H. Castanet et J.-A. Miller sur le tweet de Gilbert Collard du 18 mars

Jacques-Alain Miller

LETTRE A M. GILBERT COLLARD

Député RBM-FN du Gard

 

Paris, le 27 mars 2017

Monsieur le député, et cher monsieur,

Puis-je me permettre de vous donner ainsi du « cher monsieur » bien que nous n’ayons pas été présentés l’un à l’autre, et alors que ce n’est pas le même bulletin de vote que nous glisserons bientôt dans l’urne comme deux citoyens français et fiers de l’être, même si ce n’est peut-être pas pour des raisons tout à fait identiques ?

I

Ce qui me fait me risquer à une familiarité qui pourrait être jugée déplacée par des puristes du savoir-vivre, et que nombre de gens de gauche tiendront pour scandaleuse, c’est que nous avons en partage un ami, lequel m’a plusieurs fois parlé de vous au cours des années dans les termes les plus empathiques, à savoir mon collègue de Marseille Hervé Castanet.

II

Ce fait, qui relève manifestement de la notion de « hasard objectif » jadis promue par Breton sous la houlette double d’Engels et de Freud, m’a encouragé à me pencher sur le tweet malicieux que vous avez lancé sur le net le 18 mars dernier, et dont je viens seulement de prendre connaissance il y a une heure par mon gendre, qui l’a découvert sur Twitter au sortir d’un dîner de famille ce dimanche soir.

III

Je suis bien certain que cette image et sa légende ne sont pas de votre cru. Vous avez dû vous divertir à répondre au rude Appel des analystes dû à une plume qui n’est pas la mienne mais celle de ma consœur Christiane Alberti de Toulouse, par un tweet de bien mauvais goût que vous avez sans doute trouvé sur les réseaux sociaux. Je vous sais en effet trop homme de culture pour vous abandonner à écrire : « Avant de vous diagnostiquiez une dépression… » (sic).

IV

Je relève aussi que vous êtiez informé de l’Appel des psychanalystes dès le 18 mars, alors qu’un Emmanuel Macron l’ignorait encore hier après-midi, comme il l’a avoué sans fard au Salon du Livre à une autre psychanalyste, de Nantes celle-ci, Fouzia Taouzari, qui l’a aussitôt raconté dans le « billet d’actu » de l’association analytique à laquelle elle appartient.

V

Cependant, vous auriez pu le passer sous silence, cet Appel si hostile à votre choix personnel, et issu d’une profession que nombre de vos amis, et sans nul doute Marine et Marion, tiennent pour parasite et charlatanesque, vivant de la crédulité publique. Voir par exemple le site mariniste prechi-precha.fr qui m’a justement été signalé il y a quelques jours par nul autre que Castanet.

VI

Or, vous n’avez pas feint l’ignorance sur notre Appel, fût pour vous en moquer, et je vous en ai un gré infini quand je vois comme il est tenu pour néant à gauche, au moins dans cette gauche menée à sa perdition électorale par le bâton infaillible de ses mauvais bergers, les nommés Hamon et Mélenchon. Le premier se prend les pieds dans les herbages, trébuche, et voit impuissant moutons et brebis s’égailler, les uns courant chez Macron, les autres vers Mélenchon. Ce dernier est aussi haut en couleurs que son rival « frondeur » est sobre, aussi brillant et virevoltant que l’autre est solide et mesuré. Le parallèle irait facilement à l’infini.

VII

Les deux font la paire, une paire d’opposés, qui fait penser à la dichotomie fameuse de l’intra et de l’extraverti, Elle a été récemment remise au goût du jour : on parle désormais chez les coaches de neurodroitiers et de neurogauchers. J’ai appris la chose pas plus tard que samedi dernier, d’un ami, Deffieux, au colloque parisien de la FIPA, Fédération des institutions de psychanalyse appliquée. Si je fais fond sur ma jeune science, tout me porterait à croire que Hamon est neurogaucher et Mélenchon neurodroitier — ce qui ne veut pas dire du tout qu’il est politiquement plus à droite, ce qu’à Dieu ne plaise, mais qu’il est « doté d’un intellect puissant et d’une détermination de fer. » Je synthétise ici des textes balbutiants, écrits en mauvais français : « Les gens au cerveau droit prédominant tendent à détester la supervision. Ils désirent être leur propre patron. Ils peuvent devenir d’excellents leaders, fort respectés. La pensée arborescente d’un cerveau à l’hémisphère droit dominant lui permet de voir les choses dans leur globalité et de se sortir rapidement d’un problème. Il favorise la prise de décision rapide et génère beaucoup de solutions. » Hamon et Mélenchon, c’est le pot de terre et le pot de fer.

