LE JOURNAL EXTIME de JAM (4)

QUATRIEME LIVRAISON

SAMEDI 1er AVRIL, 03 : 10

« You have the right to remain silent. If you give up that right, anything you say can and will be used against you in a court of law ». C’est l’avertissement, dit Miranda, qui aux Etats-Unis doit être donné à toute personne mise en garde à vue qui est interrogée. Le verbe « to mirandize » a même été inventé pour dire que l’on informe de ses droits constitutionnels une personne arrêtée. Chaque 1er avril, on devrait se souvenir de son droit au silence : « Tu as le droit de garder le silence. Si tu renonces à ce droit, tout ce que tu diras pourra être et sera tenu pour un bobard ».

Le premier jour du mois d’avril définit un champ d’énonciation tel que la valeur de vérité de chaque énoncé y est douteuse, suspendue, révocable. Je dirais : le Malin Génie cartésien est l’incarnation fictionnelle du 1er avril. Je pourrais ajouter : le champ de l’énonciation politique est structuré comme le champ d’énonciation dit du 1er avril. Ou même : tout politicien est un Malin Génie. Mais oui ! Je pense ça ! Et si j’appelais cette suite de thèses « la conjecture de Descartes-Miller » ? Est-elle démontrable ? Triviale ? Fausse ?

Je suis tombé sur une riche idée. Des développements nombreux sont possibles, se dessinent. J’ai dit à Christiane Alberti qui me publie sur son blog qu’elle aurait ma copie à 08 :00 ce matin, je vais devoir cavaler. Oh ! Et si je lui disais que c’était un poisson d’avril ? Oui mais je lui ai dit ça hier, 31 mars.

Va-t-on me croire si je dis que je me suis abattu comme une masse hier juste après avoir dîné à la maison, et que je me suis réveillé en sursaut sept heures plus tard, sans réveil (l’appareil), ni cauchemar, et frais comme un gardon ?

Le gardon ! Le voilà le poisson de mon mois d’avril ! Pourquoi dit-on « frais comme un gardon » ? Parce que, selon le Wiktionnaire, le gardon est le poisson qui se conserve le plus longtemps après avoir été pêché. Expression supposée attestée dès 1640. Le Robert historique dit du gardon quelque chose de suggestif, que le mot pourrait être un dérivé de garder, « regarder », à cause des yeux rouges de ce poisson, ou de garder, « surveiller », parce qu’il a l’habitude de revenir sur les mêmes lieux. De quoi a-t-il l’air ?

Sandra, ma nièce, m’a fait lire une courte nouvelle fantastique où le narrateur fasciné retourne tous les jours devant un aquarium pour essayer de savoir ce que veut lui dire un poisson. Il y a son instant-de-voir le poisson en question, le temps-pour –comprendre ce que le poisson veut dire, et je ne sais plus comment se conclut l’histoire. Pourrait-on refaire Les Oiseaux d’Hitchcock avec des poissons, des piranhas, des requins ?

Des sites du net, il ressort que le gardon frétille. Il est de petite taille. « Joli, vif et sympathique », il est la proie des poissons carnassiers : brochets, perches et sandres, qui en raffolent. Rouge pour les scientifiques qui se réfèrent à ses nageoires rutilantes auxquelles il doit son nom latin « rutilus-rutilus » (« rutilant » signifie rouge et non pas éclatant comme on le croit souvent), il est blanc pour le pêcheur, qui le range parfois avec un peu de dédain dans la « blancaille », avec les brèmes, les rotengles et les « sans-noms ». Durant la période de reproduction, les mâles sont couverts de tubercules nuptiaux de forme conique. Très petits sur le corps, ces tubercules sont plus gros et bien visibles.

Mon dieu, gardez-moi du gardon ! J’oublie ma promesse à Christiane. Je suis amoureux du cours de mes pensées. Il se poursuit avec la logique qui lui est propre, tout en méandres et arabesques, tandis que moi, je regarde le spectacle, tantôt fasciné, tantôt commentateur, écrivant en marge un apparat critique susceptible de s’étendre sans mesure comme les notes d’une Pléiade. Il ne fait pas de doute que le phénomène dit de la pensée est divisé et non unitaire. Il y a la chaîne des pensées, où se véhicule le sujet, sujet du signifiant « qui le représente pour un autre signifiant », et par ailleurs, à côté, l’instance du moi qui regarde et surveille, suppute, doute, évalue. C’est ainsi que je lis le paragraphe du « Je est un Autre » de la lettre « du Voyant », et en particulier la phrase : « J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet ».

