EXTIME EDITION SPECIALE 10 CONTRE 1

Capture d_écran 2017-03-28 à 18.23.09EXTIME ÉDITION SPÉCIALE

10 contre 1

ce mercredi 5 avril 2017 a paris, 20:30

 

LE CONSENSUS SOUS LE DISSENSUS

Qui a suivi toutes les primaires du Grand Old Party aux États-Unis, suivies des trois duels opposant Hillary à Trump, peut comparer : les Américains n’arrivent pas à la cheville des Français.

Honneur à BFM et à CNews, propriétés respectives de deux milliardaires made in France, MM. Patrick Drahi et Vincent Bolloré, qui ont magnifiquement résolu le problème consistant à donner la parole à onze (11) orateurs-candidats n’ayant pas leur langue dans leur poche.

Hommage aux journalistes Ruth Elkrief et Laurence Ferrari qui ont parfaitement modéré le débat : souriantes, impartiales, intelligentes et sûres d’elles-mêmes sans la moindre arrogance néanmoins.

Et enfin félicitations à la bande des Onze, de la blafarde parricide politique au néo-lambertiste altier, de Nathalie Arthaud, la découverte de cette Star Academy de télé-réalité politique au fils et petit-fils de berger Jean Lassalle, au cœur gros comme ça.

« Il faut de tout pour faire un monde », ça se chante. Et ça incite à ajouter : « It takes all sorts to make… France ! »

L’usage d’une formule mathématique de combinatoire élémentaire nous avait permis il y a quelques jours de déterminer que, sur un ensemble de 11 éléments il y a 55 paires de 2 éléments (les paires étant non ordonnées et non réflexives). Nous avons renoncé  pour des raisons pratiques à énumérer et à commenter chacune de ces 55 paires. Cependant, quand une paire est concernée dans les cinq textes qui suivent, elle est souvent signalée comme telle, afin de faciliter le classement méthodique des propos tenus.

Nous avons vécu hier un moment unique et paradoxal, celui d’un débat de haute tenue, contradictoire et irénique à la fois. Il s’inscrira dans la mémoire politique du pays.

La rédaction

 

SOMMAIRE

Marine par Catherine Lazarus-Matet

Fillon par Jacques-Alain Miller

Macron par Agnès Aflalo

Hamon par Christiane Alberti

Mélenchon par Jean-Daniel Matet

Palmares par Patachon Valdès

 

 MARINE LE PEN

par Catherine Lazarus-Matet

 Menaçante, et à la fois rassurante, on a pu voir MLP changer de couleur au fil du débat. Pas de couleur politique, non, même si elle est assez rusée pour avoir édulcoré à un moment donné son propos sur la religion et l’origine, qui seraient soudain sans importance. Rassurante, on l’aura compris, c’est davantage protectrice au sens de protectionniste que cela s’entend, évidemment. Mais elle est devenue blafarde tout en étant quelque peu mise en pièces. Les « petits » candidats, ceux d’entre eux qui prônent le repli, lui auraient-ils fait un peu d’ombre ?

Dans les toutes premières minutes, la bonne mère, pour reprendre la proposition d’Agnès Aflalo, confirmée par la présentation de la candidate par elle-même comme française et mère de famille, enchaîne sur une dénégation pur jus : « Je ne suis ni dans le flou, ni dans le mensonge ». Nous voilà prévenus ! Ouf !

Usines et musées

Prélevons quelques invectives ou échanges avec ses concurrents. Affichant avec l’assurance qu’on lui connaît son protectionnisme, qui se veut désormais « intelligent », à l’image de la Suisse et de la Corée du Sud, assénant avec la brutalité qu’on lui connaît son projet d’inscription dans la Constitution de la priorité nationale à l’emploi, elle se montre au départ offensive, s’en prenant à Mélenchon à propos des travailleurs détachés (MLP⧫ JLM), puis à Macron à propos des accords de libre échange (MLP⧫Macron). Elle l’invite, ironique, à aller parler de temps en temps aux agriculteurs. Là elle veut marquer des points, sans ambages. Sans protectionnisme, c’est la mort. Les accords de  libre échange vont nous tuer. Toujours en forme, elle  dénonce le risque de destruction de pans entiers de l’économie qu’ils entraînent. Et là, c’est dit : « On ouvre des musées. Je veux qu’on ouvre des usines »… Petite phrase, grand moment de vérité.

Vieilles badernes

En réponse à Asselineau qui prône la sortie de l’UE, MLP se montre si posée qu’on pourrait se laisser endormir (MLP⧫Ass). Elle dénonce son projet de sortie de l’UE jugée brutale : « Moi, je veux que ce soit les Français qui décident ». Dors tranquille, Peuple, Maman Marine t’écoutera car elle veut tant ton bien, et les catastrophes qui iront avec !