VIII

La droite dite républicaine, de son côté, n’a pas eu un mot sur le maudit Appel des analystes. Il est vrai qu’elle a l’excuse d’avoir d’autres chats à fouetter. Elle fouette en particulier les féroces félins qui ont hâte de se repaître de la réputation du malheureux François Fillon après l’avoir coursé sans merci. Chacun reconnaîtra en lui un intraverti typique, doté de surcroît d’un cerveau de neurogaucher, organe routinier, serf de ses petites habitudes, et peu créatif.

IX

Comment expliquer sinon son désarroi quand Le Canard enchaîné entreprit de le croquer, lui et sa famille ? J’entends « croquer » au sens de « dessiner en quelques traits une esquisse. » Qu’y puis-je si le même mot veut dire aussi bien « manger, broyer sous la dent, dévorer » ? Et pour ne rien arranger : « dépenser avec excès, avec désordre, dépenser malhonnêtement, dilapider » Finissons par l’argot : « avoir des relations intimes avec quelqu’un, baiser. » Vous comprenez du coup pourquoi les analystes sont portés à se taire dans leur pratique. C’est que les connotaations, les échos d’un mot sont si vastes que l’on ne sait jamais, ou avant très longtemps, comment sera entendu le propos que l’on adresse à quelqu’un. Le psychanalyste la boucle, parce qu’il est l’homme, ou la femme, qui sait qu’il ne sait pas ce qu’il dit.

X

Ce dernier sens de « croquer », qui est indécent, je ne l’aurais pas rappelé, bien qu’un psychanalyste ne saurait être bégueule sans ridiculiser son savoir, s’il n’était illustré dans le Wiktionnaire par deux citations d’écrivains lui servant de caution. Jules Laforgue : « Ô ma petite Elsa, (…) bébé succulent, nubile à croquer. » Et, plus près de nous, ce très grand écrivain catholique bordelais si cher à Philippe Sollers, François Mauriac, dans son Du côté de chez Proust : « Monte-Carlo, paradis de vieilles dames, peuplé de monstres qui ne peuvent s’assouvir qu’à table : jeux et petits gâteaux. De temps en temps elles croquent le lift ou le garçon d’étage. »

XI

Le Canard est bien mal nommé. Ou plutôt son nom est en fait un faux-semblant, un déguisement. Sous son masque de volatile, d’animal de basse-cour, se cache un félin déchaîné, un carnivore affamé, quærens quem devoret, l’une de ces hyènes à la testostérone abondante, charognards dont les ricanements, m’apprend Wikipédia, se font entendre à cinq kilomètres à la ronde.

XII

`Ce que je vais dire va peut-être choquer mes amis Edwy Plenel, de Mediapart et Philippe Sollers, de l’Académie invisible des grands écrivains qui n’ont jamais été de l’Académie française. Montherlant notait d’ailleurs non sans malice dans son discours de réception que la première était aussi ou plus nombreuse que la seconde. Je vais me faire mal voir de la plupart de mes collègues psychanalystes, dont une bonne partie ne me tient pas en odeur de sainteté depuis que, sous l’égide d’un « Delenda est » renouvelé de Caton l’Ancien, j’ai servi, en compagnie de mon ami Eric, l’entreprise de Jacques Lacan en 1980, qui était de piétiner et détruire l’Ecole qu’il avait fondée plutôt que de la laisser aux mains de ses notables, qui en auraient inexorablement dilapidé l’héritage, comme la suite de leurs actions et inactions après la mort de leur maître survenue un an plus tard, le vérifie après-coup. Quant aux gens de gauche, ils me classent volontiers à droite en raison de mes moqueries impies à l’endroit de Mélenchon il y a deux semaines. Qui a des « pudeurs de gazelle », on se le demande. Comme l’énonce la locution adjectivale enfantine bien connue, « c’est celui qui dit qui l’est. » Le phénomène est classé en psychopathologie à la rubrique du transitivisme.

