SCALP – « Moi, je dis que… » ou le triomphe du narcissisme, par Laurent Dupont

Pour tout dire, je m’apprêtais à vivre une élection présidentielle tranquille. J’avais décidé de ne pas aller voter. Un premier tour de cœur et un deuxième au fauteuil. C’est le premier coup de semonce de Jacques-Alain Miller qui m’a réveillé. Moi qui ai combattu le FN depuis l’adolescence – nous les appelions les fascistes –, j’étais pourtant prêt, pensant le PS hors course et la gauche de la gauche ne pouvant accéder au pouvoir, au nom du « on ne m’y reprendra plus », à ne pas me déplacer.

Oui, cela fait mal, car je vais sans doute devoir le faire pour quelqu’un dont je n’apprécie pas les idées, mais j’irais voter, tout sauf Le Pen.

Qu’attend-on d’un psychanalyste ? Qu’il interprète. Le texte de J.-A. Miller m’a interprété, quelque chose que j’étais en train d’oublier, de refouler, et qui a fait retour sous la forme de l’horreur, je m’étais endormi en haut du cocotier que J.-A. Miller a secoué. Je me suis réveillé d’un coup.

Ce mouvement est né d’une interprétation et il est une interprétation faite à la société, nous lui renvoyons son message sous une forme inversée : Ce que tu ne veux pas voir, tu vas le prendre en pleine figure.

Comment est-il possible d’oublier ce qu’est le FN, ses racines, son ADN ?

Après le débat, il m’est apparu une différence fondamentale entre Le Pen père et sa fille. Le père ne voulait pas le pouvoir et ses provocations outrancières empêchaient quiconque d’un peu modéré de succomber aux charmes et à la séduction du sacrifice et du sacrificiel. La fille, elle, veut le pouvoir.

Une deuxième différence est dialectique et selon moi fondamentale. Le père s’annonçait comme celui qui « dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Cette affirmation performative permettait de lui objecter un « non pas moi » mettant en échec ce « tout le monde » qui ne trompait personne.

« Moi, je dis que… » revient souvent dans la bouche de Marine Le Pen ; ce n’est pas tout le monde, c’est Moi. C’est ainsi qu’elle se présente. À la place des points de suspension, vous pouvez tout mettre : la finance internationale, les multinationales, les paysans, l’autisme, l’islam, etc. Tout fait ventre, le discours passant de l’extrême gauche à l’extrême droite sans que l’on ait jamais l’impression qu’elle fasse le grand écart, qu’elle trébuche.

À tel point qu’à un moment ou un autre du débat télévisé entre candidats à la présidentielle, de Mélenchon à Macron en passant par Fillon, nous avons pu entendre chacun dire : « je suis d’accord avec vous ». Personne ne pouvait répondre à Marine Le Pen. Il était impossible de lui répondre.

Et même, lorsqu’elle a dit à Macron qu’il parlait pour ne rien dire, qu’il blablatait, je me suis surpris à penser que j’étais d’accord.

Il faut se rendre à l’évidence, on ne peut tout simplement pas lui répondre, il faut trouver autre chose que le dialogue.

Trouver quoi ? Je propose de fuir le sens, le signifié et de s’attacher à lire ce qu’elle dit. Que dit-elle ? Elle dit : « Moi, je dis… » Ce redoublement de l’égo – Moi et Je – renvoie à ce que Lacan a appelé : Être le seul. Ce n’est plus le « je dis » universel du père Le Pen : « je dis ce que tout le monde pense ». Mais : « Je suis le seul à le dire et c’est moi qui le dit ». Être celui qui dit se suffit à lui-même.

La formule lacanienne d’être le seul s’écrit i(a) sur le graphe du désir. Dans « Politique lacanienne» (1), J.-A. Miller donne une analyse de cette position : c’est une position narcissique. Nous sommes à l’ère du triomphe du narcissisme. Poutine en Russie et son délire de rayonnement russe, Trump et son protectionnisme à l’impulsivité imprévisible (pléonasme). Et notre Le Pen à nous.

Quelles conséquences ? C’est la pulsion de mort au pouvoir. C’est le triomphe de la mort de la honte. Moi je dis…, par cette exposition du narcissisme, n’est pas un dire, une parole adressée, c’est un donner à voir, c’est une image incarnée et non pas une parole incarnée… et cette image suffit. Voilà pourquoi, il me semble que c’est la mort de la honte. Plus rien ne leur fait honte, Trump peut dire qu’il « grab a woman by the pussy », Poutine peut au vu de tous faire assassiner ou emprisonner ses opposants sans voile, Le Pen peut dire qu’elle va s’attaquer à la finance internationale et sauver les ouvriers sans que l’on éclate de rire, sans que Mélenchon crie au vol.

Cette image incarnée est parfaitement homothétique au déclin du père. On ne croit plus au voile, on se moque de la vérité.

L’important n’est pas ce que Marine Le Pen dit, voilà pourquoi on ne peut lui répondre. L’important est que ce ne soit qu’une image incarnée et qu’elle incarne ce qui est totalement équivalent à l’air du temps, le triomphe du narcissisme et la mort de la honte.

Face à cela, la position de l’analyste, dans l’algèbre de Lacan, a, est non pas d’être le seul, mais d’être seul. Cette référence renvoie à l’éthique des suites. La suite, c’est le premier tour, puis le deuxième, puis leurs conséquences. La politique lacanienne est au travail de la suite.

Être le seul est du côté de l’autonomie du moi. Être seul, c’est au contraire la solitude, la solitude salubre. Et nous sommes quelques uns, ici et ailleurs, en France et même – selon nombreux témoignages qui nous arrivent – à l’étranger, à être seuls, de la bonne manière. Car face à ce narcissisme incarné de la pulsion de mort, il y a la solitude de « l’être-pour la jouissance », « l’incomparable », propose J.-A. Miller (2), je m’empare de ce terme que j’adore. Incomparable, singulier, dans son symptôme. Marine Le Pen, c’est la tentation d’éradiquer le symptôme et tout ce qui fait tache.

C’est en m’appuyant sur mon symptôme que je parle devant vous aujourd’hui. Et c’est ce singulier qui me fait dire non pas « Non ! », mais « je ne peux pas », je ne peux pas accepter Marine Le Pen au pouvoir.

Le 18 mars, J.-A. Miller, à la journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, prononçait une conférence sur les enfants violents. Je pose donc la question : les psychanalystes sont-ils des enfants violents ? C’est à voir… pourquoi pas ? Comme lui, je n’aime pas suffisamment Marine Le Pen pour la haïr. Et c’est pour cela que je citerai cette phrase formidable de « Politique lacanienne » : « C’est seulement quand on franchit le plan imaginaire que l’on peut en effet cogner sur l’autre de la bonne façon, parce qu’on n’est plus dans la réciprocité » (3).

Eh bien, je pense qu’en secouant le cocotier, en réveillant les psychanalystes endormis, nous cognons sur Marine Le Pen de la bonne façon.

Intervention prononcée au Forum SCALP à Choisy-le-Roi le 29 mars 2017. SCALP : Série de Conversations Anti-Le Pen organisées par le Forum des psys, l’ECF et les ACF. Plus d’infos sur scalpsite.wordpress.com

1 : Miller J.-A., « L’acte entre intention et conséquence », Politique lacanienne, La Cause freudienne, n°42, mai 1999, p. 12-13.

2 : Ibid., p. 13.

3 : Ibid., p. 16.

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