SCALP – Un réveil au scalpel, par Xavier Gommichon

Un réveil au scalpel

par Xavier Gommichon, ECF, pour le comité régional de l’ACF Île-de-France

 

Ce mercredi 29 mars 2017, l’ACF-IdF, l’Envers de Paris et l’UFORCA PIDF organisaient à Choisy-le-Roi le premier des Forums SCALP, Série de Conversations Anti Le Pen, qui se tiendront partout en France à l’initiative de l’ECF.

Cette série de débats porte un objectif clairement annoncé dès son titre : faire barrage à l’accession de la candidate du FN à la présidence de la République.

Pierre-Ludovic Lavoine accueillait les participants et présentait les cinq tables qui allaient lancer le débat.

Réveillons-nous !

« Réveillons-nous ! » propose Jean-Daniel Matet sans attendre, la situation est critique et la France assoupie d’une torpeur tranquille.

Dans « le rêve de l’enfant qui brûle » comme dans l’Unheimlich des « Elixirs du diable », le principe du réveil chez Freud n’est pas affaire d’un savoir qui n’y était pas, mais de révélation de ce qui est déjà là, tellement familier, qu’on n’y prend pas garde. D’où l’angoisse.

Pierre Sidon nous rappelle cette phrase de Lacan, « On ne se réveille jamais », car il est douloureux de quitter le monde soyeux du rêve. On a beau savoir, tout peut arriver.

Que n’avait-t-on déjà dit sur Marine Le Pen ? Que ne savions-nous déjà que cette Série de Conversations Anti Le Pen dévoilerait de plus ?

Chaque intervention – il y en eut dix-sept ! – apporta la preuve de cette urgence à ouvrir les yeux, à se pincer pour sortir du sommeil.

21 avril 2002 : quinze ans bientôt, jour pour jour, que les Le Pen se sont invités au second tour de l’élection présidentielle. L’événement a été commenté, critiqué, analysé, pour devenir un signifiant, Vintéunavril, une pièce de monnaie échangée de main en main dont la valeur s’élime avec le temps.

Le mot finit par tuer la chose. Ou tout du moins à l’endormir. Nous avons été mithridatisés, drogués : la fille du diable a usé de sa plus vile ruse, faire croire qu’il n’existait pas.

Anaëlle Lebovits-Quenehen analyse à plusieurs niveaux une méconnaissance qui n’est pas sans rappeler les mécanismes de la dénégation que décrit Freud. On se rassure d’abord sur le nombre de voix que la candidate pourra obtenir, à condition qu’un nombre suffisant d’électeurs se déplace. Et lorsque les preuves d’un abstentionnisme inquiétant s’accumulent, on se persuade : « elle ne passera pas ». Croyance magique et ignorance font ici bon ménage.

Ignorance qui peut prendre le masque de toutes les significations : « on s’habitue à tout », dixit le bon docteur Larcher avec soulagement, dans Un village français.

Oui, on s’habitue. Comme le fond « vert écarlate »[1] des affiches de Marine, dont Camilo Ramirez nous met en garde de repérer la vraie couleur, le marinisme s’est installé dans le décor de nos vies. Du discours identitaire au discours sécuritaire, la parole « décomplexée » a donné une voix au concept de « menace culturelle », et le terrorisme d’un islam fanatique a fini de créer une « faille de taille dans le plafond de verre »[2] qui n’interdit plus l’accession du FN à la plus haute fonction de l’état.

Devons-nous nier pour autant les impasses de la situation actuelle, les dérives d’une bureaucratisation généralisée qui relègue chaque jour un peu plus le champ du politique (santé, éducation, jouissance) à des problèmes de gestion ? Politique des choses, mal-être des sujets. Face aux souffrances des oubliés du progrès, des méprisés de l’Europe, des perdants de la mondialisation, Marine Le Pen se pare des atours de la bonne mère, nous dit Agnès Aflalo, bonne mère phallique, mère totale. Elle les consolera de leurs malheurs, les défendra contre l’Autre Méchant, autrement nommé lecystème, et les rassurera sur cette angoisse identitaire fondamentale : oui, il existe une sous-catégorie de citoyens dont ils peuvent se sentir supérieurs.