XIII

Qu’ai-je donc à dire de si grave, dont j’anticipe qu’il vaudra comme attentat aux pudeurs de pucelle — c’est ce qui se cache sous la guise de la gazelle — du mélenchonien moyen et autres purs et durs de cette gauche qui veut moins du pain que du rêve, sans oublier la brioche, bien entendu, comme le cher Jean-Jacques, que j’adore comme écrivain, mais qui ne m’a jamais paru être un exemple à suivre dans la vie. J’attendrai là-dessus ce que voudra bien m’écrire l’un de mes plus chers et vieux amis, Alain Grosrichard, que je crois être, depuis la disparition de Starobinski auquel il a d’ailleurs succédé dans sa chaire de l’Université de Genève, le plus éminent des spécialistes de Rousseau.

XIV

Je dirai donc ce que je pense, dût-on me clouer au pilori pour manquement à l’obligation de parler par circonlocution et néologie afin de déjouer la méchanceté intrinsèque de la langue commune, serve de « l’idéologie dominante ». Le « politiquement correct » nous est arrivé d’Amérique, mais c’est en fait un retour à l’envoyeur.  On y reconnaît le rejeton imprévu de la malheureuse boutade de Barthes sur le supposé fascisme de la langue. Le PC, voilà un vilain petit canard qui n’est jamais devenu un beau cygne, mais qui signe une sottise que le cher homme aurait été le premier à épingler comme telle, n’est-ce pas, Philippe ? — qui l’avez mieux connu que personne, comme l’a montré il y a deux ans le petit livre que vous avez consacré à L’amitié de Roland Barthes. Moi aussi, je serais bien content d’avoir comme François Fillon des amis généreux et riches à milliards, je le dis sans fausse honte, et si l’on me cherchait noise, j’alléguerai l’exemple de Voltaire, de Diderot, celui de Jean-Jacques lui-même, n’est-ce pas Alain ? En définitive, c’est tout simple : le sens antique de l’amitié s’est perdu, et pour des motifs parfaitement rationnels. Ouvrez à toutes les pages Balzac, Stendhal, Schopenhauer, Baudelaire, Marx, Nietzsche, tutti quanti, tous les « antimodernes » comme les appelle Antoine Compagnon — qui fut lui aussi mon ami, mais un temps, seulement, quand nous étions tous deux de la petite troupe des jeunes compagnons de Roland Barthes. L’Education sentimentale, cette magistrale déconstruction du « désir de Révolution », est aussi un Tombeau de l’Amitié à l’âge moderne. Je donne comme Sollers tous les sociomanies du monde pour le roman d’un grand écrivain. Je verrai aussi ce qu’il y a sur l’amitié dans ce livre que j’ai beaucoup pratiqué au lycée, Morales du Grand Siècle, de Paul Bénichou, et, pourquoi pas, je consulterai la nouvelle Encyclopédie philosophique du Figaro qui démarre en kiosque avec la lettre A. D’ailleurs, son auteur, Luc Ferry, fait un peu partie de ma famille dans un sens très élargi, mais c’est surtout l’ami intime de mon ami intime Jorge Forbes, de Sao Paulo, qui est aussi celui d’Alain Grosrichard.

XV

Ce JAM est imbuvable. Que d’amis, que d’amis, n’en jetez plus, le snobisme systématique du name dropping, sachez-le, nous écœure. Eh bien, je réponds que, connu pour m’être fait beaucoup d’ennemis bruyants qui croquent le marmot depuis des décennies en espérant que je me casse la margoulette, j’ai dialectiquement beaucoup d’amis, eux plus discrets, tel que je suis tant qu’une mouche n’est pas venue me piquer, et ce n’est pas la mouche tsé-tsé que j’attire, mais une mouche possiblement enragée. Je verrai si la bête existe ou si c’est un animal imaginaire type licorne. Bref, bien des ennuis de François Fillon tiennent au fait qu’on ne sait plus ce que c’est qu’un ami. Jules Renard, toujours celui à qui on ne la fait pas, définissait l’amitié, si mon souvenir est bon, comme le mariage de deux êtres qui ne peuvent pas coucher ensemble. A verser au dossier du « non-rapport sexuel », Lacan dixit.

