ne peut que s’inscrire en faux contre ce qui relève de la croyance en un déterminisme qui ferait que notre appartenance à un groupe compterait davantage que notre désir et notre volonté. La psychanalyse conduit chacun à se détacher de ce déterminisme identitaire qui est finalement une réponse à l’angoisse. L’expression d’engrenage identitaire est celle qu’a choisi le dernier numéro du « Monde Diplomatique 1 » pour interroger ce qui de la problématique identitaire ne cesse de se refermer sur nous.

L’engrenage identitaire s’est accéléré en France suite aux attentats de janvier 2015. On pourrait considérer qu’il fait partie de ce que Frédéric Worms appelle Les Maladies chroniques de la démocratie. On l’a vu se déployer au moment où le désarroi de ceux qui vivent en France s’exprimaient lors d’un rassemblement populaire (la grande manifestation du 11 janvier 2015) dont le sens fût confisqué par l’interprétation identitariste. Le slogan « Je suis Charlie » n’était pas une affirmation d’identité mais un acte engagé en faveur de la liberté d’expression. Frédéric Worms le souligne : il y a eu un malentendu sur le sens de cet énoncé. « On a pris le “Je suis Charlie”, pour une affirmation d’identité, comme s’il s’agissait à nouveau d’affirmer une essence. (…) En réalité, dire “Je suis Charlie”, c’est dire (…) il y a du commun, il y a de l’universel. 2 » Ce « Je » n’était donc pas un « moi, je » et ne délivrait aucune identité. Il portait sur la possibilité qu’a chacun en tant que sujet de dire « non » à ce qu’il considère comme antinomique avec le commun. Il était un « dire ». C’est tout.

Cet engrenage identitaire a suivi son chemin. En deux années, il s’est comme emballé et nous avons affaire à travers le discours de Marine Le Pen à une réponse identitariste à l’angoisse. Le Front National propose une réponse identitaire au communautarisme, nous condamnant à une relation en miroir avec l’autre.

Dans son livre « Dans la tête de Marine Le Pen », Michel Eltchaninov met à jour la stratégie idéologique de Marine Le Pen qui jouerait la carte d’un nationalisme à visage humain, tout en continuant de se référer aux piliers de la pensée d’extrême-droite (la terre, le peuple, la vie, le mythe). L’usage qu’elle fait de l’identité dans le cadre de cette refonte de la langue du FN est paradoxal puisqu’elle fait du communautarisme l’ennemi de la République française et en même temps se réfère à l’identité française comme à une nature qui donnerait des droits.

Marine Le Pen défend ainsi le retour à l’identité française face aux risques déshumanisants de ce qu’elle appelle le mondialisme – et non pas la mondialisation, témoignant par là de sa tentative de faire croire en une classe qui serait aux commandes de la mondialisation –, de l’autre elle « ne défend pas la république contre l’identitarisme, mais un identitarisme – français – contre un autre, musulman 3 ». L’identitarisme est donc une défense en miroir contre un identitarisme adverse. Là est le piège dans lequel elle veut faire tomber la France. Bien qu’ayant peu lu elle-même, elle s’empare de références philosophiques et littéraires pour faire valoir sa version identitariste de la culture : Arendt, Orwell, mais aussi Chateaubriand, Camus… Michel Eltchaninov nous montre ainsi jusqu’où peut aller la dérive identitariste lorsqu’elle conduit à détourner des références culturelles pour les mettre au diapason d’un discours extrémiste.

Il existe d’autres réponses que l’identitarisme à l’angoisse suscitée par la disparition des repères que donnait la tradition. Il existe aussi d’autre réponse que l’identitariste à la pulsion de mort. Si on est attaché à l’idée d’une culture européenne, il est urgent de lutter contre cet engrenage identitaire. La psychanalyse en tant qu’expérience, offre une autre alternative au malaise engendré par le « tout quantifiable », « tout remplaçable », « tout mesurable ». Cette alternative n’est pas de l’ordre d’un repli sur son moi. Loin du repli identitaire, elle conduit chacun à délaisser l’habit de son identité factice, les fantasmes de son ego, pour retrouver son « je », sans renoncer à ce qui rend possible un monde commun. En ce sens, la psychanalyse est aussi un engagement dont la portée est politique.

  1. « Manière de voir », 152, Le Monde diplomatique, « L’engrenage identitaire, ethnicité, minorités, diversité », avril-mail 2017.
  2. Worms F., Les Maladies chroniques de la démocratie, Desclée de Brouwer, 2017, p. 196.
  3. Eltchaninov M., Dans la tête de Marine Le Pen, Solin/Actes Sud, 2017, p. 168.