Division du sujet et du moi. Deux plans ou registres distincts. Les deux coïncident en ce point métaphysique, « point à l’infini », appelé « cogito sum » par Descartes. Etendre l’évidence du cogito à la sphère mentale est par excellence, si l’on peut dire, la sottise du psychologue.

Lisa, mon analysante, hypokhâgneuse, me contait hier que son petit ami résistait à son injonction d’entrer en analyse au nom de son épistémologie. « La psychanalyse, c’est des interprétations, disait le jeune pédant. Ce qui m’intéresse, moi, ce sont les faits. Je préfère quand on répond à un questionnaire ». Tu diras à ton godelureau, fis-je, qu’il faudrait encore que le sujet sache ce qu’il fait en cochant les cases du questionnaire, sache ce qu’il pense et désire. Or, une analyse lui apprend précisément le contraire, ne serait-ce que parce que le champ d’énonciation où s’inscrivent les énoncés d’un sujet analysant présuppose que tous ceux-ci sont interprétables. Autrement dit, que le sujet ne sait pas ce qu’il dit et veut dire. Lisa s’en fut, fort contente d’avoir en main de quoi terrasser le petit ami. J’en attends que, par voie de ricochet, cette opération commando contre les positions du petit ami lui permette de faire un pas nouveau dans son analyse.

Là, je me résous à descendre du train de mes pensées. Heureux Lénine qui traversa l’Allemagne en wagon plombé ! Avant de présenter au Parti et aux masses ses décisives « Thèses d’avril » sur « Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution ».

PROGRAMME

La diatribe de Finkielkraut contre Angot comme mon improvisation à Choisy attendront. Agnès et Fernando, Alphonse Allais et Adam Smith ne m’en voudront pas de les faire poireauter.

Je commenterai les toutes dernières nouvelles de BFM-TV que j’ai suivies par le son seul, tout en écrivant. J’ai mis ensuite le dernier « Choc de Classica » : rien à en dire sinon signaler la réussite de Léontine Pryce dans Aïda.

Dommage de ne pas pouvoir regarder des DVD tout en écrivant. Peut-être possible chez Philip K. Dick. Les trois disques en attente patienteront encore : « Beauté » de Sollers, film de ses amis Galabov et Zhang ; « L’aventure Althusser », de Bruno Oliviero ; et le tout dernier dont me fit cadeau hier matin France Jaigu.

Il faudrait que je puisse placer dans Extime 4 la petite combinatoire à laquelle j’ai pensé après le débat des cinq candidats il y a une semaine. La situation a bien changé entre-temps.

Je m’en vais commencer en répondant aux provocations et agaceries dont m’accable la chère Lauren.

Comme cerise sur le gâteau, je dispose des fragments que j’ai fait taper hier par Nathalie du cher Plutarque, pris dans « Avis aux hommes politiques » tel qu’édité par Manucius cette année. Cette édition reprend la traduction de D. Ricard, Lefèvre éditeur, Paris, 1844. Des fragments il en reste à venir, car Nathalie n’a pu achever ce travail avant son départ. Donc, à suivre.

Je commence par regarder ma messagerie. Je découvre cet envoi de Rose-Marie.

ROSE-MARIE

« Sur Le Journal extime de Jacques-Alain Miller, troisième livraison : “C’est un grain de levain qui fermente, et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité”. Diderot, Le Neveu de Rameau ».

J’ai déjà vanté l’acribie de Rose-Marie. Voilà-t-il pas qu’elle pousse le scrupule jusqu’à se demander s’il ne faudrait pas que j’évite de citer le texte de l’Illumination qui a retenu Lacan dans son Séminaire, pour ne pas alimenter la rumeur faisant de moi un sectateur secret de Macron. On lit en effet dans « A une raison » : « Un pas de toi c’est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche ».

Et alors ? comme dirait M. Fillon. On ne peut supposer que Lacan ait eu une prémonition concernant Macron, sinon il serait Nostradamus et non pas Lacan. Pour moi, je n’ai rien dit encore de Macron, qui n’excite pas ma verve.