XVI

Gilbert Collard, je ne vous ai pas perdu de vue. Ce griffonnage, je vous l’apporte comme l’enfant d’une nuit et je vous en fait l’hommage sans nulle « pudeur de gazelle. » A gauche comme, à droite, l’Appel des analystes, on s’en tape. On tient les analystes pour des débiles ou des attardés, quand ce n’est pas pour des escrocs, du moins tant qu’on ne ressent pas le besoin de faire appel à eux. C’est un comble que ce soient des partisans de la droite extrême — je sais qu’on récuse ce nom chez vous, Collard, — qui aient daigné s’apercevoir, fût-ce pour se moquer, dénoncer les charlatans, et parmi eux tout spécialement les juifs, que des analystes avaient dit quelque chose qui n’était pas tout à fait sans portée ni conséquence.

XVII

Il me faut terminer. En un mot comme en cent, dans l’affaire judiciaire, je me tiens comme un avocat, comme vous, au côté de l’accusé, j’ai nommé François Fillon. De sympathie je n’en ai aucune pour ledit « tribunal politico-médiatique » qui le traque depuis que Le Canard a croqué sa famille, comme je me suis exprimé ici. Après les emplois fictifs qui sont de pratique ordinaire au Parlement, ce fut la sinécure de son épouse à la Revue des deux mondes où j’allais écrire moi-même à l’invitation de Valérie Toranian si je n’avais décliné faute de temps. Les sinécures, la République, la monarchie, tout système de pouvoir, en fut prodigue depuis la nuit des temps. Il n’est pas de Révolution qui n’ait succombé à la culture intensive du privilège. Liberté, Egalité, Fraternité, et à voix basse privilège. Le privilège appartient à l’essence de tout lien social comme tel. En somme, François Fillon vole moins les fonds publics qu’il ne paye pour tout le monde. Puis le voilà qui devient coupable du prêt sans intérêt et sans déclaration de l’un de ses amis, qui se trouve être un self made man actuellement milliardaire. Prêter à un ami, emprunter à un ami, oui, je l’ai fait, dans la stricte limite de mes moyens. Marc Ladreit de Lacharrière n’a pas fait autre chose. Il a plus de moyens que moi ou que M. Tout-le-monde, voilà tout. « Et alors ? » comme le dit si bien FF avec une concision toute romaine quand ce n’est pas Cicéron qui plaide.

XVIII

Que l’on me comprenne bien. Je ne dis pas qu’il soit illégitime de militer pour la redistribution des richesses, qu’elle soit infime, modeste ou conséquente. Je dis que c’est là une autre affaire. Et qu’il vous faudra attendre le jour où les poules auront des dents pour voir prospérer un monde sans riches et sans Nomenklatura. Cela dit, j’ai moi-même croqué Le Canard au sang (des autres) en carnassier. Donc, sur un plan de pure métaphore, il n’est pas exclu en effet que les poules puissent un jour avoir des dents, ni que l’Enfer ne gèle. D’ailleurs, votre amie Marine a bien su éteindre sous des nuages de gaz carbonique les flammes que son père vomissait à intervalles réguliers comme le Moloch de Carthage (est-ce sûr ?), sans d’ailleurs mettre le feu à rien du tout. C’est comme Mélenchon. L’ami du genre humain, et spécialement du Travailleur, croit être « le bruit et la fureur » alors qu’il n’est, comme le PS, que « la plaie et le couteau ».