Puis, Nathalie Arthaud, y va, à fond. Tout ça c’est de la diversion, c’est le patronat qui décide, et vous ne vous engagez pas sur l’augmentation des salaires (MLP⧫Arthaud). Virage au blafard.

Macron plus tard l’attaque à son tour : « Le nationalisme c’est la guerre ». Elle rétorque : « On ne se présente pas comme la nouveauté quand on ressort des vieilles badernes qui ont au moins 50 ans ».  Badernes, hum… lapsus ? Plus ou moins. Wikipédia, help ! « C’est à partir du milieu du XIXe siècle, que le mot, venu de l’argot des marins, a désigné péjorativement un individu bon à rien ou hors d’état de faire quoi que ce soit (« hors d’usage », comme les cordages servant à tresser une baderne). » Macron sera offensif peut-être seulement dans ces mots ciblés : «  Vous ressortez, pardon de vous le dire, les mensonges qu’on entend depuis 40 ans et qu’on entendait dans la bouche de votre père, j’ai le regret de vous le dire ». Pardon, regret, mais c’est dit ! Vous avez dit vieilles badernes ?

Fillon et Marine font la paire

Fillon lui aussi se lance : « Pas de politique économique de Mme Le Pen » (MLP⧫FF). Puis elle a un regain d’énergie,  l’interpelle sur la réduction opérée par lui des effectifs de la police et de l’armée, sur les accords avec le Qatar. « Vous n’êtes pas un visionnaire ». Et Hamon en prend aussi pour son grade. Du soutien à la Lybie, elle passe au fondamentalisme islamiste : « La France est l’université des djihadistes !(MLP⧫BH).

Nathalie Arthaud, souvent « écœurée », « révoltée », dénonce magnifiquement les amalgames faits par MLP entre terroristes, migrants, musulmans (NA⧫MLP).  Poutou ne mâche pas ses mots : on pique dans les caisses publiques, celles de l’Europe. « Se dit anti-système et se sert du système » (MLP⧫Poutou). Et là, MLP encore vaillante rétorque qu’elle est ravie que les assistants parlementaires travaillent à Bruxelles contre l’Europe. C’est le passage du débat consacré à l’exemplarité en démocratie. Très démonstratif !

Lors d’un échange très vif entre Mélenchon et MLP qui veut inscrire dans la constitution la protection du patrimoine historique et culturel français, veut mettre des crèches dans les mairies, car identité nationale oblige…, Mélenchon explose : « Fichez-nous la paix avec vos foucades, vos trouvailles. C’est vous qui nous imposez de changer nos traditions ! » Notons le joli malentendu autour du mot « crèche ». Puis rebelote, et Arthaud désigne la laïcité de MLP comme paravent qui ne sert qu’à dénoncer tout ceux qu’elle veut exclure (MLP⧫JLM).

Un moment qui aurait pu presque passer inaperçu. Fillon s’agace des questions des journalistes. On a « l’impression de subir un interrogatoire ». Et MLP, comme en écho, d’une petite voix, avec un plaisir qui la ranime : «Ben, c’est exactement ça.  Vous avez l’habitude ». Ces deux-là, à cet instant, font bien la paire, chacun à sa place…  Quand l’hôpital se moque de la Charité. Au sens figuré : se dit pour signifier à quelqu’un que pour être en mesure de dénoncer les torts d’autrui, il faut soi-même être irréprochable (ML⧫Arthaud).

Des patriotes propriétaires

Terminons ces morceaux choisis sur cette bonne nouvelle pour les Français : ils sont propriétaires d’une nation, d’une patrie, et « aucun désir ne sera rempli » sans reprendre leur souveraineté. MLP est fatiguée, pâle, acculée, mais pas entamée. Embrassons-nous, Folleville !

FRANÇOIS FILLON

par Jacques-Alain Miller

Agnès : « Comment l’avez-vous trouvé ce soir ? » J’ai répété : « Puissant et beau. » Je n’ai pas ajouté que sa beauté m’apparaissait d’autant plus émouvante qu’un peu flétrie par la cruauté des attaques portées contre lui et sa famille. Et que sa puissance politique, d’être maintenant amoindrie, voire entravée, gagnait en élévation spirituelle comme en profondeur intellectuelle, témoignant d’une très rare endurance morale. Je songeais au Christ aux outrages, de Fra Angelico, et à Henri Guillaumet, le dédicataire du Terre des hommes, de Saint-Ex.

