LE JOURNAL EXTIME DE JACQUES-ALAIN MILLER (5)

LE JOURNAL EXTIME DE JACQUES-ALAIN MILLER

CINQUIÈME LIVRAISON

DIMANCHE 2 AVRIL, 10 : 10

Einfall au réveil : « Que votre attitude soit identique à celle de Jésus-Christ. »  Oui, cher Paul, mais qui n’est pas chrétien est libre de choisir l’oint qu’il lui convient d’imiter. Ces jours-ci, pour moi, c’est Christine. L’imiter, c’est suivre le précepte prodigué par Petit Jean dans sa tirade à l’ouverture des Plaideurs de Racine :

« Je lui disais parfois : Monsieur Perrin Dandin,

Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin :

Qui veut voyager loin ménage sa monture.

Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure. »

Le charmant dîner en compagnie de Catherine était copieux, nous avons sifflé de concert un bon Sancerre rouge, et j’ai dormi dix heures d’un sommeil de bébé, couronné d’un rêve où j’étais l’analysant de Saul de Tarse avant sa conversion.

La meilleure illustration à placer ici serait à mon goût le tableau de Michel-Ange, « La Conversion de saint Paul », peint sur la commande du pape Paul III pour la chapelle dite Paulina du Vatican.

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MARIONNETTES

Sans entrer ici, faute de temps, dans la narration et l’autoanalyse de ce rêve, je dirai qu’il est attesté que le premier agent de mon analyse fut un affreux Tartuffe pharisien – au sens odieux que les Évangiles attribuent à ce dernier qualificatif.

Mon amie Hava, quand elle aura lu cette livraison de mon Journal, voudra certainement me rédiger sur les pharisiens dans la tradition rabbinique une de ces petites notes dont elle a le secret et auxquelles j’attache le plus grand prix car issues d’une expérience authentique et actuelle, et faisant mon éducation judaïque, ce dont j’ai grand besoin, car, élève juif de l’école républicaine et laïque, immigré de deuxième génération, amoureux de l’histoire de France et plus encore de la littérature française, tout comme le sont à les en croire les plus influents et talentueux de nos plumitifs d’aujourd’hui, un Finkielkraut ou un Zemmour (aucun des deux n’appréciera, je le crains, d’être couplé avec l’autre dans cette paire), formé au métier de professeur de philosophie par les maîtres de la rue d’Ulm dans les années soixante, dont un Louis Althusser ancien « prince tala » à l’ENS, et protégé de toujours par ses indéfectibles amitiés catholiques, de Jean Guitton à Jean Lacroix — je raisonne tout naturellement en chrétien, voire en catholique romain, et ce n’est que par une torsion interminable que je parviens, si j’y  parviens, à me décoller de cette détermination pour penser en logicien, voire en psychanalyste, ce à quoi je ne prétendrais pas si un certain Jacques Lacan ne m’en avait, et à beaucoup d’autres, frayé la voie à partir d’une expérience précoce ayant permis à cet élève brillant et dévot des pères maristes du Collège Stanislas d’accéder à « la fonction fondamentale de maudire Dieu », comme il en fit une fois la confidence au public de son Séminaire, ce qui d’ailleurs ne l’empêcha point d’accueillir dans son École freudienne pas moins de douze jésuites, qui, sous la houlette de l’excellent père Beirnaert que j’ai un peu connu, poursuivaient un dessein missionnaire des plus précis que le maître des énigmes eut tôt fait de déchiffrer et de contrarier de toutes ses forces, ce qui lui valut le ressentiment discret de la famille ignatienne et à moi sa bruyante hostilité, car elle se convainquit que je fus le marionnettiste de Lacan dès ma rencontre avec lui en 1964, et que c’était moi qui l’avais détourné de consolider le Nom-du-Père pour se lancer dans la logique mathématique, complot pourtant peu vraisemblable étant donné qui nous étions respectivement lui et moi à cette date, et tels que l’éternité nous change. Au reste, je ne me suis nullement résigné à la proscription subie de la part de la puissante et séculaire Compagnie.

DAS ZEITUNGSLESEN DES MORGENS

Le poncif n’a jamais été aussi vrai, de la lecture du journal prière du matin du philosophe. Sauf que, si c’est une prière, c’est une prière à plus d’un Dieu. Hegel parle du journal, au singulier, alors qu’en matière d’infos, nous sommes païens.