XIX

 J’avais noté dans un carnet de citations que je tenais dans ma jeunesse une phrase de Montherlant qui disait à peu près que dans un tribunal il suffit de voir la tête des juges pour savoir que l’accusé est innocent. C’est la sentence d’un aristocrate (ou se voulant tel), anar de droite. Elle pourrait être aussi bien d’un prolo anar de gauche. Pour ce qui est de la Weltanschauung qui la sous-tend, elle est à l’intersection, non vide, de Céline et de Genêt, donc de Sartre lui aussi. Dans le cas précis de Montherlant, qui parle ? C’est un pédophile frénétique, expert à dépister les flics patrouillant les Grands Boulevards où tous les jours ce grand styliste à l’antique, certes un rien parodique, cherchait à croquer le marmot. Je n’entends pas ici l’expression au sens lexicalisé de tout à l’heure, soit « attendre longtemps en se morfondant », mais je veux dire de manière familière qu’il ne pensait qu’à foutre en cul les petits garçons n’ayant pas encore de poil au menton. Jamais rassasié. Voir ses lettres extraordinaires à Roger Peyrefitte qui furent finalement publiés par Pierre Sipriot, son biographe attitré ayant jeté le masque. Le désir digne de ce nom de pervers que l’on voudrait nous interdire de prononcer, ce n’est pas de la gnognotte, comme tel désir qui s’imagine être « de Révolution » et n’est que « Rêve-solution. »

XX

J’ai encore beaucoup à vous dire, Monsieur le député du Gard. Je vous salue du nom que Lacan avait épinglé, telle la rosette d’un honneur authentique, au revers du seul critique professionnel qui lui paraissait avoir lu pour de vrai le volume de ses Ecrits à leur parution : avis rara. Oui, M. Collard, que le premier et jusqu’à présent le seul homme politique qui ait bien voulu accuser réception du message des analystes, ce soit vous — qui êtes le Secrétaire général dudit Rassemblement Bleu Marine, extension du FN, et le mentor à l’Assemblée de Marion Maréchal Le Pen — m’a stupéfié. Il y a eu là pour moi un « instant de voir ». C’est cette stupéfaction qui se répercute dans cette lettre, écrite cette nuit à la diable, si j’ose dire, car votre amie Marine vous a tous dédiabolisés en un tournemain. Là, je n’ai pas le loisir de me relire. Je le ferai à tête reposée cette semaine, et s’ouvrira mon « temps-pour-comprendre » le pourquoi et le comment.

XXI

Après avoir égratigné les duettistes Hamon et Mélenchon, éraflé Macron, plaidé pour l’accusé Fillon, il me faudra bien en venir à Marine, et aussi à Marion, voire à Florian. Celui-ci a installé au Front une puissante culture gay dont j’ai des échos, et qui a tout son intérêt pour les cliniciens. Il faudra aussi que je m’intéresse de près à votre tweet et au texte précis ornant la photo de Freud. Je voudrais enfin relire la narration de Castanet à votre sujet, et lire les quelques textes de vous qu’il m’a adressé cette nuit par mail. S’il y a bien quelque chose comme cette « izquierda lacaniana » que promeut depuis Madrid Jorge Aleman, qui est l’une des références  avouées par Pablo Iglésias, caudillo de Podemos, verra-t-on naître un jour une « droite lacanienne » dont vous seriez l’alouette annonçant le printemps ? La pensée conservatrice, la pensée réactionnaire, la pensée contre-révolutionnaire, qui ont toutes trois le vent en poupe en France et dans toute l’Europe, n’ont-elles pas réussi contre toute vraisemblance à s’annexer Georges Orwell via Michéa ?  Pourquoi pas Lacan ? Lacan soulignait lui-même qu’il n’était pas progressiste, rappelait le sens premier du mot « Révolution », et fut maurassien dans sa jeunesse, un smoking gun l’atteste. Cela me soucie.

XXII

Un tout dernier mot avant de lâcher la plume, ou plutôt d’abandonner mon Mac. J’anticipe que l’on retiendra d’abord de cette missive que JAM en est maintenant réduit à se faire l’avocat de Fillon. C’est exact, si partiel. Je ne voudrai pas que l’idée cristallise et soit acquise quand je reprendrai la parole.

XXIII

J’ai joué l’avocat. M. Collard, je vous le demande, l’ai-je bien descendu ? Je m’adresse chez vous au brillant technicien du barreau. Pour moi, quand un accusé est devant le tribunal de la bonne conscience, je suis tout naturellement conduit à me placer aux côtés de l’accusé. L’hypocrisie des procureurs me saute au visage. Ils agissent toujours de manière à faire croire que les délits imputés au malheureux dans son box sont l’exception, alors qu’ils sont le plus souvent la règle. Mais quand la structure de la comparution est différente, ma position change corrélativement. Pour sidérer le débat par un exemple, et aussi le complexifier, le mettre à sa juste place, il me suffira, je crois, de donner à lire un mail que je retrouve dans ma messagerie, émis dimanche avant le déjeuner, soit  à 13 : 05 précisément, donc bien avant que je ne connaisse le tweet Collard, et songe à vous écrire.