Forcé par une tempête de neige de poser son appareil en pleine Cordillère des Andes et porté disparu, l’aviateur de l’Aéropostale dut marcher seul durant sept jours et six nuits, « saignant des pieds, des genoux et des mains, par quarante degrés de froid », avant de retrouver son ami écrivain et de lui glisser la phrase qui est dans toutes les mémoires : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Son odyssée lui valut un surnom : « l’Ange de la Cordillère.» Preuve vivante, aux yeux d’un psychanalyste, que la pulsion de mort peut être vaincue par la volonté de vivre chez un homme qui croit en l’Homme (et aussi au Fils de l’Homme, cf. Fillon).

Enseignement des plans de coupe

« Pure comme l’aube » la toute première phrase de François Fillon dans le débat : « Les chiffres sont cruels. » Il est payé pour le savoir, lui dont la cote sondagière a été, avec son honneur, livrée aux chiens.

Tandis qu’il déroule son chiffrage, un plan de coupe montre l’œil dubitatif de M. Asselineau (FF⧫Ass). Inversement, c’est la goguenardise qui se lit sur le visage de Fillon durant telle sortie économico-sociale de Poutou, écoutée d’un air grave par JLM (FF⧫Poutou). Même goguenardise de Fillon, teintée de morgue et d’un air de « Toi, mon coco, tu ne perds rien pour attendre… » à l’écoute de Macron (FF⧫Macron). On entrevoit le même Fillon les yeux tournés vers le sol dans une attitude de désespoir devant la démagogie quand Dupont-Aignan se fait le défenseur de « nos entreprise concurrencées déloyalement » ou déclare que Fillon pas plus que Macron n’entendent rien changer aux règles européennes (FF⧫Dupont).

En revanche, Fillon se montre « sympa » avec Hamon tout en plaidant pour faire de l’euro une monnaie mondiale et de l’Europe une entité ayant sa souveraineté, à l’intérieur de laquelle la France protégerait son indépendance. Entraver la libre circulation des personnes dans l’espace européen serait selon lui une erreur (FF⧫Hamon). Les principes simples qu’il expose ne sont pas très différents de ce qui serait la doctrine opératoire d’une gauche socialo-llbérale, d’où ses sourires au chef socialiste. Cette prise de parole de Fillon rend perceptible qu’il a le sentiment d’être « the only adult in the room », le seul adulte dans la pièce, comme disent les Anglo-Américains.

Avec Poutou qui, lui, jouait tout du long les enfants terribles, les choses étaient vouées à s’envenimer. Première provocation. M. Poutou parle de M. Fillon dans les termes suivants : «  Un bonhomme qui nous explique qu’il faut faire la rigueur, mais qui pioche dans les caisses publiques. » Tout en invitant du geste l’orateur à se modérer, M. Fillon le sermonne doucement : « On n’accuse pas comme ça. ». Une heure plus tard, rebelote : FF « se sert dans les caisses publiques. » Cette fois excédé, le supposé expert en emplois familiaux fictifs grommelle une grossièreté qui est si peu son genre que celle-ci se fait à peine audible : « Oh ! Oh ! Je vais vous foutre un procès, vous ! » (FF⧫Poutou).

FF mouche également Nicolas Dupont-Aignan en lui rappelant qu’à leur première rencontre, le fringant candidat néo-gaulliste était le dircab de Bayrou, politicien bien connu pour descendre du MRP (la démocratie chrétienne). Du coup, Dupont monte sur ses grands chevaux : il accuse tout de go FF de « violer le peuple » (FF⧫Dupont).

Nous sommes là dans le registre graveleux où se complaisent les détracteurs de François Fillon qui l’associent volontiers aux « chochottes » et autres « choupettes » tout en laissant entendre qu’il a tant de choses à cacher de sa vie sexuelle que Closer garderait sous le coude des photos dites compromettantes qu’il arde aux justiciers de révéler au public.

Pendant que Jacques Cheminade lui fait la leçon, François Fillon lui jette un regard, prive son clou à MLP d’un coup sec. En résumé : « Mme Le Pen justifie son programme économique par la sortie de l’euro. Cette sortie est censée être approuvée par référendum. Or, on sait que, de cette sortie, la grande majorité ne veut pas entendre parler. Donc, le programme du FN s’effondrera de lui-même » (FF⧫MLP).

 FF est à l’attaque.  On ne l’arrête plus. Il développe ses idées sur le terrorisme, notamment : promouvoir une Alliance mondiale contre le totalitarisme ; reprendre la loi votée par le Front populaire permettant de retirer la nationalité française à toute personne ayant pris les armes contre le pays, ou s’étant rendue coupable d’intelligence avec l’ennemi.

