Marine Le Pen – aujourd’hui, par Susanne Hommel

 

J’allume la télévision. Marine Le Pen parle et les hurlements d’Adolf Hitler que j’ai entendus petite fille, me reviennent. Ce n’est pas la même voix, mais cela m’évoque le même vacarme qui résonnait dans les paroles de Hitler que j’entendais dans les vieux postes de radio en bois, le haut-parleur couvert d’un tissu marron.  La voix de Hitler vociférait, hurlait. La voix de Marine Le Pen est différente. Elle ne connaît pas de modulation, pas de rythme, pas de musique. Elle est linéaire, métallique, pas de tremblement, pas d’hésitation. Ce n’est pas une voix objet (a) cause de désir. Elle ne cause pas de désir, elle le couvre, interdit la pensée, appelle plutôt à la jouissance, donc c’est un instrument du Surmoi qui dit : «  Jouis  » comme Lacan l’a dit dans son Séminaire XX, Encore : « Rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi. Le surmoi, c’est l’impératif de la jouissance – Jouis ! »[1]

Le visage de Marine, le visage de Trump, le visage de Geert Wilders, la race pure, le blond aux yeux bleus, ceux dont Hitler voulait peupler la terre, le monde. Il est donc en train de gagner.

Je me souviens d’une séance d’analyse en 1997. Comme quelques autres membres de l’École de de la Cause Freudienne, j’avais pris un samedi matin le train pour Strasbourg pour participer à une manifestation contre la tenue du Congrès du Front National, dont le Président était le père de Marine, Jean-Marie Le Pen. Au retour de Strasbourg, j’ai dit en séance : «  En 1945, quand Hitler a perdu… » Dans le silence épais de l’analyste, j’ai entendu un questionnement, un doute, et j’ai dit : il n’a pas perdu, il est en train de gagner.

Que deviendrait la pratique psychanalytique si Marine Le Pen gagnait ? Et le traitement des autistes, et celui de toutes les personnes autres, les artistes, les poètes ? La langue serait appauvrie comme elle l’était pendant le nazisme, comme Victor Klemperer l’a si bien écrit dans son journal de 24 volumes et son livre LTI, Lingua Tertii Imperii, La langue du Troisième Reich, publié en 1947. Il a démontré comment les nazis ont modifié peu à peu la langue allemande en vue d’inculquer aux Allemands les idées nazies. Marine Le Pen et ses sbires feraient, et même font déjà, la même chose. Sournoisement, goutte à goutte, des morsures de serpent injecteraient du venin dans le trésor de signifiants. En fait, ceci a déjà lieu.

Elle le fait déjà dans ses discours mensongers qu’elle présente comme LA VÉRITÉ et qui sont un tissu d’inventions destructrices, meurtrières du désir.  Sa visée est de nous empêcher de penser, elle veut obtenir que nous soyons fascinés par les « dieux obscurs »[2], comme Lacan le dit dans le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Je suis née en Allemagne en 1938. On m’a souvent reproché de trop parler de l’époque du nazisme. Parfois je me le suis reproché aussi. Mais cette fois-ci il faut que je dise ce que la victoire de Marine nous annonce.

À ce moment de l’histoire, les psychanalystes ont le devoir éthique d’intervenir à chaque instant de la vie. Dans leur fonction d’analystes leur tâche est de maintenir éveillé le désir de ceux qui viennent lui parler, mais aussi de tous les citoyens.

Et si on perdait son travail parce que l’on se marie avec un Juif ou une Juive, avec un homme ou une femme de religion islamique ? Si un chef de service dans un hôpital devait quitter la France ? Et si certains citoyens devaient porter un insigne indiquant leur religion ?

La peur rôderait partout. Il est nécessaire de dire NON.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 10.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 247.

 

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