XXIV

Chère Christine,

Je viens de regarder le replay.

Vous avez été admirable.

Une extra-terrestre.

Ou plutôt un être profondément humain en face d’un Filou

qui est enfin apparu grâce à vous pour ce qu’il est vraiment,

à savoir un monstre rigolard et pervers.

Bref, c’est l’histoire de L’Inceste,

 mise en acte sous les sunlights, en direct.

Moment inouï.

Je vous embrasse.

Je suis heureux que vous existiez sur cette terre.

A vous.

 JA

***

M. le député, et cher monsieur, je vous prie de recevoir les assurances de ma haute considération pour votre fonction, avec le témoignage de mon vif intérêt à vous connaître sur un plan personnel.

***

A LIRE

Mon amie Rose-Marie m’a aidé à retrouver le passage des Confessions auquel j’ai fait une rapide allusion. Il est page 319 du premier volume de l’édition procurée par Alain Grosrichard en poche Garnier-Flammarion. Un bijou littéraire, plein d’enseignements-politiques et cliniques.

A mon aise en mon petit particulier

« Environné de petites choses volables que je ne regardais même pas, je m’avisai de convoiter un certain petit vin blanc d’Arbois très joli (je coupe par manque de temps) et l’occasion fit que je m’en accommodai de temps en temps de quelques bouteilles pour boire à mon aise en mon petit particulier. Malheureusement je n’ai jamais pu boire sans manger. Comment faire pour avoir du pain ? Il m’était impossible d’en mettre en réserve. En faire acheter par les laquais, c’était me déceler, et presque insulter le maître de la maison. En acheter moi-même, je n’osai jamais. Un beau monsieur l’épée au côté aller chez un boulanger acheter un morceau de pain, cela se pouvait-il ? Enfin je me rappelai le pis-aller d’une grande princesse à qui l’on disait que les paysans n’avaient pas de pain, et qui répondit : Qu’ils mangent de la brioche. J’achetai de la brioche. Encore que de façons pour en venir là ! Sorti seul à ce dessein, je parcourais quelquefois toute la ville, et passais devant trente pâtissiers avant d’entrer chez aucune. »

 

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Tel quel

par Hervé Castanet

J’ai connu, il y a plusieurs années, Gilbert Collard. Nous vivions tous les deux à Marseille. Il était un avocat connu, une « grande gueule » (comme disaient ses amis et quelques confrères intimidés) redoutée dans les prétoires. On me disait : « Il cite Lacan qu’il a connu. Il ne cite pas des anecdotes mais aime parler de psychanalyse. C’est un avocat lacanien. » Diable, voilà l’homme que je voulais aussitôt rencontrer ! Je l’ai donc invité à déjeuner et ne fus pas déçu. Mais oui, il aimait Lacan ; oui, il l’avait connu lorsqu’il était jeune avocat chez son maître Roland Dumas ; oui, il invoquait Lacan et lisait ses séminaires. On parla et l’on se retrouva, en d’autres circonstances, par sympathie. Il me reçut plusieurs fois dans son hôtel particulier au pied de la colline que domine Notre Dame de la Garde. Je lui proposais un exercice : parlons du crime, du moment où le passage à l’acte, prémédité ou non, surgit laissant souvent, lors du procès, juges et avocats démunis quant aux ressorts et à la logique qui l’expliquent. Il accepta. Déjà, on le décrivait sulfureux – non point politiquement mais c’est son style qui le faisait désigner de la sorte. Brillant, virevoltant, une gouaille cultivée et des talents certains d’orateur (de bateleur, selon le mot du milieu juridique), on le disait capable de prendre des grandes libertés avec les faits, toujours têtus, pour gagner un procès. Il ne plaisait pas aux juristes appliqués, sourcilleux qui fuient les caméras et les dîners mondains. Tout cela me plaisait et je voulais en avoir le cœur net.