Enfin, il se lance dans une longue tirade sur la notion de « Président exemplaire », alors même qu’il a été chargé de tous les péchés d’Israël. Il dit : « Personne ne viendra m’intimider. » comprend qu’il y a du fer dans ce diable d’homme, alors que sur ce plateau il est entouré de pots de terre.

Dans sa conclusion, il récuse l’idée trompeuse selon laquelle il serait urgent de changer les institutions. La question économico-sociale doit avoir la priorité. Il entend former un gouvernement resserré et paritaire, dont les membres seront soumis à évaluation dans trois ans. Il tacle Mélenchon, qui parle d’instituer en France un « référendum révocatoire » sans accepter que le pouvoir de ses amis au Venezuela puisse leur être retiré par quelque procédure démocratique que ce soit.

Asselineau cherche noise à FF : il est scandaleux de privatiser la Sécurité sociale. FF fait tranquillement remarquer que le nombre d’emplois administratifs a récemment explosé dans les collectivités territoriales, et relève que la question de la dette a été passée sous silence (FF⧫Ass). 

FF fait comprendre qu’on cherche à épuiser en lui le plus solide des hommes d’État, le seul capable de redresser le pays, en l’accablant à coup d’affaires de corneculs : emplois femmes fictifs, costumes de gigolo, amitiés particulières.

Hamon monte à son tour au créneau, se dit « en désaccord total » avec Fillon, se fait le chantre des fonctionnaires (FF⧫Hamon).

C’est la fin. Tout le monde se lève.

« Et tout ça fait d’excellents Français ! » Signé Maurice Chevalier.

 

EMMANUEL MACRON

par Agnès Aflalo

 Le débat politique du mardi 4 avril a réuni pour la première fois les onze candidats à l’élection présidentielle. Chacun tenait sa place dans cette famille. On ne peut s’empêcher de se demander pourquoi Emmanuel Macron avait choisit de paraître distant et effacé.

Les cousins éloignés

Dans la famille des présidentiables, réunie pour la première fois, les cousins éloignés du pouvoir étaient bien décidés à faire entendre leur voix. Dans la lutte anti-Marine Le Pen, la prime revient sans conteste aux représentants de l’extrême gauche.

Nathalie Artaud défait clairement l’argument antieuropéen de Marine Le Pen. Cette agrégée d’économie réussit à faire passer un message audible et simple sur la crise économique : le responsable n’est pas l’Europe, c’est le libéralisme sauvage des grands trusts, à commencer par ceux basés sur le territoire français. On peut être en désaccord avec les conséquences qu’elle en tire. Mais il ne fait aucun doute qu’elle a fait mouche. Elle discrédite au passage la banalisation du message anti-Européen renforcé par François Asselineau et Nicolas Dupont-Aignan.

Philippe Poutou vise lui aussi Marine Le Pen. Et il atteint sa cible. Les juges l’ont prise la main dans le sac des affaires. Elle s’abrite pourtant derrière l’immunité parlementaire pour ne pas répondre à leur convocation. Il constate alors : « Les ouvriers n’ont pas d’immunité ouvrière ! Lorsqu’ils sont convoqués par la police, ils doivent y aller». Il devient alors difficile à MLP d’endosser encore le costume de « la candidate des ouvriers ».

Les grands frères et la mère

Quant à Jean-Luc Mélenchon, venu pour légitimer sa stature de candidat et gagner des voix, il démontre en acte qu’il a pris ses distances avec la gauche extrême. Il n’hésite donc pas à croiser le fer avec MLP, en particulier sur la laïcité. Lorsque MLP accuse Hamon de complaisance avec les islamistes, il bredouille et laisse échapper sa proie. Une fois l’adversaire battu en brèche, MLP pousse son avantage et renchérit sur les crèches. C’est l’occasion d’un lapsus.

MLP défend la tradition catholique et légitime la présence des crèches de Noël dans les mairies. Mélenchon entend le manque de places en crèche. La bonne mère s’invite au cœur du débat. La première qui s’est d’emblée présentée comme mère de famille exige d’être la seule à incarner le rôle de la Pietà.