CHERE LAUREN

D’Emilie nous en avons eu trois rien que dans la journée d’hier : Emilie de la Seine Saint-Denis, Emilie qui corrige les épreuves de son « Que sais-je ? » sur l’Art brut, à paraître, et puis Lili, épouse Dubuffet, que Lacan lutina au vu et au su de son mari. Et nous avons eu deux Lauren, celle du lundi et celle du mardi. La première sortait d’un incident horrifique avec ses djihadistes, elle était rageuse et triomphante. La seconde, triomphante aussi, mais apaisée, douce, gamine, parce qu’elle a su vamper ses fauves avec la logique d’Aristote comme le Télémaque de Fénelon avec sa lyre.

Ici, nul trouble de la personnalité multiple, nul trouble dissociatif de l’identité, mais le témoignage d’une exquise sensibilité réactionnelle, conduisant sans doute fréquemment à telle ou telle identification imaginaire transitoire.

J’en infère l’existence d’une troisième Lauren, « Aufhebung » des deux premières, qui connaît parfaitement leur agissements et dépasse dialectiquement leur opposition en la sublimant.

Lauren n°3 se souvient certainement que Lauren n°1 souhaitait que je lui assure un anonymat complet, et n’a pas oublié ma réponse : je procèderai, ai-je dit, comme font les analystes qui déguisent leur cas en introduisant des éléments contextuels dépistant les curieux.

La Lauren sublimée voudra-t-elle raconter elle-même l’incident du lundi matin, que je n’ai pas eu le temps de reprendre dans mon compte-rendu ? Je le souhaite dans l’intérêt du lectorat du présent Journal.

Dans cette attente, je vous adresse l’expression de mes sentiments bien cordiaux.

JAM

LES TROMPETTES D’AÏDA

Ils sont dignes de la marche triomphale d’Aïda, les grands coups de glotte dont les journalistes de BFM-TV saluent depuis hier soir l’annonce du nouvel ordonnancement de la séquence nominale des cinq principaux candidats à la présidence, séquence établie en fonction du dernier sondage.

Macron ouvre la marche. Il vient juste de réussir le « sorpasso » de la Valkyrie.

Loin derrière celle-ci, Fillon est troisième, il a près de dix points dans le nez.

Mélenchon, à un point, lui mordille les talons.

Le cuculat est pour Hamon, dont le score est la moitié de celui du quatrième.

Nota Bene : « cuculat », argot normalien, antonyme de « cacicat ».

COMBINATOIRE

Prenons maintenant comme point de référence le débat des cinq à TF1.

Nous étions alors sur le plat, nous abordons la montagne.

D’autre part, la masse des commentaires journalistiques de l’événement formait un ensemble déjà si touffu que j’avais eu l’idée d’une présentation combinatoire que je n’avais pas eu alors le loisir d’exposer à mes lecteurs. La perspective du prochain débat à onze me décide à reprendre la question.

Après le débat à cinq, j’avais voulu regrouper les diverses appréciations des journalistes sur le style et le contenu des échanges entre les candidats deux par deux. Par exemple : comment Hamon parle-t-il de et à Mélenchon ? Est-il intéressé ou indifférent ? Et que lui dit-il ? Et réciproquement. De même pour les autres paires.

D’où l’intérêt de dénombrer les relations deux à deux des cinq candidats.

Soit donc à résoudre ce problème élémentaire de combinatoire : combien y a-t-il de façons de choisir k éléments dans un ensemble de n éléments quand on n’autorise pas les répétitions, et qu’on ne tient pas compte de l’ordre ?

Pour un ensemble de 5 éléments, la question est si simple qu’on peut dénombrer les paires sans passer par une formule mathématique, en regroupant 2 par 2 les 5 symboles a, b, c, d et e. Résultat : on constate qu’il y a 10 paires.

Si les paires sont ordonnées, le résultat est double : 20. Si on admet la réflexivité (par exemple : (a,a)), il y en a 5 de plus.

Ce que j’appellerai ici la formule généralisée est : factorielle n divisé par le produit de factorielle k et de factorielle n-k.

Ne disposant pas d’un logiciel adéquat, je ne puis donner l’écriture mathématique desdits coefficients binominaux. On consultera Wikipédia à l’article « Coefficient binominal ».

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Appliquons la formule générale au cas particulier du débat présidentiel à 5, soit :

n=5 et k=2.

On obtient :

Encore une fois, procéder par l’application de la formule généralisée au cas particulier est pragmatiquement inutile. Mais le procédé retrouvera tout son intérêt lors du débat de mardi prochain.