Que se passa-t-il ? Nos discussions étaient sérieuses, documentées. Il écoutait ce que je lui disais, prenait des notes, me posait des questions. Je n’étais pas pour autant son instituteur ni son informateur. À son tour, il parlait, prenait position, me disait que le « parlêtre » chez Lacan « c’était quelque chose » (sic !) et que le Droit et la Justice feraient bien d’en tirer quelques conséquences y compris pour leurs usages quotidiens. Bref, j’étais servi : je voulais un avocat lacanien, je tombais sur un trublion qui dégageait des conséquences de ses lectures du maître de la rue de Lille !

Je me croyais malin. Des proches me dirent qu’il était un drôle d’avocat avide des média. Il m’intéressait d’autant plus qu’il me recevait dans sa famille avec simplicité et qu’il me parlait sans se croire devant une caméra. Venu de l’extrême gauche, ayant l’habitude des marqueurs lexicaux qui font les propos spécifiques de l’extrême droite, je me croyais à l’aise et vacciné contre les dérives. Rien à déclarer. Rien n’était repérable de ce qui fut ensuite exprimé dans ses engagements politiques auprès de Marine Le Pen. Mais lorsque son rapprochement fut connu avec elle, déjà depuis deux ans, je ne le fréquentais plus.

Mais lorsque je le voyais, nos discussions étaient-elles exclusivement axées sur le Droit et la Justice, débattues dans son salon, dans le calme de la nuit ? C’était l’époque où la psychanalyse était vivement attaquée et où le nom d’Accoyer, alors inconnu, devint célèbre dans nos cercles et dans le public. Apprenant ce qui se tramait – un assassinat en règle de la psychanalyse –, il manifesta activement son désaccord. Avec les collègues, nous l’invitions sur le champ à l’un de nos Forums. Il fut impeccable, rigolo et vif. Il apporta son soutien à un combat qu’il respectait. Il aimait toujours la psychanalyse et le prouvait. Il présenta même un texte avec un beau titre : « Jean Valjean n’est plus un héros, Victor Hugo est démodé… », et il dialogua, le tutoiement facile, avec notre collègue Agnès Aflalo et l’auteur de ces lignes. À une autre occasion, il m’invita à un colloque organisé par le bâtonnier de l’ordre des avocats à Marseille. J’y défendais la position de notre École contre la volonté de légiférer sur la pratique des analystes. Il approuva devant un parterre de juristes pour lesquels le Droit ne doit pourtant rien laisser hors de son contrôle, et me demanda d’expliquer, lors du repas qui suivit, à l’avocat Dupont-Moretti, au procureur Bilger et à la romancière Paule Constant en quoi pour Lacan le signifiant « surmonte » le signifié et pourquoi l’oublier est grave pour une société. Bref, Lacan encore. Un bouffon à l’œuvre ? Une Verleugnung en acte ? Je réponds sans hésiter : non, pas si simple !

Voilà, je n’ai rien vu, avant, de ce qui se déroula après. Certains diront : « Quelle naïveté ! » Et bien non. Je fais l’hypothèse que tout n’est pas déjà là. Voulait-il m’embobiner ? Je ne le crois pas. « Mais alors quoi ? », dira le surmoi agacé, « vous n’avez vraiment rien décelé ! »

Barbey d’Aurevilly

L’analyste croit-il à la continuité d’une vie, au causalisme mécanique où l’avant explique toujours l’après, où il suffit de se retourner pour enfin découvrir les traces annonciatrices ? Le croire est faire l’économie d’un réel – celui sans loi. Oui, le pire est possible et l’on en repère pas toujours les signes avant-coureurs. Je ne dis pas cela pour me dédouaner, me blanchir d’une cécité, mais justement pour ne pas m’endormir. Un réel est toujours possible, un acte est toujours possible et ils peuvent porter au pire. L’histoire est plus rusée que l’on ne le croit… Le lecteur de la nouvelle de Barbey d’Aurevilly, À un dîner d’athées, ne me contredira pas – ni celui de la dialectique selon Hegel.

À nous d’en tirer des conséquences, hic et nunc.

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