Le second se pare des habits d’exception du sauveur. Il vole donc au secours de toutes les mères d’aujourd’hui et sermonne MLP : la religion est une affaire privée et doit le rester. MLP bat en retraite. Mais Pourquoi diable Mélenchon clôt-il le débat d’un ton péremptoire en affirmant que les guerres sont toujours causées par la convoitise des matières premières, les religions n’y étant pour rien ? Comment ce philosophe qui se dit assagi peut-il oublier que l’histoire des hommes est celle des guerres de religion ? Dieu d’abord, les affaires après. Dès que l’ordre s’inverse, le désordre social est assuré. Il se produit alors l’appel au retour du maître divin. Le maitre mot est un signifiant increvable. Il peut accrocher des signifiés plus ou moins larges, et se laisser plus ou moins refouler, mais un temps seulement. Il ne tarde jamais à reprendre ses droits, et il reste toujours connecté à l’objet convoité incarné par l’argent et sa part maudite toujours à désactiver. N’est-ce pas ce qui déjoue les calculs savants de Piketty et égare Benoit Hamon?

MLP moins combattive par calcul, François Fillon torturé par la description du président exemplaire et Benoit Hamon réduit à une peau de chagrin laissent Mélenchon faire la course en tête. Il distance aussi Emmanuel Macron.

Le fils préféré de Marianne

Emmanuel Macron est déroutant. En effet, il a été à la fois discret et distant mais il a pourtant répondu à chaque attaque. Il aborde les grands thèmes comme lors du grand oral d’un concours. Il veut rassurer et convaincre largement pour mieux endosser les habits du seul présidentiable. Il esquive adroitement le problème de la dette qui est pourtant au cœur du malaise des Nations et de l’Europe. Il doit choisir entre relancer l’investissement ou la consommation ou bien encore taxer les riches. Il écarte les taxes confiscatoires qui font fuir le capital et choisit de privilégier l’offre, mais sans négliger ni la demande ni les protections sociales.

Lassalle lui reproche pourtant l’arrêt de ses marcheurs aux frontières de la France. EM écarte l’argument d’un revers de main, et concentre ses attaques sur MLP. La sortie de l’Europe et le retour aux Nations, c’est non seulement l’assurance de la baisse du pouvoir d’achat pour chacun, mais c’est surtout le retour aux guerres fratricides dont témoignent les millions de tombes dans nos cimetières. L’argumentation claire emporte la conviction. L’attaque le grandit. Alors pourquoi semble-t-il si effacé le reste du débat, au point de passer pour absent, presque sans corps ? N’est-ce pas parce que rester silencieux, c’est donner son accord implicite ?

François Asselineau l’interprète et fait rire les autres candidats lorsqu’il lui reproche d’être d’accord avec lui et Philippe Poutou. Il veut en effet, lui aussi changer la diplomatie française à l’égard des États qui financent Daesh plus ou moins ouvertement : Asselineau lui lance : « Vous êtes toujours d’accord avec tout le monde ! ». Sans se départir de son calme, Macron encaisse le coup. Il dénie l’argument et affirme qu’il sera sans complaisance avec le Qatar!

Ce relatif retrait dans ce débat est sans doute surdéterminé. Il s’agit d’abord de répondre au malaise en se montrer rassurant. Il s’agit ensuite et surtout d’endosser les habits du fils préféré de Marianne. Macron veut donc lui aussi occuper une place d’exception. Et son silence est une arme efficace pour créer le climat de confiance nécessaire à emporter ensuite la conviction du plus grand nombre. Macron peut bénéficier de l’incroyable concours de circonstance. En effet, la droite déboussolée par les affaires a du mal à soutenir son candidat. Et la gauche préfère se déchirer que de conquérir le pouvoir.

MLP, rusée, s’engouffre dans ce boulevard ouvert devant elle. Le fils préféré de Marianne parie donc sur le centre pour décrocher la magistrature suprême. Ce pari osé avait réussi en son temps à Giscard. Mais à l’époque, le souvenir douloureux des instincts carnassiers de l’extrême droite inhibait son retour au pouvoir. Aujourd’hui l’ennemi de la démocratie peut arriver à l’Elysée. Pourtant le costume du fils préféré de Marianne risque d’inhiber le désir de l’emporter.

N’est-ce pas ce qu’indiquent deux moments soulignés par EM lorsqu’il évoque successivement  « 20 ans » et « 40 ans » ? EM a aujourd’hui 39 ans. Il a d’abord affirmé vouloir tourner la page des vingt dernières années de la politique. Il regrette sans doute ses 19 ans. Quant au mensonge reproché à MLP de père en fille, il précise qu’il dure depuis 40 ans. C’est le moment où son arrivée dans le monde est annoncée. Ces deux moments indiquent deux autres occasions d’endosser le costume de fils préféré. Resté fixé à cette position peut provoquer les angoisses du propriétaire qui doit ménager ses avoirs et inhiber le désir. Une femme n’a plus à craindre de côté-là est toujours plus décidée. Il faut payer donc payer de son corps pour l’emporter et susciter le désir de l’autre. Il ne reste que quelques jours pour convaincre les indécis. Il n’y a plus d’autre enjeu.

