LE JOURNAL EXTIME DE JACQUES-ALAIN MILLER : DEUXIEME LIVRAISON

Mercredi 29 Mars

Je reprends le harnais à 06:30.

ELLE ET LUI

J’ai trouvé un petit air de Lauren Bacall à la ravissante jeune femme avec qui j’ai eu le plaisir de dîner en tête à tête hier soir. Ni analyste ni analysante, elle enseigne la philosophie dans un lycée de la Seine Saint-Denis qui figure au palmarès des meilleurs établissements du département, ce dont elle n’est pas peu fière. Elle lit irrégulièrement Lacan Quotidien, a trouvé dans la Matinale du Monde ma récente tribune, et sur le coup m’a adressé un mail qui a retenu mon attention.

Elle votera Hamon tandis que son mari est insoumis mélenchonien. Ce jeune électronicien ambitieux qui gagne très bien sa vie, rejeton d’une vieille famille du Centre où on est communiste et athée de père en fils, a fait « la Marche ». Il voulait y emmener leur fillette de sept ans, mais elle s’y est opposée. Il a été conquis par la diatribe de Gérard Miller, qu’il a même trouvée plus percutante que le discours de Jean-Luc Mélenchon, trop long à son gré.

Elle, elle en pince pour Alain Finkielkraut, « seul à dire ce qui se passe dans le 93 », jugeant qu’un Éric Zemmour par exemple « va trop loin, est un raciste, un fasciste masqué qui plaide pour la guerre civile et la remigration », etc. Elle est depuis cette année universitaire une fidèle auditrice de l’émission hebdomadaire de Finky, L’esprit de l’escalier, qu’elle suit sur Causeur.fr Quand je lui demande si elle a vu la dernière émission où, paraît-il, il règle son compte à Christine Angot, elle me répond : « Bien sûr ! » Elle n’a pas vu l’émission de France 2 avec François Fillon, qu’elle n’apprécie pas ; elle apprécie chez Angot la féministe, la romancière ; mais c’est au nouvel académicien qu’elle apporte son suffrage.

« Lauren » se dit socialiste, mais n’est pas encartée ; catholique, croyante, mais ne se rend à l’église que pour les grandes occasions familiales, naissances, mariages, décès ; humaniste, mais à condition que l’homme n’usurpe pas la place de Dieu ; elle s’excuse de trouver ma position sur le Votutile erronée et « pas franche », mais elle pense nonobstant que je connais vraiment bien l’œuvre de Lacan, qu’elle a trop peu lue encore, mais quand elle comprend, dit-elle, « les lampions du bal s’allument ». Elle voudrait me faire saisir, « parce que vous êtes très écouté chez les psys », ce que c’est qu’enseigner la philo dans le 93, et à cette fin elle prendra l’exemple de ce qu’elle a vécu ce matin même avec l’une de ses classes.

L’INSTANT DE VOIR

Le lundi matin, Lauren donne un cours d’une heure à une Terminale S : 34 élèves, dont aucun n’est européen d’origine, et il y a seulement six filles. Une dizaine veulent travailler, dont une fille de 17 ans qui a obtenu un 17 à sa dissertation de philo au dernier bac blanc, corrigée non par Lauren mais par un collègue.

Quant aux autres, ils sont, dit-elle, « djihadistes. »

La plupart sont des garçons baraqués, brutaux, deux ou trois filles avec eux, qui se plaignent à tout bout de champ des injustices dont ils sont victimes, revendiquent sans cesse leurs droits, ne se reconnaissent aucun devoir, flemmassent en classe quand ils y viennent, empêchent les autres de travailler, les intimident, jouent facilement du couteau.

Un bon tiers soutient ouvertement l’Etat islamique ; tous ou presque tiennent l’Islam, dont ils ne savent rien ou très peu, pour la seule et vraie religion, appelée à triompher, en dernier ressort.  Tous, sans exception semble-t-il, sont fans de Dieudonné et de sa quenelle, persuadés que le CRIF dirige la France et que les juifs mènent le monde en sous-main. Ils s’inquiètent de savoir si leurs enseignants ne seraient pas par hasard de la race maudite.