 

L’IRE-HONNIE DE KIERKEGAARD

par Rodolphe Adam

Parce qu’elle est affaire d’agrégat collectif et de multitude anonyme, la politique n’était pas l’affaire de Kierkegaard. Il voyait dans la Cité les travers de la voie indistincte de la foule où chacun se cache pour éviter la vérité d’une énonciation singulière. Le social est dissolution dans la masse, la foule, forcément mensongère. La Constitution de 1848 ne lui inspira que méfiance et le communisme naissant mépris.  

Alors, pourquoi Kierkegaard ferait boussole pour notre époque ? Parce qu’il traquait ce qui empêche de parler vraiment. Son Journal de 1849 (XI A, 531) est sans appel : « Toute la communication de la vérité ; le public est devenu l’instance, les feuilles s’appellent la rédaction, les professeurs la spéculation, les pasteurs sont la médiation ; personne, personne n’ose dire Je ! Mais lorsque la première condition de la vérité est la personnalité, comment la vérité peut-elle trouver son compte à cette ventriloquerie ! Il s’agissait donc de remettre la personnalité en place. Commencer tout de suite par son propre moi quand le monde était corrompu à ne pouvoir entendre un je, c’était impossible. Ma tâche fût alors d’inventer des personnalités d’écrivain et de les faire surgir en pleine réalité de la vie pour habituer tout de même un peu les hommes à entendre parler à la première personne ». Kierkegaard dira bien avant Kojève : « Pour notre malheur, notre époque ne fabrique plus de héros ». Lacan ne manquera pas de reprendre l’idée en évoquant « l’insipidité du superman contemporain ».  

Et point de posture grandiloquente là-dedans puisque Kierkegaard paya le prix fort de risée pour s’être avancer seul – mais riche de ses pseudonymes – face aux écueils des discours modernes : d’un côté le rationalisme du savoir absolu d’un Système vide d’implication subjective, et qui fatigue la Vérité de la réduire à des preuves. Quelle flèche ironique lui aurait inspiré un philosophe devenu banquier, des journalistes obsédés par le calcul de probabilités ? De l’autre, le scandale du Christ ramené à une pratique asséchée et dispensée par des hommes d’Église devenus fonctionnaires depuis la nationalisation de la religion réformée par Christian III au XVIe siècle, et qui au final vide la Vérité de l’épreuve qui la supporte.

L’affaire Mynster en fut le détonateur. L’évêque consacré à sa mort comme un « témoin de la vérité » est dénoncé par Kierkegaard comme le parangon d’une religion qui préfère le confort et les honneurs au risque de faire pour soi-même le saut existentiel. L’écart est toujours d’actualité avec cet homme d’État qui invite à une vie catholiquement droite et aux efforts sacrificiels pour tous quand lui choisit les privilèges familiaux et les habits luxueux. 

Peut-on faire un principe politique avec Kierkegaard dont le concept central est l’Individu, autre nom du Un ? Invitait-il à s’esseuler du monde ? Du tout ! Multipliant les interpellations publiques par ses lettres, ses journaux, ses discours, ses essais, il fit tonner la voix de sa plume dans le monde pour faire entendre contre les forces nivelantes de l’universel l’irréductibilité paradoxale et souffrante du « Un-tout-seul » propre à chacun. C’était toute l’atopie de son geste qui appelait au réveil de l’existant face aux idéologies.

 

« DEAREST FRIEND OF MY HEART »

L’amitié passionnée de Charles de Montalembert et Léon Cornudet

par Deborah Gutermann-Jacquet

« Friend of my heart », tel est le nom que donnait Charles de Montalembert, le théoricien du catholicisme libéral et fondateur du parti catholique sous la Monarchie de Juillet, à son fidèle ami Léon Cornudet, qui lui rendait quant à lui du « Dearest friend of my heart ».

Complices d’une vie, c’est au collège Sainte-Barbe en 1827-1828, lorsque Montalembert a dix-sept ans, que leur relation amicale prit son caractère le plus passionné, les deux amis partageant les mêmes convictions religieuses et la même sensibilité romantique. Ne se voyant qu’en récréation, car ils n’étaient pas dans la même classe – Montalembert était en rhétorique, et Cornudet en philosophie – ils s’envoient des missives enflammées et déjouent les surveillances pour se les faire parvenir. Cornudet appelle cette correspondance « conversation sentimentale » et a conscience que pour cette raison même elle pourrait être l’objet des moqueries et des rires de leurs camarades.