BEETHOVEN EN ROBE DE CHAMBRE

Il s’agit de la reconquête du territoire. Je parle de celui de mon bureau. Qu’est-ce qui m’a donné ce dimanche matin l’énergie de faire enfin le vide sur la table qui porte le Mac où j’écris ? Ma nuit de dix heures sans doute, combinée à la pression de ce Journal extime, mais peut-être aussi la crainte d’être sur la voie d’un Beethoven a-t-elle joué.

J’avais en effet appris dans le « Classica » du mois de mars, n° 190, l’existence d’un « violoniste métis virtuose pour qui Beethoven composa sa fameuse Sonate à Kreutzer. » Non, ce n’était pas pour Rodolphe Kreutzer, mais pour un certain George Bridgetower. Celui-ci, au parfum du symptôme de procrastination qui affectait la production du maître, était soucieux de lui faire respecter la « deadline » fixée au dimanche 22 mai 1803.

Quinze jours plus tôt, Beethoven invita Bridgetower à l’accompagner dans sa promenade quotidienne, qu’il faisait sous tous les temps. « Il frappa à la porte et fut surpris de voir Beethoven lui-même lui ouvrir, en robe de chambre et pieds nus. Manifestement, il n’était pas prêt. Il le fit entrer dans le salon et demanda à George de patienter pendant qu’il se changeait. George fut effaré par le désordre qui régnait dans la pièce : des manuscrits et des livres empilés ça et là, un reste de repas froid sur une table où se dressaient deux bouteilles de vin à moitié vidées, des habits sales jetés sur un sofa. Près de la fenêtre trônaient deux pianos dont un n’avait pas de pieds. Sur un petit tabouret, au milieu de la pièce se tenait une cafetière qui rappela à George ce que Zmeskall lui avait dit, que Beethoven aimait préparer son café lui-même, avec exactement soixante grains de café. Il se demanda comment le compositeur pouvait se concentrer et écrire dans un tel capharnaüm. »

Cette description m’a parlé. Je n’en suis pas là, mais je mène une lutte acharnée pour protéger mon Lebensraum contre les livres, livres que par ailleurs je fais entrer chez moi en nombre. Ma main gauche ignore ce que fait ma main droite. C’est toute la problématique de l’immigration.

Les livres sont-ils les ennemis du genre humain ? Pourrait-on refaire Les Oiseaux d’Hitchcock avec les livres ? Mais oui ! Cela a même été déjà fait. C’est le thème du roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451, dont Truffaut, le prince des hitchcockiens, a fait un film peu réussi. Plus loin derrière, il y a les livres livrés au bûcher par les nazis.

Mon gendre Nicolas croit à la solution électronique du problème spatial. J’en doute, au moins en ce qui me concerne.

Miracle ! Dans mon capharnaüm à moi, je retrouve un opuscule acheté il y a 25 ans, élégante plaquette des éditions des Cendres sur la symbolique du livre dans l’art : de Jan Bialostocki, « Livres de sagesse et livres de vanités ».

J’en parlerai une autre fois car il est 15:30, et MLP s’apprête à prendre la parole. Catherine Lacaze-Paule est dans la salle ; il est prévu qu’elle m’envoie un papier d’atmosphère. On enchaîne aussitôt avec Mélenchon à Châteauroux, notre ville natale à tous les deux, Christine et moi.

LA MARINE EST GIRONDE

Les journalistes de BFM-TV expliquent que Le Pen est dans la séquence Ouest de sa campagne. L’Ouest est la région française la plus rétive au FN. Après avoir écumé la Bretagne, elle descend sur Bordeaux.

Aux mots « flèches venimeuses », je me dis que le style de Marine sera aujourd’hui un style léché.

« Laurent Ruquier, militant anti-FN. » Ah ! Voici longtemps que je n’ai vu le replay d’une émission du charmant Laurent à qui Éric Zemmour doit sa première notoriété. À dire vrai, un militant FN n’aurait pas fait mieux.

Belle citation de De Gaulle, datée du 20 avril 1943 : « C’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source. » Il y a beaucoup à dire.

1 – Quel culot, cette Marine ! Les héritiers de la Collaboration se placent sous la Croix de Lorraine. Mao dénonçait une tactique consistant à se placer sous le drapeau rouge pour attaquer le drapeau rouge. Marine n’attaque pas la Croix de Lorraine, elle chipe le symbole de l’adversaire. La méthode est couramment pratiquée par les Jésuites.

