LQ- SCALP- Le SCALP de Bordeaux, par Catherine Lacaze-Paule

Article publié dans Lacan Quotidien  654

Le 19 mars le SCALP (1) de Bordeaux était décidé et fixé à la date du 8 avril – un délai très court pour accueillir au moins 300 personnes (2). Le titre : « Vivre la République. L’appel des psychanalystes ».

L’hôtel I… où nous nous réunissons depuis plus de vingt ans sans laisser de notre présence « plus de traces que le pied d’une gazelle sur un rocher » (3), après une confirmation de la location, nous laisse tomber : c’est le thème qui coince, il fait craindre…

Qu’à cela ne tienne, le doyen de l’université de Bordeaux, nous

ouvre les portes d’un très bel amphithéâtre d’astrophysique de 300 places,

à deux pas de l’université de Droit, appelée Bordeaux-Montesquieu et de

celle des Lettres, Bordeaux-Montaigne. Le Vice-président du conseil

d’administration, Dean Lewis, tout à fait déterminé, fait entendre les

missions de fonction publique de l’Université : être un lieu d’indépendance et de sérénité, accueillir, transmettre, former, donner le sens de la critique ; son rôle et sa tradition comprennent d’ouvrir ses portes à tous les objets d’étude scientifique (4).

Il est remarquable d’entendre le souci des universitaires présents de se dresser une fois de plus face à l’obscurantisme menaçant d’un refus de la pensée. Chacun à sa façon rappelle que la recherche, l’étude n’ont jamais eu de frontière, qu’elles sont ouvertes au monde et qu’aujourd’hui le savoir scientifique file sur le net à une rapidité inouïe. Antoine Tabarin, Professeur d’endocrinologie du CHU de Bordeaux fait brillamment entendre les impasses du repli dans la Science et les contrevérités historiques de l’idée de race. Il n’y a pas plus de frontières que d’océans entre les scientifiques, les citoyens et les psychanalystes.

Quant aux élus politiques, nombreux à répondre à notre invitation, ils apportent leur contribution forte, chacun indiquant son positionnement face aux dérives extrémistes et la façon dont il s’estime en devoir d’y répondre par des actions dans le monde. Alexandra Siarri, adjointe à la mairie de Bordeaux, en charge de la cohésion sociale et territoriale, auteur du livre Bordeaux est avenir, et Naïma Charaï, porte-parole de Benoit Hamon, en ont porté le témoignage, ainsi que Nadia Maccali, (élue municipale de Bègles) qui a lu un texte de soutien écrit par Noël Mamère. Interviennent également Tanguy Bernard (référent Gironde) et Xavier Camps (responsable de la mobilisation pour la société civile), deux porte-parole d’En Marche, Clément Rossignol-Puech (élu de Bègles, Vice-président à la métropole de Bordeaux et chercheur en physique, nanosciences et épistémologie au CNRS) et Maryse Montagon, responsable commission santé PCF.

Chacun, selon sa place et sa fonction, fait objection au discours tenu par le FN. On relève des points communs à tous. Ils ont le goût de la parole et de la rencontre, se déplacent là où les gens sont et en témoignent. C’est dans une conception de la civilisation et de l’histoire, qu’ils affirment une détermination pour accueillir, favoriser, inventer l’action collective – y compris en soutenant les associations. Au cours de leur mandat, ils se confrontent souvent aux idées politiques des élus FN qui, dans les instances de décision, soit s’absentent, soit s’opposent systématiquement aux budgets alloués aux bibliothèques, à la culture, aux associations. Bref, ces élus sont des hommes et des femmes courageux – parfois menacés de mort –, qui ont les manches relevées. Ils n’ont de cesse de penser la complexité, ils s’en orientent.

Des représentants des associations de défense des libertés et contre le racisme, un avocat (5) témoignent ensuite de leur quotidien, certains donnant un historique des pratiques concrètes, d’autres, une approche juridique précise des changements opérés compte tenu de la multiplication de lois et face à l’extension des contrevérités à combattre.

