SCALP CHOISY -LE FN SERA-T-IL L’ACTE MANQUE DES PARTISANS DE LA DEMOCRATIE ? par Anaëlle Lebovits-Quenehen

La somme des électeurs qui se disent défavorables au FN est supérieure à la somme de ceux qui lui sont favorables. Et parmi eux beaucoup se très opposés aux valeurs qu’il promeut. Comment comprendre dès lors que les électeurs qui affichent une farouche hostilité aux valeurs du FN la laissent peut-être passer en ne lui faisant pas le barrage qui s’impose ? Telle est la question.

Car Marine Le Pen est aux portes du pouvoir, déjà assurée d’être au second tour de la prochaine présidentielle – ce qui à soi seul est terrifiant quoi que l’on finisse par l’intégrer. Elle est en outre soutenue par un abstentionnisme qui atteint des records. Durant ce temps, nos concitoyens indécis représentent plus de 40% des électeurs. Dans le lot, encore des votes ou des abstentions qui favoriseront le Front National – c’est plus que probable. Bref, l’heure est grave, comme on le sait, mais le sait-on jamais assez ?

La logique qui préside à l’acte manqué, tel que Freud le découvre en inventant la psychanalyse semble un recours pour tâcher d’éclairer ce qui est  en jeu dans cette élection. Et l’acte manqué est toujours réussi, Freud y insiste. Lacan considérait dans cette veine les bonnes intentions comme des catins. Seuls les actes et leurs conséquences entrent en ligne de compte dans la perspective analytique qui accueille l’acte manqué et le croit digne d’être interprété. Tâchons donc d’interpréter a priori un vote anti Le Pen qui raterait sa cible et en favoriserait l’avènement à son corps défendant. Et allons pour ce faire aux conséquences d’un tel acte – car là est le sens véritable et néanmoins ignoré de l’acte manqué.

Quelles conséquences aurait l’acte manqué qui verrait Marine Le Pen accéder au pouvoir dans les semaines qui viennent ?

On entend çà et là parler de Résistance. Certains en rêvent – mais quand on rêve, on dort. Ils rêvent de ressusciter l’épopée glorieuse de la France Libre et du Maquis. L’avènement de Marine Le Pen au pouvoir en serait l’occasion. « Résistance ! Résistance ! », criait-on il y a peu dans les rues de Paris. La résistance arme à la main appelle le Front National quand il suffirait qu’elle lui fasse un barrage par les urnes pour ne pas avoir à lui résister dans un climat guerrier, et continuer par d’autres voies, démocratiques celles-ci, les résistances qui s’imposent – car elles s’imposent.

D’autres, plus téméraires, veulent la Révolution. Du moins en rêvent-ils, mais quand on rêve, on dort. Le chaos promis par l’avènement de Marine Le Pen l’assurerait à tout coup. Ce n’est plus la révolution aux fins de la dictature, comme chez Marx, mais la dictature aux fins la révolution. L’idéal révolutionnaire se renouvelle, en chiasme, et dialectiquement.

D’autres, plus réactionnaires, rêvent d’un monde où hommes et femmes n’aient qu’un seul destin possible : se marier pour avoir beaucoup d’enfants, comme en ces temps bénis où un homme était un homme, une femme était une femme, et où tout le monde savait ce qu’ils avaient à faire ensemble. Ce sont là les extraordinaires soutiens de François Fillon (et de la branche MarionMaréchalLePeniste du FN), et dont la structuration en mouvement politique date des manifestations contre le mariage pour tous. Cette foule et ses valeurs incarnées descendent aujourd’hui massivement dans la rue dès qu’elles en trouvent l’occasion pour dire son ras-le-bol de ce monde où tout fout le camp. Elle aussi rêve d’un passé glorieux – mais quand on rêve, on dort.

Résistance, Révolution, Réaction, voilà au nom de quelles valeurs, une partie de l’électorat pourtant opposés au valeurs du Front National pourrait néanmoins en faire le jeu à son insu. Bien d’autres de nos concitoyens rêvent à bien d’autres choses et dorment ce faisant. Ils rêvent tant et si bien qu’ils ne transigeront pas. Sur ce point au moins, ils sont d’accord : la décadence de la politique Française à laquelle nous assistons appelle l’expression ce qu’il nous reste de noble et de beau en ce bas monde (encore) démocratique : nos idées et notre libre arbitre doivent s’exprimer dans un prochain vote (ou par son absence), et tant pis si elle passe. Mais elle ne passera pas.

Un autre électorat fait face à celui-ci. Cet électorat résisterait peut-être, mais il n’en rêve pas. Il quitterait peut-être la France, mais il n’en rêve pas davantage. Il transigera et votera sans en rêver au premier tour pour le candidat le mieux à même de faire barrage à Marine Le Pen au second.