Il s’agit du principal ressort d’une thématique qui prend les accents de la bienveillance, celle que Catherine Lazarus-Matet dissèque sous les contours de l’humanisme de Marine Le Pen, avec une dose d’ironie ciselée.

La France en ordre

 Lorsque l’on s’arrête un tant soit peu sur le discours du Front National, passé à la moulinette de l’enquête sociale de Gaël Villeneuve ou de l’analyse linguistique de Laurent Dupont, le « moi je dis » de Marien Le Pen s’articule comme une bulle hors du discours démocratique. Avec cette formule : « Tout fait ventre ».

Pas de dialogue, pas de contradiction mais une volonté de proférer, aucune analyse, aucun argument sérieux, mais la dénonciation d’un complot universel contre les intérêts du « Peuple ». Côté pile, des appels à la haine et à la division des français – relayés en sous-main sur internet avec une violence très décomplexée – côté face, un Front National qui prétend à « Une France apaisée ».

Serons-nous les témoins du bégaiement de l’Histoire ? Francesca Biagi-Chai et Laura Sokolowsky nous ont rafraîchi la mémoire sur ce que fut la prise du pouvoir par le « Peuple » en Italie puis en Allemagne. Il n’est pas nouveau que le signifiant populiste, ce qui vient dudit « Peuple », serve la cause des dictateurs.

Pour Marie-France Reboul, si le discours du père s’apparentait à un poujado-boulangisme ostentatoire, incantatoire et attentatoire, celui de la fille s’est de beaucoup institutionnalisé, « cystématisé ».

Loin des plaisanteries antisémites de Jean-Marie, le programme social de MLP est basé sur la revendication d’un préjudice racial ou ethnique et serait le fer de lance d’un projet économique délirant : faire des économies sur la division du pays. « La France en ordre » serait une catastrophe économique, un mensonge permanent et un appel à la désobéissance.

Car derrière cette rhétorique pseudo-révolutionnaire, se cache un authentique mépris de la démocratie. Les diatribes de MLP contre les institutions, les médias, la justice, l’Europe, sont autant de tentatives de déstabiliser ce qui a été construit, discuté et voté depuis des décennies par des démocraties et des peuples.

Quelle est la place de la psychanalyse dans ce débat ? Ce n’est un secret pour personne aujourd’hui que la psychanalyse est visée comme un insupportable, l’insupportable à entendre du malaise dans la civilisation que ni la contrainte bureaucratique, ni n’importe quel Ordre Nouveau, n’effaceront. Laura Sokolowsky a souligné dans son intervention que la psychanalyse ne pouvait survivre à cette attaque en règle de la démocratie qu’au prix d’une compromission qui annihile sa raison d’être. Voilà pourquoi les psychanalystes ne peuvent pas se taire : qu’adviendrait-il de l’invention freudienne si la liberté de parole disparaissait ?

Où serait la liberté, si l’on fermait la bouche des psychanalystes ?

En manière de clôture, Jacques-Alain Miller a vanté, parmi les richesses de la France, une longue tradition de diplomatie, de savoir vivre, présente jusques et y compris dans la joute politique, ce débat démocratique que les autres peuples nous envient. Cette façon de dire à l’adversaire qu’il compte même si on le combat. Cette diplomatie du verbe, Marine Le Pen la méconnaît, c’est une tradition française qu’elle feint d’ignorer. C’est sa force, c’est notre faiblesse.

D’autres soirées SCALP sont à venir dans les grandes villes de France. Devant le danger d’une abstention grandissante, ne laissons pas l’automaton faire les choix à notre place, ce sont les hommes qui font l’Histoire, pas les choses.

[1] Le vert écarlate de MLP, Camilo Ramirez.

[2] Marine Le Pen, une faille de taille dans le plafond de verre, par S. Galam, Libération, 26 mars 2017.

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