BENOÎT HAMON

par Christiane Alberti

 À s’intéresser à ce qu’il dit, à l’écouter, à y être attentif, on finit par plaider un peu sa cause. C’est notre destin de psychanalyste.

Il y a chez Benoît Hamon, des accents de vérité qui ont touché mon petit cœur. Il parle au nom du genre humain, des valeurs de solidarité et de liberté.

(Hamon⧫FF) Face à Fillon, sa défense du service public – exception française que la terre entière nous envie – est admirable. Il entend créer des emplois d’infirmières et d’enseignants, quand FF veut créer des emplois de policier. Et quand il déclare « J’aime le service public ! », là je fonds. Enfin quelqu’un qui défend l’exception française quand tous, à l’instar de Pierre Rosanvallon, s’y opposent ! « Là où vous organisez le démantèlement des services publics, je cherche des solutions pour les améliorer ! Il y a celui qui veut construire des places de prisons, et celui qui veut créer plus de postes de professeurs. Avec vous, combien d’infirmières en moins, combien d’enseignants en moins, combien d’aide-soignantes en moins ? Il faudra le dire aux Français ! » (Hamon).

« Honnête, combattant et humain »

Son plaidoyer vibrant anti-privilèges suggère un attachement à la figure de l’honnête homme, qui ne se laisse pas abuser par le moindre petit plaisir volé, le moindre écart à l’endroit du « pour tous »… qui font pourtant le sel de la vie. Ne peut-on opposer à ce désir de perfection, qu’en matière de genre humain, mieux vaut toujours suivre la recommandation d’un Hugo qui fait dire au père Miriel « voyons le chemin par où la faute a passé » ?

Foncièrement démocrate, il avoue en matière d’Europe, ses penchants fédéralistes et partage avec JLM (Hamon⧫JLM) son désir de voir l’Union européenne rompre avec une politique d’austérité. Il veut croire que c’est possible et peine à se démarquer de JLM, quant aux moyens pour y parvenir.

Il propose même d’instiller une petite dose de démocratie directe dans le régime parlementaire français. Je me prends à rêver. Il suffirait donc d’une pétition un peu conséquente pour mettre à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale une loi en faveur du traitement psychanalytique de l’autisme ? Formidable !  Ah oui, mais s’il prenait à MLP la tocade d’une pétition en faveur du rétablissement de la peine de mort ou autre loi scélérate ? Hum…

Le plus psy des candidats

Dés ses premiers mots, Hamon  montre qu’il n’ignore rien de la subjectivité contemporaine profondément imprégnée d’individualisme démocratique : « Je n’ai pas envie d’attiser une des plaies de notre époque, le narcissisme, l’individualisme, la méfiance ». Il est sensible à la souffrance psychique et aux maladies de l’époque : burn out, souffrance au travail… Il parle amour, désir…

Le plus anti-MLP

Toute entière à notre campagne anti-Le Pen, j’ai aimé ses tacles contre MLP. « Daech, ça vous arrange, ça vous fait prospérer, c’est la peur votre fonds de commerce ».  Il faut l’avouer, il a été bien seul dans son offensive contre MLP, Poutou mis à part avec son génial « immunité ouvrière ».

Mais je ne dois pas vous cacher ma déception. Hamon n’a quasiment pas évoqué son revenu universel, mesure phare de sa campagne, seule proposition originale qui a fait le buzz pendant des semaines. Pour le coup, je me suis découverte plus hamonienne que Hamon ! Pourquoi ne s’affirme-t-il pas pour défendre sa cause, alors que nul ne peut douter qu’elle soit authentique ? Se serait-il déjà résigné à sa défaite ?

Pas glam pour un sou

Hamon est resté très en retrait tout au long de cette soirée. Pâlot et terne à l’image de sa cravate parme. J’étais désolée du choix de celle-ci. C’est sûr, Hamon ne fait pas le show.

En l’écoutant, en l’observant, je ne pouvais m’empêcher de penser à ce qu’il avait très sincèrement avoué sur les ondes, au lendemain du débat télévisé de la primaire de la gauche, qui m’avait tant saisie : « J’ai trouvé le débat ennuyeux ». Benoît Hamon s’ennuie.

Dans le fond, chaque fois qu’il s’exprime en tant que porte parole du PS, ou en tant que supporter de « l’héritage de la gauche », il est bridé, coincé et donne à entendre que lui-même n’y croit pas vraiment. Il est meilleur quand il s’en affranchit. Petites fulgurances offensives.

Doit-il sans cesse se persuader que la réorientation qu’il propose est possible. Désire-t-il ce qu’il dit ?