Car il faut imaginer le FN au pouvoir :

L’un des piliers de l’état de droit est la justice, cette justice qui si elle est rendue par des hommes – et peut donc se faire injuste de ce fait – existe néanmoins qui fait limite aux débordements de jouissance obscure de la plupart de nos concitoyens. Cette justice, il est essentiel qu’elle bénéficie d’une parfaite indépendance qui lui est assurée par la séparation des pouvoirs. Imaginons-en le sort si Marine Le Pen était élue, quand alors qu’elle n’est encore que candidate à la présidentielle, elle met dores et déjà en garde les juges qui se penchent de près sur ses affaires.

Imaginons à présent les historiens baignant dans une ambiance révisionniste et négationniste, contraints pour les plus carriéristes d’entre eux de réécrire l’histoire, justifiant la thèse napoléonienne selon laquelle « l’histoire est écrite par les vainqueurs ». Imaginons les autres n’ayant d’autres choix que de démissionner. Que deviendrait l’histoire de France sans contre-récit possible du roman national que certains historiens – ou prétendus tels – nous servent déjà, dans un discours identitaire sur la France des clochers, de Jeanne d’Arc et du camembert ? Un discours qui n’aura plus pour visée que la division et l’exclusion, faisant de l’histoire une prison faites pour nous priver d’avenir.

Imaginons aussi un peu les artistes subversifs – tous le sont à des degrés divers, les vrais en tout cas – ayant à produire leurs œuvres clandestinement dans une France où « le beau et le bien fait », comme s’exprime Marine Le Pen, deviendrait le critère d’une esthétique plus que douteuse. Imaginons ces artistes qui font la noblesse de la France, méprisés et piétinés par le ministère de la culture made in FN.

Imaginons encore ces journalistes qui n’ont pas assez bien accueilli Marine Le Pen sur leur plateau ou dans leur studio, ou pire, ceux qui l’ont combattue de leurs diatribes. Tous au chômage pour commencer, privés des moyens de leur subsistance, ce qui n’est pas rien. Mais est-ce le plus grave ? Quand Donald Trump charge les médias, les journalistes ayant osé s’opposer à Vladimir Poutine l’ont payé de leur vie – paix à l’âme d’Anna Politovskaïa. Et Marine Le Pen, on ne peut plus l’ignorer, a trouvé son maitre en la personne du président de toutes les Russies. Le rencontrant il y a peu, elle apparaissait, elle si fière et sûre d’elle par ailleurs, pour la première fois peut-être intimidée sous le regard du grand homme.

« Les juges, les artistes, les journalistes, les historiens : les dominants en somme. Les dominants s’adressent aux dominants », murmure la voix mariniste à l’oreille des Français qui ont trop bien intégré sa rhétorique infâme.

Alors, imaginons encore, comme Jacques-Alain Miller le suggère dans Le Monde du 12 mars dernier, un régime policier. Imaginons, oui, que les forces de l’ordre ne soient plus respectueuses de l’Etat de droit (et comment le serait-elle si l’exécutif qui fait leur hiérarchie n’adhère plus à ses valeurs ?). Imaginons nos concitoyens typés, au sang et aux patronymes impurs, déambulant dans cette atmosphère. Combien de Malik Oussekine, d’Adama ou de Théo ? Et combien de Français quitteraient alors la France pour répondre à ces dérapages ou les anticiper ?

Imaginons enfin le temps que durerait cet enfer quand on sait que c’est le propre des régimes d’extrême droite que de chercher, dés après être arrivés au pouvoir, à s’assurer d’y rester le plus longtemps possible pour réaliser leur prodigieux programme d’assainissement des mœurs et de relève du pays.

Est-ce là bien le risque que nous voulons prendre ?

Ce que nous saurons a posteriori de l’acte auquel nous sommes appelés les 23 avril et 7 mai prochains – s’il est manqué ou réussi – ce pourrait bien être un régime qui porte férocement et définitivement atteinte à la liberté qui nous l’indique le 7 mai au soir. Et si nous en réchappons en 2017, 2022 est à l’horizon. Il y a urgence à savoir si l’on veut oui ou non empêcher le Front National d’accéder aux pouvoirs exécutif et législatif pour les années à venir, ou si l’on prend le risque d’un matin brun où les rêves politiques de nos concitoyens tourneraient au cauchemar. N’avons nous pas mieux à faire dans les prochains mois, dans les prochaines années ?

N’est-il pas préférable d’user de ce temps qu’il nous reste à vivre en France, dans cette France des Lumières ternies par l’actuelle montée du Front National, mais qu’un jour nouveau éclaire aussi sous la menace, n’est-il pas préférable d’user de ce temps pour courir vers un risque plus grand que celui d’un passé idéalisé – car « on ne descend pas deux fois dans le même fleuve » Héraclite dixit ? N’est-il pas préférable d’user de ce temps qu’il nous reste pour opposer encore à l’identité nationale, la non-coïncidence avec soi-même qui affecte l’être parlant et en fait aussi, à l’occasion, la grandeur ? Car c’est là le propre des Lumières françaises que d’accueillir la singularité au sein d’un universel qui, s’il n’en n’assure pas la promotion, du moins ne lui fait pas obstacle.

S’il leur faudra encore un effort pour faire vivre la démocratie, les Français ont toujours, à l’heure qu’il est, le choix de l’audace

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