2 – La phrase de CDG exprime pour une fois une pensée dialectique, alors que la dialectique n’était pas son fort. C’était Bergson sa tasse de thé. Et en secret Machiavel et Mazarin sans doute. 3 noms très bien, mais 3 qui n’entrent pas dans la filiation marxo-hégélienne. Ils auraient leur place dans un Panthéon lacanien qui reste à construire. Bergson y serait au titre de sa pensée de l’après-coup. Machiavel est le penseur suréminent des semblants sociaux. Mazarin, c’est Lacan dans la pratique politique, Lénine aussi bien (à argumenter).

Marine dit : « Le vent patriote, etc. » Comme « flèches venimeuses » : style orné à poncifs.

Marine évoque Bordeaux, le meilleur de nos traditions, et « vivre à la française ». Oui, mais le Bordelais est un pays de Cocagne unique au monde. Je me souviens de ce jour où Judith et moi nous avons visité le matin la bibliothèque de Montaigne, l’après-midi la chambre à coucher de Montesquieu, et le soir, nous avons bu, soupé et couché à Saint-Émilion. Ce fut l’une des journées les plus heureuses que nous ayons passées ensemble. Région bénie des dieux. Je pense à l’Entretien de M. Pascal et de M. de Sacy sur la lecture d’Épictète et Montaigne (à développer : Épictète, Montaigne, Montesquieu).

Marine : « La pensée de bois. » Bien ! À retenir.

Marine : « Gémissements piteux des escrocs démasqués. » Mais c’est un alexandrin ! Je ne sais pas qui lui a rédigé ce discours, mais il s’amuse. Ah ! J’aime la France, fascistes y compris ! – quand ils ont des lettres et de l’humour. Cette sympathie que je peux éprouver pour tel à tel ou tel moment ne m’empêcherait nullement dans telle ou telle condition de le zigouiller. « Strictly business », comme disent dans les séries (« Les Sopranos ») les sicaires de la Mafia.

Marine : « Panique du Système et Réveil du Peuple. » Bien dit, mais mal pensé. Il n’y a pas de panique chez les tenants du système, ils dorment sur leurs deux oreilles, persuadés que la venue du FN au pouvoir est impossible, une dystopie concoctée par des trouillards, au mieux, ou des salauds. Je retrouverai l’interview de Claude Lanzmann que j’ai lue dans « Transfuge », je crois.

Marine tape de bon cœur sur Fillon et sur Macron. Je résume. Fillon, qui tient le créneau de l’alternance, est presque défait. Le créneau de Macron est « le Système anti Système ». Donc, Marine recommande au public de ne pas se laisser abuser par Fillon, comme si elle mettait en garde des fillettes. On a parlé des costumes de Fillon, on n’a pas encore dit qu’il se mettait à poil pour sauter les jupes dans le Bois de Boulogne, mais ça ne saurait tarder.

FILLON-SUR-CALOMNIES

Fillon n’est pas ma tasse de thé, on a pu s’en apercevoir, si j’aime beaucoup son élocution et son côté « unflappable ». À dire vrai, il se pourrait que j’envie son élocution et son côté si british : flegmatique, placide, calme, serein, indifférent, détaché, olympien, imperturbable, froid, impassible, stoïque, inébranlable, inflexible, glacial, implacable.

Et aussi ses costumes. J’ai en effet un manteau Arnys acheté il y a quelque dix ans, et il est frais comme au premier jour. Brummell avait bien raison de penser que le meilleur est en définitive le plus économique (où ai-je lu ça ? dans le Barbey ?)

On dit souvent qu’il ressemble à Droopy. Moi, je suis comme Frédéric Mitterrand, qui l’a écrit : je le trouve puissant et beau. « Mens sana in corpore sano » dit joliment Juvénal.

Cette rencontre entre Fillon et F. Mitterrand me fait penser à un passage de Marsile Ficin commenté je ne sais plus où par Sloterdijk. Je ne vais pas chercher ça maintenant.

L’intrusion du nom de Frédéric Mitterrand dans cette histoire m’amène à me souvenir de toutes les allusions de mauvais goût qui ont été faites au cours de la campagne aux mœurs supposées homosexuelles de François Fillon. Juppé lui-même s’y est abandonné en lui lançant : « Ne jouons pas les chochottes ! » Closer a mis en couverture à son propos : « On l’appelait Choupette. » Le même magazine a prétendu en février dernier détenir des documents le mettant en cause. Une journaliste du Parisien, Catherine Gasté, a tweeté le 2 février : « Machine arrière de Closer. Closer ne publiera pas les photos supposées compromettantes de François Fillon selon mes infos. » « Rien ne lui aura été épargné » ai-je écrit. Christine, mon amie Christine, vous si digne, je suis sûr que vous n’approuvez pas cet « outing » forcé.

À suivre

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