Un producteur cinématographique, David Hurst, dresse le bilan de l’exception française et des conditions de productions de films, souligne l’appui fondamental de l’Europe qu’il oppose à la vision de l’extrême de droite de la culture : véritable paysage de terre brulée et de cendre.

Dans un silence retentissant, la violoncelliste Julie Läderach, présentée par Philippe Méziat , journaliste de Jazz, fait vibrer son corps et son instrument, puis deux comédiens du TNBA, Bénédicte Simon et Julien Duval, lisent un extrait de Matin Brun (6). Les applaudissements nourris, pour ces artistes, pour leur performance, creusent subitement la perte que nous subirions si jamais la culture était pourchassée par le FN.

La novlangue de l’extrême droite, perceptible dans beaucoup d’exposés, est analysée d’une façon stupéfiante par une doctorante en science de l’information et de la communication, Charlotte Blanc, trouvant ainsi l’occasion, à son étonnement, de rendre publics, hors de son laboratoire de recherche, les résultats de sa thèse. Voici quelques uns des éléments de cette novlangue qui pourraient former, par la transformation des mots où est injectée la haine habituelle au FN, un « pestilège » : tandis que l’information devient la « ré-information », Radio courtoisie déverse, en flux sur ses ondes, des torrents haineux de « sodophobe », « gaystapo », « homosexualistes », « homophiles », « femen-isation » et se propose de même de lutter contre la « métisolatrie », la « décivilisation » et « l’infamille ».

Signe du temps et de son désir affirmé, Jacques-Alain Miller est venu à Bordeaux pour « Vivre la République » avec nous. Et lors d’une jam session dont il a le secret, il prend la parole sur le thème : « Logique de mes votes au 1er et 2e tour de l’élection présidentielle ».

Il se trouve par un hasard bien combiné que J.-A. Miller est à Bordeaux devant un public nombreux de politiques, psys, médecins et soignants, étudiants, intellectuels, universitaires et artistes, le 8 avril 2017, soit près de 49 ans après Jacques Lacan qui, le 20 avril 1968, y tenait une conférence devant des étudiants en psychiatrie. A Bordeaux, ils ont chacun interprété la civilisation. Nous avons reçu un enseignement.

C’est en position d’analysant que J.-A. Miller nous fait partager le dégagement d’une logique, à partir de ses identifications, des choix, des rencontres de lecture, de la recherche des positions du pire et de l’évitement des écueils en politique. Sa démonstration, son art d’enseigner comment savoir lire les termes, les extraire, les dénuder, les développer, les positionner, sans passion ni sentiment, mais par rhétorique et par calcul frappent. Après avoir situé la haine et ce qui peut y faire face, s’en déduit logiquement le vote qu’il convient de faire pour les deux tours. À lire dans son Extime à paraître sur le blog Instant de Voir et dans Lacan Quotidien. Son discours en acte fait « vivre la République », « vivre vrai », « virer le vrai » et « vibrer » son auditoire.

Comme le note Philippe La Sagna, nous connaissions la psychanalyse appliquée, mais ce jour nous avons mis en œuvre la « république appliquée à la société civile ». La satisfaction obtenue de cette journée appelle une suite. Déjà Strasbourg accueillera J.-A. Miller pour un autre SCALP le 10 avril et le Forum du 18 avril à La Mutualité à Paris constituera un moment phare de cette série.

1 : SCALP: Série de Conversations Anti-Le Pen organisées par le Forum des psys, l’ECF et les ACF.

Plus d’infos sur scalpsite.wordpress.com

2 : La commission d’organisation, composée de Philippe La Sagna, Jean-Pierre Deffieux, Daniel Roy, Marie Laurent et Catherine Lacaze-Paule, a pu compter sans réserve sur l’aide des membres de l’ACF.

3 : J. Lacan, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, p. 320.

4 : Mais pas à tous les sujets fantasques, souligne-t-il, comme par exemple de démontrer que la terre est plate, tel que l’avait soutenu une thèse présentée dans une université étrangère – remarque qui fait rire l’assistance.

5 : La Licra, la ligue des droits de l’homme, Smail Kaci, Clothilde Chapuis, avocat au barreau de Bordeaux

6 : Pavloff Fr., Matin brun, Cheyne, 2002.

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