LE JOURNAL EXTIME, de Jacques-Alain Miller (1)

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LE JOURNAL EXTIME

de Jacques-Alain Miller (1)

Mardi 28 Mars

Au réveil, idée d’un Journal ; j’en discute avec Eve et Christiane au téléphone.

Christine

Dîner avec elle hier soir. J’arrive essoufflé à 19 :59 pour notre rendez-vous de 20 :00. Elle est là, sage comme une image. A 22 :15, un taxi commandé à l’avance par son éditrice vient la chercher et l’emporte. Elle n’a pas bu une goutte d’alcool. Visiblement elle se ménage et suit un régime d’athlète. Je devrais en prendre de la graine pour tenir la distance plutôt que passer une nuit blanche à écrire au Rassemblement Bleu Marine. « Nuit debout », disent-ils. « Nuit assis » est beaucoup plus exigeant.

Aristote

Je trouve Joao, qui attend de me voir, lisant la Métaphysique d’Aristote. Chicos. C’est illisible, disait Lacan, que j’ai vu souvent le dimanche à Guitrancourt plongé dans les œuvres du Stagirite. J’ai eu Aristote à l’agrég de philo ; je ne le connaissais pas très bien ; ce que je savais par cœur, en revanche, c’était la belle thèse d’Aubenque sur Le problème de l’Etre ; résultat des courses : j’ai eu l’agrég. Je ne l’ai jamais relue, cette thèse de chez thèse, mais j’ai utilisé jadis la thèse complémentaire sur la prudence pour expliquer la fonction de l’AE, l’Analyste de l’Ecole, chez Lacan.

Alexandre

Mon goût à moi m’a toujours porté plutôt vers Platon. Le premier dialogue que j’ai lu, à 14 ans : Théétète. Costaud, trapu, mais captivant. Alexandre Adler me raconta un jour qu’il avait gardé le souvenir de moi plongé dans le livre, sur une chaise longue, lors de vacances en Suisse ; il a quelques années de moins que moi, il était impressionné. Il a intégré l’ENS quelques années après moi, en même temps que Bernard (BHL).

Claude Frioux, alors président de Paris 8, lui aussi et normalien et communiste, me disait avec admiration non feinte : « Adler sait tout des Soviets. » Et puis l’URSS a disparu. Le bec dans l’eau, son savoir englouti comme l’Atlantide, Alexandre s’est reconverti sans manquer une seule mesure dans le savoir de tout, il s’est réinventé Pic de la Mirandole de la politique de toutes les nations.

Comment fait-il ? Il excelle : journaliste supérieurement informé, conteur inspiré, penseur original, voire paradoxal. Cela ne l’a pas empêché de se faire vider du Figaro comme un malpropre. Comme Sollers s’est fait vider du Journal du dimanche, puis de L’Obs.

Finky

Nathalie ma secrétaire m’envoie le décryptage de la sortie de F contre Angot qu’Eve m’avait signalé hier. Je lirai ça ce soir. Quel rififi !

Le gandin piocheur

Je me regarde de l’extérieur, non avec le regard enamouré d’Alexandre, mais avec celui de la boîte de sardines du Petit-Jean de Lacan. Je vois quoi ? un teen bourgeois, privilégié et précoce, se préparant à intégrer l’Ecole normale, dont il ignorait alors jusqu’à l’existence.

Pas étonnant que, six ans plus tard, le morveux présomptueux qui ne doutait de rien et pensait pouvoir s’orienter seul dans la sagesse et la science en abordant Platon comme Rouletabille le recommandait, « par le bon bout de la raison », ait été pris de rage au contact du regard ravalant que portaient Bourdieu-Passeron sur le labeur scolaire des Héritiers. 1964.

