Marcus André Vieira, Rio de Janeiro, Brésil (via PIPOL8)

 

Marine Le Pen, vue depuis le Brésil, n’a pas forcément de visage. Elle fait partie de la série des noms propres qui semblent aujourd’hui constituer un essaim d’extrême droite, faisant revenir sur la scène de l’Europe le cauchemar des nationalismes du passé. En Amérique du Sud, on s’inquiète surtout de la folie Trump, qui semble bien plus proche et dangereuse.

Pourtant, on devrait porter attention aux lepénistes, car nous avons aussi au Brésil un discours radical de haine à l’égard de ceux qui ne jouent pas le jeu de la soumission muette aux seigneurs, et l’on gagnerait à le comparer à celui qui circule en France. Ce discours extrémiste brésilien semble toutefois éloigné de celui des lepénistes, du fait surtout de ne pas être nationaliste. Les immigrés, par exemple, ne sont pas, chez nous, un problème. Ils sont trop peu nombreux par rapport à la population que pour exacerber, comme en France, le délire de croire à une vie meilleure dans le cas où l’on arriverait à les mettre à l’extérieur des cercles fermés de la paranoïa ambiante. Cependant, vus sous l’angle du fascisme, les extrémistes brésiliens ne sont pas si éloignés des extrémistes français. Habillés des « valeurs sûres » du passé, ils convoquent eux aussi des idées de supériorité naturelle d’une population par rapport à une autre. Et l’on sait où peut mener cette réduction de l’autre et de son étrange jouissance, elle peut mener jusqu’à en faire un ennemi, un étranger, voire un objet voué à devenir reste à exterminer.

Ceci étant, la montée de Marine Le Pen dans les sondages pourrait nous apprendre comment cette haine peut parfois prendre un visage domestique bien trompeur, comme si ceux qui soutiennent ce discours ne demandaient qu’à vivre leur vie sans les embêtements étrangers à leur petit monde. C’est le visage, par exemple, du maire de Rio, pasteur protestant récemment élu, qui dit vouloir s’occuper des citoyens comme un père s’occupe de ses enfants. Pourtant, ses livres, publiés il y a quelques années, soutiennent que si l’Afrique souffre c’est parce qu’il s’agit de peuples noirs, maudits par Dieu dans la bible.

C’est vieux, c’est bête, mais ils sont parmi nous. On se croirait en pleine attaque zombie. Mais cette idée peut cacher le réel danger de ce dont il s’agit : le mariage de l’imaginaire du père sévère avec l’économie de marché. C’est ce qu’on découvre au Brésil où les hommes, blancs et au pouvoir, font tout pour remettre les choses en ordre après Lula et ses hordes de pauvres devenus sinon citoyens du moins consommateurs. La haine de gens de l’élite au Brésil prend le voile de l’hétérodoxie économique, d’une austérité que le FMI ne prône plus, nous faisant croire qu’il faut penser le pays comme une famille, qu’il ne faut pas dépenser plus que ce que l’on gagne, et que la Grèce n’est qu’une petite tricheuse qui a eu ce qu’elle méritait.

Du ridicule de ces figures et de leurs mouvements, on ne peut plus, depuis Trump, se contenter de rire. Le ridicule et la honte s’articulent à la fonction du voile, ils n’ont d’effet que du fait de sa chute. On croyait surprendre le phallus derrière le voile, mais on découvre le ridicule de ce qui vient à sa place.

Or rien ici n’est voilé, ils sont partout. C’est qu’on n’y croit pas. On estime, par exemple, qu’ils ne peuvent gagner. Le Brésil est riche en ce genre d’invisibilité. Il suffit de rappeler que quatre-vingts pour cent de la population des prisons est noire. Ou d’évoquer le carnaval où tout un monde, blanc, danse, tandis que tout un autre monde, noir, travaille sans même qu’on le remarque. Le racisme aux yeux de la plupart des gens n’est qu’un souvenir du passé, de l’esclavage, on n’y croit pas, on ne le voit pas.

Une psychanalyse nous apprend que l’étrange jouissance qui nous habite n’est dangereuse que lorsqu’on renonce à la prendre à son propre compte, quand on se met à s’aveugler à son propos et à construire des murs pour la contrer. Faire une place à ce qui est vivant en nous, mais qui n’est pas ordonné par les valeurs du confort et du plaisir, trouver une voie à cette part de vie qui excède la vie est justement ce qui subvertit les vieilles habitudes du moi et change un destin. Pourquoi ne pas soutenir ce projet, aux antipodes de celui des lepénistes, dans le plan de la vie politique ?

Il faudrait montrer le danger d’élire Marine Le Pen et d’ouvrir la porte à ceux qui veulent revenir à un monde qui n’existe plus, du moins depuis que les colonies ont disparu. Il est possible de les arrêter, il suffit de ne pas les prendre pour des zombies.

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