Le vert écarlate de MLP par Camilo Ramirez

Les arrière-plans verdoyants des affiches de MLP promettent une « France apaisée ». Dans le discours patriotique du FN, ils révèlent bien plus qu’une ferveur nostalgique pour notre pays de clochers couronnant des villages immuables et bucoliques. Ils font miroiter que, sur nos marchés, les mœurs autochtones entre pinard et saucisson peuvent faire bloc identitaire ou foie gras, face à la fragmentation mondialisée.

Cette France apaisée est le rêve d’un tableau nettoyé de ce qui fait tache. Expurgé de ce qui se présente sous les espèces d’un Autre porteur d’une jouissance irrecevable car épinglée comme incompatible avec la consolidation de l’Un identitaire.

Ces contrées et villages débarrassés du multiple sont ceux dont Thomas Bernhard (1) avouait sa détestation dans l’Autriche pré-nazie de son enfance, tellement l’impassibilité de leurs vieilles pierres était criante de la haine et de la terreur à venir. Bernhard a su reconnaître dans cette volonté d’accalmie des lieux figés à jamais – façon carte postale – ce désir que Lacan nommera désir pur, c’est-à-dire délesté de ces digues d’humanité pouvant faire à barrage à ce qu’une intolérance banale, portée par les étincelles de la Massenpsychologie, ne devienne persécution, incendie meurtrier, banalité du mal.

L’un des faits de structure les plus réels, dénudé par le siècle précèdent, est ce constat maintes fois répété : l’apaisement final promis par l’avènement des nationalismes n’est autre que celui du retour à l’inanimé. Quatre décennies après « le plus jamais ça » sur lequel s’était construite l’Europe au lendemain de la Seconde Guerre, le réel fait retour dans le silence assourdissant des charniers de Srebrenica.

C’est la paix promise par la pulsion de mort. C’est la paix du retour au berceau slave célébrée par les chants exaltés à la gloire de la nation serbe, des chants repris comme un seul homme, les yeux fermés, sur les places bondées de l’ex-Yougoslavie. C’est le rêve transformé en un clin d’œil en nettoyage ethnique. Et cinq ans plus tard, en champ de ruines, misère d’une République serbe fermée sur elle-même dans les Balkans, coupée de l’Europe. Tel que le raconte Lionel Duroy (2) dans L’Hiver des Hommes, la consolidation de l’entre-identiques atteinte a le visage d’un lieu sans horizon, déserté par le désir.

J’imagine peu de choses plus tristes et terrifiantes sur cette terre qu’une France identique à elle-même. Une France automutilée de l’Autre, étouffée dans ses chauvines et rances ritournelles. Une France sans point extérieur d’où se voir telle qu’elle est quand elle peut être forte et courageuse, c’est-à-dire Autre à elle-même et prête à se réinventer dans cette hyper modernité qu’elle ne peut plus éluder.

Cette France morose qui marine – c’est le cas de le dire – dans ses secrétions, repliée dans sa coquille, est celle décrite superbement par Gabriel Garcia Marquez dans son conte vagabond « La trace de ton sang sur la neige » (3). Un couple venu d’ailleurs traverse l’hexagone de la côte sud jusqu’à Paris, par une nuit d’hiver, ne trouvant que places désertes et volets fermés sur sa route, alors qu’une femme blessée se vide de son sang goutte à goutte. Vie qui s’écoule dans un pays lui-même déserté par la vie.

On me traitera sans doute de daltonien, mais je dois avouer qu’avec mes lunettes de psychanalyste orienté par Sigmund Freud et par Jacques Lacan, avec aussi celles de l’homme venu d’un Autre lieu, je ne peux m’empêcher de me dire, chaque fois que je les croise sur mon chemin, que cette trace rouge écarlate sur la neige est le véritable objet, la vraie promesse que recèle le vert éclatant de la « France apaisée » sur les affiches de Marine Le Pen.

1 : Bernhard Th., L’Origine, Paris, Folio, 1996.

2 : Duroy L., L’hiver des hommes, Paris, Julliard, 2012.

3 : Garcia Marquez G., Douze contes vagabonds, Poche, 1995.

Intervention prononcée au Forum SCALP à Choisy-le-Roi le 29 mars 2017

SCALP : Série de Conversations Anti-Le Pen organisées par le Forum des psys, l’ECF et les ACF.

Paru dans Lacan Quotidien 650

Publicités
Cet article a été publié dans Just published, SCALP. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Le vert écarlate de MLP par Camilo Ramirez

  1. Ping : Le vert écarlate de MLP par Camilo Ramirez | RUIDO DE HOJAS

Les commentaires sont fermés.