Vous disposerez de la formule généralisée permettant de calculer aisément le nombre de paires non ordonnées et non réflexives formées à partir des 11 candidats.

Je laisse de côté la représentation arborescente mentalement efficace et les étapes de la découverte de la formule générale de la loi binomiale.

Nous reparlerons de tout cela à propos du prochain débat, et nous verrons que l’abord combinatoire est puissant pour ordonner énoncés et énonciations dans le champ politique.

POLITIQUE DE PLUTARQUE

(p. 13) Vouloir changer tout d’un coup le caractère et les mœurs d’une multitude, c’est une entreprise aussi hasardeuse que difficile ; une pareille révolution demande beaucoup de temps et une grande autorité.

Au commencement du repas, le vin, maîtrisé par le buveur, se plie, pour ainsi dire, à son caractère ; mais à mesure qu’il pénètre dans ses veines et qu’il lui communique sa chaleur, il change le caractère du buveur pour lui faire prendre le sien.

De même, un prudent administrateur, jusqu’à ce qu’il ait acquis assez de réputation et de crédit pour pouvoir gouverner les esprits à son gré, s’accommode à leurs mœurs actuelles, étudie leurs goûts et leurs penchants, et s’applique à connaître par quels motifs on peut les déterminer.

(p. 16-19) Ce n’est donc qu’après avoir obtenu la confiance du peuple, et acquis du crédit auprès de lui, qu’on peut le réformer peu à peu, et le ramener avec douceur à une meilleure conduite.

Ce n’est pas une entreprise facile que de changer les dispositions d’une multitude. Pour y parvenir, ayez soin vous-même, comme devant vivre désormais sur un théâtre, où vous serez exposé aux regards publics, de régler parfaitement vos mœurs. S’il vous est trop difficile de bannir tous les vices de votre âme, corrigez du moins avec persévérance ceux qui sont les plus dominants, et qui frapperaient davantage les yeux du public.

Vous savez que quand Thémistocle voulut s’appliquer au gouvernement de la république, il se retira des assemblées de plaisir et de débauche ; il vécut sobrement, et passa les nuits à travailler et à s’instruire. Il disait à ses amis que les trophées de Miltiade ne le laissaient pas dormir.

Périclès, dans les mêmes circonstances, changea ses manières et son genre de vie. Il prit une démarche plus grave, une prononciation plus posée et un air plus sérieux. Il tenait ses mains cachées sous sa robe, et ne connaissait guère d’autre chemin que celui de la tribune et du Sénat.

Ce n’est pas une chose facile que de manier les esprits d’une multitude, et tout homme n’est pas propre à lui faire adopter un parti salutaire. C’est beaucoup si, comme un animal ombrageux et mutin, elle ne s’effarouche pas de tout ce qu’elle voit et entend, et si elle veut se laisser conduire.

Il ne faut donc pas négliger même les plus petites choses, mais régler si bien sa conduite et ses mœurs, qu’elles soient à l’abri de tout reproche et de toute censure. Ce n’est pas seulement de ce qu’un administrateur dit et fait publiquement qu’on lui demande compte ; on porte encore un œil curieux jusque sur sa table, sur ses meubles, sur la manière dont il vit avec sa femme, sur ses occupations sérieuses et sur ses amusements.

Ai-je besoin de vous citer l’exemple d’Alcibiade, qui, avec le plus grand génie pour l’administration et un talent supérieur pour la guerre, se perdit par le désordre et la dissolution de sa vie domestique, et rendit inutiles à sa patrie, par son luxe et son intempérance, toutes ses bonnes qualités ?

Les Athéniens faisaient un crime à Cimon de son goût pour le vin ; et les Romains, ne trouvant pas autre chose à reprendre dans Scipion, lui reprochaient qu’il aimait trop à dormir.

Les ennemis du grand Pompée ayant remarqué qu’il avait l’habitude de se gratter la tête avec un doigt, se servirent de ce prétexte pour le décrier.

Un signe ou une verrue placés sur le visage sont plus incommodes qu’une balafre, une cicatrice ou une mutilation dans toute autre partie du corps.

De même les moindres fautes paraissent beaucoup plus considérables dans la vie des grands et des hommes d’État. L’opinion qu’on a communément de la grandeur et de l’importance de leur dignité faire croire à la multitude qu’elle ne doit être ternie par aucun vice ni par aucune imperfection.

 

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