Bref, ce n’est pas de « l’islamo-fascisme », dit-elle de sa voix un peu rauque, mais bel et bien « un nazisme militant sous la bannière de l’Islam au lieu que ce soit sous la croix gammée ». Finkielkraut, même si elle l’estime « un peu faible comme philosophe, bien trop heideggérien pour moi, surtout avec tout ce qu’on sait de lui aujourd’hui » est le seul à savoir vraiment de quoi il parle.

Lauren a commencé par être d’accord avec Olivier Roy, qui lui paraissait plus optimiste, plus consensuel, plus en phase avec son humanisme à elle, elle a fini par penser qu’un Gilles Kepel, trop strident peut-être, est somme toute plus près de la vérité.

Les « djihadistes », l’an dernier encore elle essayait en bonne chrétienne de les ramener par la douceur, vu leur misère sociale, leur qualité de victimes (du capitalisme, du colonialisme, du libéralisme débridé), eu égard aussi à la tristesse de l’avenir qu’ils se préparent. Elle a rencontré un mur, ou plutôt une sorte de fortification mentale imprenable, toute hérissée de piquants.

De ce jour de novembre dernier où une élève à qui elle avait mis la main sur l’épaule pour souligner un point de l’admonestation qu’elle lui adressait s’est aussitôt rendue chez le proviseur pour la dénoncer et l’accuser de violences avec injures racistes, date le revirement de Lauren.

Elle a décidé toute seule de ne plus chercher le pourquoi du comment ; de proscrire tout auto-reproche ; de se désintéresser de ceux qui, refusant d’apprendre, molestent ceux qui, eux, font tout pour s’en sortir. C’est à ces derniers qu’elle consacrera désormais tous ses efforts. À la guerre comme à la guerre ! Après tout, il y a bien des guerres justes, et le Christ a chassé les marchands du Temple, il ne les a pas catéchisés.

LE REGARD ET LA BOUCHE

Je fonds. Je connais bien par mon analyse mon faible pour la femme forte, je veux dire la femme mince mais décidée, de Jeanne d’Arc à la Thatcher. « Le regard de Marilyn, la bouche de Caligula » a dit un jour de l’Anglaise, fille d’épicier, Mitterrand inspiré. J’ai devant moi le regard de Bacall et la bouche de Bacall, avec en plus la détermination de Bogart quand il ne se laissait pas intimider, bien que désarmé, par Edward G. Robinson et sa bande de gangsters dans le huis-clos de Key Largo.

Pour contrer la fascination qui monte en moi, je le sens, j’objecte à Lauren : « Votre Hamon, je ne vois vraiment pas ce que vous lui trouvez. Il fait des clins d’œil aux Frérots (les Frères musulmans) à s’en déchirer les paupières, tout ça pour hameçonner leurs voix. Au moins Mélenchon, avec le bleu blanc rouge de sa Courte Marche, il ne mange pas de ce pain-là, et ne fait qu’une bouchée de vos djihadistes en herbe. Vous me faîtes découvrir que je préfère la bouche de Mélenchon au regard de Hamon. »

Touchée ! Elle reconnaît qu’elle avait voté pour Manuel Valls aux deux tours de la primaire socialiste, et qu’elle se rallie sans enthousiasme au vote Hamon par fidélité au PS.

Je pousse mon avantage : « Vous me dîtes en somme que vous, une philosophe, vous sacrifiez la vérité à un intérêt de boutique. La vérité : celle dont la flèche imprévue vous a frappée au cœur un jour de novembre. La boutique : en faillite qui plus est. Une clique qui claque ». Etc. Je suis lancé. Elle me tacle séchement : « Vous vous mettez à parler du Parti socialiste comme Mélenchon en parle. Ou mon mari. Quand il s’y met, je lui dis qu’il est un connard. ».

La petite a du coffre. A-t-elle la bouche de Caligula ? Ou celle de Bigard ?

A suivre demain

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