Et si Marine Le Pen était élue… par inadvertance ? par Jean-François Cottes

Nous voici convoqués les 23 avril et 7 mai à une échéance qui s’annonce décisive car elle met en jeu ces libertés chéries auxquelles nous sommes tant attachés et qui nous réunissent ce soir.

Or voici que s’avance l’ombre glaçante d’une question : ces libertés sont-elles menacées ?

Elles le sont assurément, et c’est ce qui nous a amenés le 13 mars à lancer l’Appel des Psychanalystes contre Marine Le Pen et le parti de la haine, contre l’extrême-droite. Cet Appel a reçu près de 15000 signatures de soutien et attend la vôtre.

« – Vous exagérez » nous dit-on. Voyons si nous exagérons.

Prenons les trois principaux arguments que l’on nous oppose.

  1. « Certes, le FN a été fondé par d’anciens collaborationnistes, des fascistes, des militants d’extrême droite et des Français qui ont combattu sous l’uniforme SS pendant la seconde guerre mondiale mais Marine Le Pen ce n’est pas son père, son parti a changé, il est maintenant pour la démocratie et la république. »

Et pourtant les médias, y compris des médias grand public, ont démontré la présence au plus haut niveau du Front National, dans la garde rapprochée de Marine Le Pen, aux commandes des finances de sa campagne de fascistes avérés, de nostalgiques du 3ème Reich, d’admirateurs de Hitler qui se réunissent le 20 avril pour célébrer l’anniversaire de naissance de leur Führer. Mme Le Pen n’est pas simplement une populiste ou une nationaliste, elle est la candidate d’un parti d’extrême-droite qui s’enracine dans la tradition fasciste la plus nauséabonde. En somme chez les Le Pen, c’est du père au pire (Lacan). Le père ne voulait pas du pouvoir, la fille s’apprête à le prendre. D’ailleurs savez-vous l’anagramme de Marine Le Pen : amène le pire.

  1. « – Si elle était élue, nos institutions républicaines limiteraient sa nocivité, elle ne pourrait agir à sa guise, en outre elle ne disposerait pas d’une majorité à l’AN, la cohabitation lui serait imposée, elle aurait les mains liées. »

Sur ce point, on ne peut imaginer ce qui surviendrait si MLP était élue. Cela provoquerait un tsunami qui répandrait la dévastation dans notre pays. Où a-t-on vu que l’accession de l’extrême droite au pouvoir se soit jamais accomplie dans le respect des lois démocratiques et républicaines ? Au contraire, partout cela s’est traduit par la remise en cause de l’état de droit, de la société civile, de la liberté d’opinion, de nos libertés chéries. Qui peut prédire les effets d’un tel séisme ? Par exemple sur les élections législatives ? Quelle panique saisirait les partis qui sont déjà dans un si piteux état? Quels ralliements enregistrerait le FN ? Sans parler de la panique financière, des tensions générées dans l’espace public et privé, des affrontements prévisibles… la politique du pire n’est jamais celle du psychanalyste.

  1. « – Elle ne peut pas être élue, elle ne brisera jamais le plafond de verre des 50%, le front républicain jouera au second tour, alors à quoi bon toute cette agitation ? Vous ne convaincrez pas ses électeurs de ne pas voter pour elle. »

D’abord à ce jour les sondages d’opinion prévoient tous que MLP sera au second tour. Par ailleurs la projection des sondages d’intentions de vote à ce jour laisse prévoir dans tous les cas de figure l’élection du candidat opposé à MLP, que ce soit Macron ou Fillon, voire Mélenchon.

Mais ne devons-nous pas considérer les sondages d’intention de votes avec circonspection ? 2016 n’a pas été avare en surprises sur ce point. Le déclin des idéologies, l’individualisme croissant, le déclin de l’identification par les discours conduisent à la volatilité, l’indécision, la versatilité, un fort taux d’abstention.

Le danger majeur c’est l’abstention, le vote blanc ou nul.

C’est ce que l’on peut conclure en lisant Serge Galam. Il est physicien de formation, chercheur au CEVIPOF Sciences-Po et au CNRS, spécialisé dans les théories du désordre. Il intervient depuis trois semaines dans le débat pour croiser les sondages avec l’étude de la formation des majorités. Sa discipline est la sociophysique. Elle lui a permis de prédire la présence de JMLP au second tour en 2002, la victoire du non au referendum européen et plus récemment l’élection de Trump, ou la victoire de Fillon à la primaire de la droite.

Concernant l’élection présidentielle, il considère que si MLP n’atteindra pas 50% d’intentions de vote au second tour, elle peut toutefois atteindre 50% des suffrages exprimés et l’emporter à la faveur de ce qu’il appelle l’abstention différenciée. On sait que les conditions sont réunies pour que les électeurs « forcés » de voter contre MLP se mobilisent beaucoup moins que les électeurs de MLP. Le mécanisme qui a joué en faveur de Chirac en 2002 pourrait ne pas fonctionner suffisamment. N’oublions pas que l’élection se fait au pourcentage et non au nombre de voix. L’électorat d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon ou de Benoit Hamon ne se précipitera pas vers les urnes pour voter FF. De même celui de FF pour EM. C’est ce que Galam nomme l’abstention inavouée. Celle que l’on n’avoue pas au sondeur puisque ce sont les intentions qu’il recueille, mais surtout celle que l’on ne s’avoue pas à soi-même. Ici vient se loger l’inconscient : actes manqués, oublis, inhibition, symptôme, angoisse – au point où se creuse la marge entre intention et action, entre pensée et acte.

Et si MLP était élue non par sa progression, mais par un affaiblissement de la conviction de ceux qui s’y opposent. Et si Marine Le Pen était élue… par inadvertance ?

Car si d’un côté il y a l’appel au maître très sévère qui dit, comme lors du débat des 5  « Je veux remettre la France en ordre » (MLP), de l’autre il y a le laisser-faire, la pusillanimité, la veulerie, la lâcheté, la couardise, la pleutrerie, la faiblesse, l’insouciance, l’inconséquence – toutes formes que prend l’action de ce que Lacan nomme le je-n’en-veux-rien-savoir et il y a aussi la ténébreuse fascination pour le Mal, la jouissance mauvaise que Freud a appelé la pulsion de mort.

C’est ainsi que le pouvoir suprême pourrait être remis, par inadvertance, à l’extrême droite, aux ennemis du genre humain.

Voter est un droit, et un devoir civique. Voter devient un devoir éthique, un acte au sens plein du terme, quand MLP peut prendre le pouvoir.

MLP peut-elle être élue ? Dans le doute, je ne m’abstiens pas.

Tout se jouera entre désir et volonté. Est-ce que je veux vraiment ce que je désire ?

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