Bourdieu-Passeron

Passeron était alors assistant de sociologie à la Sorbonne. J’avais suivi deux ou trois de ses cours. Je me souviens qu’il parlait des « objets nomades » destinés à envahir notre vie quotidienne. Bien vu. Il analysait dans ses cours le marketing du Club Méd, alors dans sa fleur, tout en étant stipendié par ce même Club pour le conseiller. La sociologie est un savoir ambigu et serf. ( vite dit).

Je le voyais par ailleurs dans l’intimité chaque fois que j’allais chez ma copine Mireille, toujours entre deux normaliens, et qui alors était avec le sociologue, de beaucoup son aîné. Celui-ci eut la bonté de me confier que telle note moqueuse du livre lui avait été inspirée par une chose ridicule que j’avais dite chez Mireille. Je ne lui cachais pas que je trouvais son livre infect. Il l’avait entendu avec le flegme du sage. Quelle heureuse constitution !

Judith

Bourdieu, qu’elle connaissait un peu, elle l’admirait pour son premier livre publié, Sociologie de l’Algérie. Juste avant son année d’agrég et juste après l’indépendance, elle était partie enseigner la philo à Alger, frémissant de s’immerger dans le peuple d’où sortait ce FLN pour lequel elle travaillait en direct dans la clandestinité depuis ses 17 ans.

Je ne la connaissais pas à l’époque, sinon de réputation, car elle était fameuse dans le milieu sorbonnard de philo. On entendait : « Judith Bataille (son nom alors), la fille de Lacan, c’est une fille courageuse, mais elle risque de compromettre le Parti, car elle est liée au FLN. Chut ! » Judith me raconta plus tard qu’un Pierre Kahn, alors président de l’UEC (l’Union des étudiants communistes) l’avait convoquée pour déchirer devant elle sa carte de membre de l’UEC, en effet « pour ne pas compromettre le Parti. » Sitôt l’indépendance de l’Algérie acquise, Judith demanda qu’on lui restitue sa carte. On la rendit avec les honneurs. Cette anecdote a beaucoup de sens.

Collard

J’apprends par mon ami N*, qui intervint dans l’affaire de l’Arche de Zoé au Tchad, qu’il a croisé Collard, alors l’avocat d’un des accusés. Il avait été auparavant l’avocat de Pierrette Le Pen, première femme de Jean-Marie, lors de leur divorce ( j’ai lu ça en effet ). C’est à cette occasion qu’il a connu les enfants du couple, dont Marine. Plus significatif mais au conditionnel : il aurait dit que JMLP lui rappelait son propre père. Il s’entendait bien avec N*, mais se montra gêné avec celui-ci après avoir adhéré au Rassemblement Bleu Marine.

Rimbaud

Rose-Marie me signale dans le bleu du ciel que Rimbaud, par deux fois, emploie la graphie ancienne « mérencolie » pour « mélencolie » dans son travail de jeunesse, 14 ans, un devoir consistant à rédiger une lettre de Charles d’Orléans à Louis XI pour obtenir l’élargissement de Villon. Oui, en effet, lisant ça à 13 ans, moi-même lycéen à Janson-de-Sailly, je m’étais senti écrasé par le talent scolaire du jeune génie. De même par les dissertations latines du lycéen Baudelaire. C’étaient de très bons élèves, brillants.

Rimbaud, derechef

Rose-Marie, dont l’acribie m’ébaubit (elle est agrégée de lettres modernes), établit un rapport très éclairant entre une ligne de « A une raison », utilisée par Lacan dans son Séminaire XX, Encore, et une ligne de la lettre dite du Voyant.

Brest-Quimper

Mail de Renée Padellec, psychanalyste, et enseignante à la Section clinique de Brest-Quimper. Il porte sur ma lettre ouverte à Collard, en trois points numérotés.

« 1) J’ai bien aimé la différence dans « la structure de la comparution » que vous faites entre le Canard qui croque Fillon pour des motifs futiles et le positionnement clair de Christine Angot face à un Filou. 2) “Rêve-solution“ que la révolution. C’est précis. 3) Au final, votre question est-elle celle-ci : A quel réel répond l’engagement de Collard à l’extrême – droite ?