« C’est donc dans tes bras que je me jette… »

Dans sa lettre du 5 juin 1827, Charles de Montalembert dresse une sorte de traité de l’amitié à l’usage de son camarade et décrit le pacte qui les unit désormais sous les auspices de la religion. Il commence par y dépeindre sa solitude, ses amitiés et amours déçues, et surtout son profond besoin d’aimer, comme de trouver, dans un ami, la possibilité d’une union parfaite où il trouve pleine consolation :

 « C’est donc dans tes bras que je me jette, cher ami ; c’est dans ton cœur que je veux me réfugier et me consoler de mes peines, qui ne sont pas peu de choses. Mais voilà que par un coup du sort, tu vas m’être enlevé dans deux mois ! Comment ferai-je l’année prochaine, maintenant qu’une douce habitude m’a enchaîné à toi ? C’est ce que je ne sais, mais j’espère en Dieu. Il nous reste la ressource des lettres (…) Dans nos lettres nous ne seront point soumis à cette contrainte perpétuelle qui nous impose un joug peut-être utile, mais bien désagréable ; nous serons vraiment tête à tête, ou plutôt cœur à cœur. Notre union sera sanctifiée par la religion ; sans elle tout est vanité et néant. Nous montrerons au monde qu’on peut être chrétiens sans être rétrogrades et servir Dieu avec la noble humilité d’hommes libres (…). Si la providence m’appelle à une vie plus agitée, plus brillante que la tienne, j’irais chercher avec toi le repos et le vrai bonheur. Nous doublerons nos jouissances, nous diminuerons nos malheurs en les partageant. Puissants et heureux, l’amitié rehaussera notre bonheur ; pauvres, haïs, méprisés, nous retrouverons un autre monde dans le cœur d’un ami ».

Cette douce intimité placée sous l’égide de Dieu et de la religion rappelle la valorisation des amitiés masculines vertueuses dans la tradition chrétienne. Son langage est cependant parasité par les codes romantiques et, de l’ami de cœur, à l’amant, la distance est difficile à évaluer.

Des historiennes comme Gabrielle Houbre ont analysé la valeur de ces lettres, « brouillons » des futures lettres d’amour à destination de la promise. Substitut obligé de l’amoureuse, l’ami de cœur n’en demeure pas moins un personnage équivoque, avec lequel on rêve de finir ses vieux jours. Le vaniteux Montalembert envisage ainsi une vie de couple où l’un – c’est-à-dire lui – aurait la gloire, là où l’autre –  Cornudet –incarnerait l’esprit du logis, autrement dit la douce compagne auprès de laquelle on se rassérène des turpitudes du monde.

Le magistère de Louis Lambert

Se hissant aux cimes, Montalembert, en retour, doute parfois cruellement de lui-même. C’est ce qu’il confie à son journal en date du 6 février 1830. Il s’y dit mécontent de sa vie, se plaint de la médiocrité de sa jeunesse comparée à celle du divin Byron et, désespéré, il ajoute : « Je ne suis pas homme, j’ai été élevé comme une petite fille ; ma volonté ne s’est jamais développée, je n’ai jamais lutté contre aucun obstacle ; j’ai toujours langui dans une dépendance efféminée, dans une servile obéissance aux misères de la vie domestique et sociale ».

Ces doutes, qui confinent presque au topos littéraire à l’époque romantique, rappellent le héros balzacien Louis Lambert, dont la beauté féminine, la chétivité, « l’exquise délicatesse », tout autant que la supériorité sont dépeints au début du récit. Lui aussi a un ami de cœur en la personne du narrateur. Inséparables et surnommés respectivement Pythagore et le Poète, on les hèle de concert, sans séparer leurs deux noms. Le couple s’illustre par sa mélancolie, par son décalage : l’un et l’autre se refusent à la vulgarité des jeux de balle, ou de la course, ils restent assis, plongés dans leur mélancolie, « comme deux amants » qui, dans leur « conjugalité », s’habituèrent « à penser ensemble, à [se] communiquer [leurs] rêveries ». Férus de la lecture des thèses de Swedenborg, Pythagore-et-le-Poète glosent sur l’amour pur, qu’ils définissent comme la « collusion de deux natures angéliques ».

L’amitié masculine, tout en jouant sur les équivoques, est celle qui conduit les âmes supérieures au génie comme au sublime, dans une dimension où la spiritualité chrétienne a une dimension essentielle. Balzac l’a chantée, et Charles de Montalembert, dans ses illustres ambitions, l’a autant révérée qu’éprouvée, y demeurant fidèle jusqu’à la fin de sa vie.

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LE FORUM DU 18 AVRIL

C’EST DE 19H À 23H A LA MUTUALITÉ 24 RUE ST VICTOR PARIS 5e

On peut s’inscrire EN UN SEUL CLIC ICI 

(https://www.weezevent.com/forum-18-avril)

Paiement uniquement par carte de crédit.

Pas de paiement par chèque ou virement.

Une fois votre inscription confirmée,

il vous sera proposé d’imprimer votre billet.

Ne manquez pas de le faire, car seul ce billet avec le code barre vous donnera accès à la salle.

EN SAVOIR PLUS (http://www.causefreudienne.net/event/scalp-paris-01/)

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