À deux reprises, il a évoqué les enfants (« quel monde respirable allons-nous leur laisser ? ») , et les aînés (« devoir de dignité »). Osons une interprétation. Hamon est déchiré. Divisé entre le rêve d’une « postérité affranchie » (son final lyrique sur le « futur désirable ») et l’image des « ancêtres enchaînés », pour parler comme Walter Benjamin.

JEAN-LUC MÉLENCHON

par Jean-Daniel Matet

 La veste dite de charpentier de JLM, la cravate rouge discrète donnant la touche de solennité, contribuent au style et à l’allure du tribun proche des gens. Il maintient son discours au niveau du débat des idées sans manquer l’occasion de tacler l’adversaire en contradiction avec ses propositions. Il écoute les petits candidats et garde ses distances avec les grands, donnant le sentiment de ne pas vouloir insulter l’avenir. Il convainc de sa légitimité à vouloir exercer la charge suprême, comme le vote des téléspectateurs l’affirme lui donnant la première place après le débat. La tenue de ses arguments, leur chiffrage même renforce sa crédibilité. Il apparaît précis et réaliste.

L’homme de gauche

D’emblée JLM affiche son attachement à la cause du Peuple et de la République. Il s’attaque à la monarchie présidentielle émanant de la Constitution de la 5ème République et appelle de ses vœux une 6ème. Défenseur écologiste de la nature et des animaux, il veut faire rendre l’argent à la Finance européenne et oriente sa politique étrangère par une recherche systématique du maintien de la paix et de l’évitement des conflits guerriers. Il y a chez cet homme-là du premier Mitterrand, celui de l’opposant à de Gaulle.

JLM parle d’un projet révolutionnaire, et c’est sur la réforme des institutions qu’il est le plus ambitieux. Changement de constitution et remise du pouvoir au « peuple » qui mérite des guillemets tant il est sollicité par chacun des candidats qui en a sa propre définition. Peuple de droite ou peuple de gauche, ou celui que définit la devise de la République depuis la Révolution de 1789 (Liberté, Égalité, Fraternité) auquel JLM donne le sentiment de vouloir s’adresser. Mais c’est ici que les difficultés d’application de son projet commencent.

Le recours au referendum prévu par la Constitution de la Vème République est assurément une belle idée, mais vous aurez remarqué que le dernier date de 2005, sur la Constitution européenne, et est à l’origine de la relation troublée des Français à l’Europe, car ayant massivement voté contre, ils n’ont pas eu l’impression que les choses avaient beaucoup changé. Comme beaucoup de candidats, et quelle perspective aurait un candidat sans cela, il parie sur l’accord obtenu par son recours au référendum assurément plus séduisant qu’un 49.3 qui fait violence à la conscience citoyenne. Le problème est que le peuple ne veut pas toujours les réformes qui lui sont proposés, alors façon Brecht, faut-il le changer ?

Le projet économique

« Il faut en finir avec l’argent roi » », demande JLM qui conclut en demandant aux Français de « retrouver le goût du bonheur ». Notons au passage que JLM décide que l’argent ne fait pas le bonheur (ça aide à faire les courses, disait Coluche). Au-dessus d’un seuil de 7000 euros de revenus par mois, vous serez sévèrement taxés. Jean-Luc Mélenchon demande un rachat intégral de la dette des pays européen et annonce son ambition de créer des dizaines de milliers d’emplois publics : 60.000 pour la santé et autant pour l’école.

Renégociation des traités européens

JLM rappelle Marx et la notion de superstructures pour parler de l’Europe et du capitalisme. Ce sont les traités européens qui sont un frein au développement de l’économie française. Il faut les abolir en les renégociant avec l’Allemagne surtout, qui reste un partenaire et n’est pas un ennemi. Le poids de la France (18 %) dans le budget européen est une force dans cette perspective.

Pour la laïcité et contre l’extrême droite

JLM a lancé les hostilités en répondant à MLP qui se félicitait d’avoir toujours été « dans l’opposition ». (« Je n’ai jamais participé à aucune majorité, je n’ai jamais été ministre ») — « Vous ne servez à rien » ne s’est pas privé de lui répondre le candidat de la France insoumise quand la caméra n’était pas sur lui… (JLM⧫MLP)

L’équivoque sur la crèche a été réjouissante. JLM l’a bien mise en scène :

MLP : « J’inscrirais dans la Constitution le droit de défendre notre patrimoine historique. »

JLM : « Qu’est-ce que ça veut dire ? »