Contrôle

Une jeune collègue me conte très bien une cure, et son intervention qui a eu les meilleurs effets. J’improvise pour elle une « Théorie de la validation analytique » en trois points aussi.

L’analyste ne valide rien des dits de l’analysant. « La pure passivité patiente » : Blanchot cité par Éric dans son article à paraître sur Lacan Quotidien.
L’analyste valide tout de ces dits, car « Qui ne dit mot consent. »
Dans ces deux points, validation et non-validation sont implicites et de structure. Sur le plan des énoncés explicites de l’analyste, la validation d’un dit de l’analysant est toujours une interprétation puissante, à utiliser à bon escient. Encore plus quand il s’agit du refus de valider.

Analyse

Un analysant pense soudain à un passage de mon cours, il y a des années, aux Arts et Métiers. D’une analyse du merveilleux conte de Maupassant, « Ce cochon de Morin », je dégageais l’idée suivante, dont je faisais un principe de l’art de la polémique : « détruire l’autre par l’épinglage de son point de jouissance. » Escrimeur amateur, il s’était dit : « En escrime, c’est ça qu’il faut trouver ». Il avait aussi reconnu là une condition de sa jouissance à lui. Il était arrivé dans sa jeunesse jusqu’à l’équipe de France junior, mais n’avait pu aller plus avant en raison de ses symptômes.

Anecdotes

Je vais devoir lever la plume pour adresser le texte à Christiane Alberti qui l’attend pour son blog. Beaucoup plus d’anecdotes que je n’aurais parié ce matin. Je me suis un jour présenté pour rire comme le Paul Léautaud de la psychanalyse. Jadis, les déjeuners du dimanche en famille à la campagne se déroulaient de la façon suivante : Lacan se taisait ; nous, Laurence Bataille, Catherine Millot, Judith et moi, on s’évertuait à le distraire en papotant, et en lui contant tous les potins du milieu analytique et du milieu littéraire dont nous pouvions avoir connaissance. Et Lacan de s’esclaffer.

Les contributions de Laurence et Judith portaient souvent sur les faits et dits de leurs enfants. Catherine avait beaucoup pratiqué les Klossowski et leurs amis. J’apportais parfois des anecdotes sur de grands personnages historiques, remontant jusqu’à l’Antiquité. Macrobe. Lacan aimait à se voir rappeler les potins réunis par Hérodote, Aulu-Gelle (il mentionne les Nuits attiques dans ses Ecrits), Suétone, Macrobe, Plutarque, etc. Et en littérature française Montaigne (son Journal), Brantôme, Tallement des Réaux, Mme de Sévigné, que Lacan appelait quelque chose comme l’épistolière de l’homosexualité féminine, Saint-Simon, le Spicilège de Montesquieu, la correspondance de Voltaire, les « petits faits vrais » de Stendhal, et après, ça foisonne tellement que je dois me souvenir que je retarde l’envoi du blog. Un dernier mot : j’ai dévoré le Journal de Maurice Garçon durant l’Occupation, publié il y a deux ans, et j’ai déjà lu les 50 premières pages de l’édition, décaviardée, du Journal de Matthieu Galey en Bouquins. Donc, je suis ici un gazetier, et fier de l’être. Je fais une virée dans Wikipédia pour récupérer une photo de Louella Parsons afin d’illustrer cette première livraison.

Lilia

In extremis. Elle me téléphone pour me dire qu’elle a croisé Frédéric Mitterrand au bar du Raphaël, qu’elle lui a parlé de l’Appel, et qu’elle l’a invité tout de go au Forum du 18 avril. Le charmant et populaire ministre lui a répondu qu’il était solidaire, et qu’il viendrait s’il était libre. Elle lui envoie par mail les trois pages que j’ai rédigées dimanche pour présenter l’état du projet. Championne !

Il est 20 :30 : une heure et demie de retard !

Sans titre

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