SCALP Nantes -De l’idéal démocratique au désir de démocratie : entretien avec Florent Guénard

SCALP Nantes lundi 3 Avril 2017

De l’idéal démocratique au désir de démocratie

Florent Guénard est philosophe, maître de conférences à l’Université de Nantes, directeur de la rédaction de la revue La vie des idées (laviedesidées.fr). Invité du Forum SCALP de Nantes pour ces travaux sur la démocratie, il nous dévoile quelques pistes de sa réflexion pour comprendre les enjeux de la démocratie actuelle et du désir qu’elle devrait susciter. Extraits.

Fouzia Taouzari : Dans votre livre La Démocratie universelle. Philosophie d’un modèle politique, vous explorez la question de la démocratie et de son avènement comme un idéal et vous terminez votre livre sur le désir de démocratie : en quoi votre élaboration peut-elle nous aider à comprendre l’éventualité réelle d’une élection du FN ?

Florent Guénard : Je me suis interrogé dans ce livre à la dévitalisation de la démocratie. On a fait de la démocratie un modèle dont on avait des raisons de penser qu’il allait s’étendre, qu’il allait gagner. J’ai rencontré à travers cette question de la démocratisation, la question du désir de démocratie. Ce désir de démocratie, il est très difficile de lui donner un contenu. On peut le nommer, on sait que ça existe mais c’est très difficile de dire ce qu’il y a derrière ce désir de démocratie. La plupart de temps, on considère qu’il y a désir de démocratie parce qu’il y a un désir de liberté. Mais le désir de liberté est très difficile à comprendre. On sait qu’on peut renoncer à sa liberté pour un peu plus de confort matériel, pour un peu plus de sentiment de sécurité. Le système de surveillance généralisé ne semble pas plus que ça choquer les masses. Il ne peut pas y avoir de démocratie sans désir de démocratie. Mais je ne peux pas nommer ni donner un contenu à ce désir de démocratie, si je m’en tiens aux critères les plus courants qui ont été utilisés dans la théorie politique pour essayer de fonder, légitimer ce régime.

Du coup, j’ai fait un pas de côté. Je me suis dit qu’il y a des gens qui savent ce que c’est que le désir de démocratie – non pas parce qu’ils l’auraient théorisé ou trouvé dans les livres – mais parce qu’ils en sont l’expression vivante. Ce désir les pousse à aller dans la rue, affronter des balles, s’exposer face à un appareil d’Etat. C’est pourquoi je me suis intéressé aux dernières expériences démocratiques.

La démocratie commence toujours par une révolution pour laquelle nous sommes prêt à exposer notre vie. Les acteurs de la révolution tunisienne – exemple récent d’une révolution démocratique – ont pu exprimer leurs motivations, leurs désirs. Ainsi, j’inverse la perspective, et au lieu de me placer du point de vue des théoriciens – qui vont dire : une démocratie c’est cela, on fixe un modèle et on voit comment celui-ci s’incarne et comment celui-ci peut se répandre. Plutôt que de prendre cette perspective, je pars du désir lui-même. Que disaient les « opposants » tunisiens ? Les opposants ce n’est pas un tout mais un grand nombre d’individus qui s’agrègent les uns aux autres pour former un ensemble. La révolte a commencé lorsqu’un marchand s’est immolé sur la place publique. Cette révolution, c’est d’abord une révolte sociale. Nous avons sous les yeux une révolution comme désir commun. C’est quelque chose qui est transversal. Comment peut-elle produire une révolution à partir des révoltes sociales, à travers leurs singularités ?… Ce que j’ai trouvé très intéressant, c’est que tout cela s’est réuni derrière le mot de démocratie. Ce mot démocratie porte un ensemble de significations et c’est ce mot démocratie qu’ils ont investi en disant : la démocratie, c’est la dignité. C’est-à-dire que j’attends de la sphère publique de la considération, une considération égale, autant que celle à laquelle mon voisin a droit. Ça veut dire aussi liberté, égalité ; liberté d’aller dans la rue, de manifester, d’exprimer son opinion etc. Le désir se produit par le langage.

Qu’est ce qu’on appelle démocratie en France aujourd’hui ? Vous demandez à n’importe qui ce qu’est la démocratie, on vous répondra : des élections libres et compétitives. La démocratie est ainsi définie comme un régime où on consent, où on donne son avis. Est-ce que cela suffit de définir la démocratie de cette manière ? Si ce n’est que cela, alors elle n’est pas désirable, au sens où nous sommes prêts à considérer que nous pouvons sacrifier quelque chose pour qu’elle existe. Pour la rendre désirable, il faut reconfigurer la démocratie. Cela suppose de réinvestir l’idée démocratique. La démocratie n’est pas seulement un ensemble d’institutions, un mode d’organisation politique qui permet, plus ou moins, que coexistent nos conceptions privées du bonheur, elle est un bien en elle-même, car elle porte en elle des valeurs de justice sociale, de dignité, etc. Je ne fais que suivre ce que les Tunisiens et tous ceux qui sont prêts à s’exposer pour un changement de régime, nous disent !

(Retranscription : Fouzia Taouzari)

 

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