MLP : « Les crèches font partie de notre patrimoine historique et culturel et que sur la base de ce texte constitutionnel, nos Maires pourront (il vient de comprendre qu’il s’agit des crèches de Noel) les installer dans les Mairies. Même si cela vous dérange M. Mélenchon. »

JLM : « Mais ce n’est pas le problème, peut-être que j’ai une crèche chez moi. »

MLP : « Cela ressort des traditions comme les sapins de Noël et les Français veulent les conserver. Cela ressort de nos racines. »

JLM : « Fichez-nous la paix avec vos histoires de religion. 60 % des Français n’en ont pas. Arrêtez de vouloir nous imposer votre manière de vivre qui n’est pas la nôtre. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de racines ! »

La sécurité

JLM fait une analyse de l’origine des guerres moyennes orientales et du terrorisme à partir des enjeux du pétrole. La religion serait plus un prétexte qu’un enjeu. Il s’appuie sur la résolution de l’ONU reconnaissant aux Syriens le droit de disposer de leur avenir et du sort de Bachar El Assad. S’il ne faut pas donner la victoire à l’ennemi, il ne faut pas oublier de rechercher et de punir les complices des attaques contre la France, énonce-t-il. Ainsi les biens du cimentier Lafarge devraient être réquisitionnés et confisqués. Il faut sortir de l’état d’urgence et produire une meilleure analyse de la situation pour en préciser les finalités.

 L’emploi et la lutte contre « La finance »

« La finance doit rétablir l’ordre social.  Pas de code du travail par entreprise pas plus qu’il n’y a un code de la route par rue ». La loi d’abord, le contrat ensuite. Ne pas retirer 100 milliards pour faire des économies, mais au contraire les injecter dans l’économie. JLM prône un partage du temps de travail (35 heures) et un retour à la retraite à 60 ans avec 40 ans de cotisations. Il veut modifier le modèle agricole en passant par l’agriculture biologique en particuliers.

Au sujet de la fameuse et très décriée directive sur les travailleurs détachés (qui permet de faire travailler des salariés en payant des charges sociales équivalentes à ce qui serait payé dans le pays d’origine du travailleur), Jean-Luc Mélenchon est heureux de rappeler que Marine Le Pen n’a pas voté contre, mais s’est abstenue sur le vote.

JLM veut un grand service public à la française et une retraite par répartition. Il veut créer des centres hospitaliers avec des médecins fonctionnaires pour palier à la désertification des campagnes. Un service public de l’eau dans les DOM (Guadeloupe, Mayotte).

Il voit arriver une nouvelle crise financière qui fera que la dette ne sera jamais payée et propose que la banque centrale européenne rachète la dette en l’éternisant.

La moralisation de la vie publique

JLM appellera une Constituante et proposera la possibilité de révocation des élus en cours de mandat (avec de 1 à 4 % d’électeurs qui le demandent), l’inéligibilité de qui se rend coupable d’un délit. Il veut récurer les écuries d’Augias en créant un Haut commissariat à la lutte contre la corruption. Il appelle ainsi à une refondation du pays dans une véritable stratégie révolutionnaire tranquille.

 Happy days are here again

The skies above are clear again / So let’s sing a song of cheer again / Happy days are here again… Barbara Streisand

En faisant payer le CAC 40, JLM ne veut plus personne dans la misère et dans la gêne. Il veut repenser la vie en commun en changeant de régime. Ainsi, pense-t-il, commenceront des jours heureux, et nous retrouverons le goût du bonheur.

Si JLM s’est montré à la hauteur de ce débat en jouant le jeu de ce format, il a fait preuve de pédagogie pour articuler les points essentiels de son programme, et invite à rêver avec une perspective lyrique des lendemains qui chantent. Un vrai bon candidat de gauche. La question du réveil reste au programme.

 PALMARÈS

par Patachon Valdès

 

Sitôt terminé le débat, les rédacteurs présents à Paris se sont constitués en jury, sur le modèle du Festival de Cannes et celui de Miss Univers. Christiane Alberti étant absente de Paris la nuit dernière, il a été décidé de placer le nom de Benoît Hamon en position hors-classe.

Monsieur France : Jean-Luc Mélenchon

Premier Dauphin : François Fillon

Second Dauphin : Emmanuel Macron

Troisième Dauphine : Marine Le Pen

Hors-classe : Benoît Hamon

Coupe de l’Espoir présidentiel : Nathalie Arthaud

Prix spécial du jury : Jean Lassalle

Prix de la sagesse néo-chinoise : François Asselineau

Grand Prix de la dénégation : Marine Le Pen

(pour : « Je ne suis ni dans le flou, ni dans le mensonge »)

Dilbert dans le NYT d’aujourd’hui. Droits réservés

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